Catégorie : Élections

PARTAI KEADILAN SEJAHTERA, ENTRE ISLAM RADICAL ET MODÉRATION

Par Victor Klein

Quel est le plus grand pays musulman au monde ? L’Egypte ? L’Iran ? L’Arabie Saoudite ? Non. C’est l’Indonésie. Avec plus de 200 millions de croyants musulmans, l’Indonésie est le pays où l’Islam est le plus pratiqué[1]. Comment alors, cette ferveur religieuse se traduit-elle sur la scène politique publique du pays ?

Au contraire de ce que l’on pourrait croire, les principaux partis politiques ne s’affichent pas comme religieux, et proposent des plateformes électorales séculières. Le Partai Keadilan Sejahtera, (The Prosperous Justice Party), est le parti islamiste le plus important du pays. Cependant, il est seulement arrivé en 4ème position lors des élections législatives de 2009, récoltant 7,9% des voix exprimées[2].

Le Partai Keadilan Sejahtera prend sa source sous le régime dictatorial de Suharto (1968-1998). Sous un gouvernement répressif, une opposition islamique commence à s’organiser au sein des universités dans les années 80. Elle prend modèle sur le mouvement des Frères Musulmans égyptien, qui notons le, a en 2011, réussi à porter au pouvoir Mohammed Morsi à travers une procédure démocratique. Le mouvement indonésien pris le nom de Jemaah Tarbiyah (Mouvement de l’Éducation), et lors de la démocratisation du pays en 1998 se transforma en parti politique : le Partai Keadilan[3]. Le Partai Keadilan promouvait l’application de la sharia, c’est à dire l’application de la loi islamique à la vie politique, culturelle, sociale, économique, judiciaire, etc. en Indonésie[4].

Ils souhaitaient ainsi remplacer la philosophie d’État, la Pancasila (les Cinq Piliers) par la sharia.

Le premier pilier de la Pancasila, théorisé par Sukarno, le premier président indonésien (1945-1967), ne faisait état que de l’obligation de croire en un seul dieu pour ses concitoyens, mais ne mentionnait pas lequel. La Pancasila permettait donc, jusqu’à un certain point, le pluralisme religieux ce qui dérangeait le Partai Keadilan, qui aurait voulu que ne soit fait mention que de l’Islam dans ce premier principe[5].

Les élections de 1999 sont une grosse déception pour le Partai Keadilan, qui n’arrive qu’à récolter 1,4% des voix dans le pays. Il n’atteint pas le seuil minimum de votes pour pouvoir se représenter à l’élection de 2004 et se voit contrait d’effectuer une première mutation. En 2003, il change son nom en Partai Keadilan Sejahtera afin de se présenter aux prochaines élections et repense profondément sa plateforme électorale. Il met moins en avant l’application de la sharia et  celle du dawa, la forme de prosélytisme religieux prôné dans l’Islam. Le parti fait de ses thèmes centraux le combat contre la pauvreté, contre la corruption, etc.[6]

Cette nouvelle stratégie fonctionne et en 2004, le Partai Keadilan Sejahtera remporte 7,3 % du vote, ce qui lui permet d’obtenir quarante-cinq députés[7]. Cette victoire fut possible notamment grâce à l’implication soucieuse de ses membres et à la structure interne du parti, qui était réputé à l’époque d’être le mieux organisé, le moins corrompu et le plus transparent en Indonésie[8].

C’est à partir de ce moment que la ligne du parti va profondément changer. Le Parti Keadilan Sejahtera à l’origine extrêmement radical, (refus de la participation des femmes à des positions de pouvoir, des non-musulmans à son organisation …)[9], se modère en vue d’atteindre un plus grand nombre d’électeurs. Cette démarche, si elle est totalement opportuniste dans un premier temps, semble avoir eu un effet réel de modération sur les mentalités au sein du parti. Au fur et à mesure de son inclusion dans le système politique indonésien, le parti a intégré et promu des politiques modérés. Par exemple, il n’est plus contre la participation des femmes à la vie politique, et a même adhéré à la Pancasila[10].

Aujourd’hui, il semble que le but du parti reste de rendre l’Indonésie plus islamique, mais ses premières volontés d’appliquer la sharia de manière stricte semblent avoir été abandonnées. L’effet interne de ce revirement a été la division du parti entre les radicaux, ceux souhaitant préserver l’intégrité originelle du parti et continuer à promouvoir ouvertement l’application de la sharia, et les pragmatiques conservateurs. Ces derniers ayant mené le parti à la réussite en 2004, c’est eux qui ont aujourd’hui le plus d’influence au sein du mouvement. Ils ont promu la coopération avec les autres partis politiques et cela leur a permis d’obtenir trois ministères durant le premier mandat de l’actuel président Yudhoyono, et quatre à sa réélection en 2009[11].

En conclusion nous pouvons affirmer qu’aujourd’hui, en vue de mieux comprendre l’Islam politique, il nous faut passer outre la peur de l’Islam en tant que force de la scène politique publique, et celle du spectre d’une théocratisation de l’État. Car si l’islamisation de l’État est encore prônée par certains radicaux du Partai Keadilan Sejahtera, elle n’est plus le but primaire de l’organisation, et les pragmatiques du parti préfèrent maintenant axer leurs politiques sur les prestations sociales et le développement d’infrastructures. Il nous faut toutefois garder un oeil attentif, car il n’est pas dit que cette nouvelle ligne de parti, ne serve pas seulement des buts populistes, et fasse effet de fard pour dissimuler ses intentions. Dans un effort de comparaison, en ce lendemain d’élections américaines, il est important de réexaminer nos sociétés occidentales, et réaliser que la religion prend aussi une assise importante dans nos partis politiques. L’exemple flagrant est la montée du Tea Party au sein du Grand Old Party, soutenu par une base populaire extrêmement religieuse.

Bibliographie :

–  Aspinall, Edward ( 2010 ) « Indonesia in 2009: Democratic Triumphs and Trials », Southeast Asian Affairs, 2010, Vol.2010(1), pp.102-125

–  Central Intelligence Agency, The World Factbook, https://www.cia.gov/library/publications/the-world-factbook/geos/id.html, page consulté le 7 novembre 2012

–  Hamayotsu, Kikue (2011) «The Political Rise of the Prosperous Justice Party in Post-Authoritarian Indonesia», Asian Survey, Vol. 51, No. 5 , pp. 971-992

–  Tomsa, Dirk ( 2012 ) «Moderating Islamism in Indonesia», Political Research Quarterly, 2012, Vol.65(3), pp.486-498

–  Partai Keadilan Sejahtera, http://www.pks.or.id/, page consultée le 17 novembre 2012


[1] Central Intelligence Agency, en ligne.

[2] Edward Aspinall, p.106.

[3] Dirk Tomsa, p.489.

[4] Kikue Hamayotsu, p.975.

[5] Dirk Tomsa, p.490.

[6] Dirk Tomsa, p.490.

[7] Kikue Hamayotsu, p.975

[8] Kikue Hamayotsu, p.976

[9] Dirk Tomsa, p.491

[10] Dirk Tomsa, p.491

[11] Edward Aspinall, p.110