L’Indonésie et la politique du non-alignement: le «Hedging» en Asie du Sud-Est

Par Inès Descamps 

La politique étrangère élaborée par l’Indonésie est exemplaire de la stratégie du « hedging », particulièrement utilisée par les pays sud-est asiatiques afin de répondre à la montée en puissance de la Chine. L’Indonésie, via l’usage de cette stratégie, met tout en œuvre pour obtenir son indépendance diplomatique afin de peser un poids nouveau au sein des relations régionales de l’Asie du Sud-Est.

Depuis le début des années 2000, le gouvernement indonésien s’efforce de doter le pays d’une place relativement neutre dans les relations régionales et internationales, au moyen d’un non-alignement illustré par les propos de l’ancien président Susilo Bambang Yudhoyono : « un million d’amis et zéro ennemi »1. L’Indonésie tend ainsi à devenir une passerelle via de nombreux partenariats, bilatéraux ou multilatéraux, signés aussi bien avec des États issus du monde occidental qu’asiatique ou musulman, développés comme en développement. Cet objectif de non-alignement a été mis en œuvre dans un double contexte bien particulier, celui de l’affirmation de la croissance exponentielle de la Chine, et celui du regain d’intérêt de la stratégie américaine vers le continent asiatique : rapidement, l’Indonésie est courtisée de manière simultanée par les deux puissances, et ce pour diverses raisons stratégiques.

Premièrement, l’Indonésie dispose d’atouts géopolitiques indispensables pour la Chine comme pour les États-Unis : sa position géographique en fait une porte d’entrée et de sortie sur la mer de Chine méridionale via les détroits de Malacca, de la Sonde et de Lombok. D’ailleurs, l’archipel contrôle le détroit de la Sonde, ainsi que celui de Malacca conjointement avec la Malaisie et Singapour. De bonnes relations avec l’Indonésie sont donc essentielles à la sécurisation des flux commerciaux et d’approvisionnement énergétique.

Deuxièmement, l’intérêt des deux grands pour l’Indonésie réside aussi dans la présence de ressources naturelles sur le territoire, tels que le pétrole, le gaz naturel ou encore les minerais. Les ressources économiques indonésiennes entretiennent également la concurrence sino-américaine : un marché potentiel de 270 millions d’habitants représente un enjeu de taille2. Le domaine militaire notamment cristallise l’intérêt de deux rivaux, depuis l’augmentation des dépenses militaires liée au programme d’acquisitions lancé en 2010, fixant l’objectif de réaliser d’ici 2024 « les intérêts de défense stratégiques immédiats » 3 de l’Indonésie. Il s’agit ici d’un nouveau débouché potentiel pour les industries d’armements chinoises et américaines.

C’est bien cette combinaison de ressources qui motive la Chine et les États-Unis à opérer un rapprochement significatif avec l’archipel indonésien. En outre, Pékin a intérêt à se rapprocher de Jakarta afin d’augmenter son nombre d’alliés en Asie du Sud-Est, dans un contexte d’intensification des querelles territoriales au sujet des îles Spratleys et Paracels face au Vietnam et aux Philippines, soutenus par les États-Unis4. L’Indonésie s’apparente alors à un partenaire de poids pour Pékin, notamment en raison de son influence au sein de l’Association des nations d’Asie du Sud-Est, l’ASEAN, dont l’archipel est un membre fondateur.

Du point de vue indonésien désormais, il s’agit de suivre les principes de la doctrine de « l’équilibre dynamique », théorisée par Marty Natalegawa, ministre des affaires étrangères indonésien de 2009 à 2014. Celle-ci vise à établir une situation « d’équilibre dans la région Asie-Pacifique »5, en mettant en œuvre un non-alignement permettant d’assumer une fonction de partenaire ou de médiateur. Surtout, l’objectif est de tirer profit de la concurrence sino-américaine via une « diplomatie multivectorielle »6 basée sur des partenariats bilatéraux et une résolution des conflits multilatérale. C’est pourquoi le gouvernement indonésien tient à multiplier les partenariats stratégiques avec les deux grandes puissances, et justifie le refus de choisir entre ses partenaires grâce à l’argument de la poursuite d’un équilibre régional. En se posant en médiateur, l’Indonésie ne subit pas de plein fouet la rivalité sino-américaine, mais parvient à en tirer profit.

En effet, l’Indonésie perçoit l’émergence de la Chine comme une opportunité plutôt qu’une menace : cette dernière multiplie les efforts de rapprochement, et les liens entre les deux États ont été renforcés lors de diverses visites, notamment lors de l’exposition universelle de Shanghai en 2010, où le président Yudhoyono s’était déplacé pour célébrer les 60 ans de l’établissement des relations diplomatiques entre les deux pays. Au cours de cette visite, vingt-sept accords de coentreprises ont été signés, ce qui a érigé la Chine comme premier partenaire commercial de l’Indonésie. De plus, l’Indonésie place l’ASEAN et les forums régionaux au cœur de sa stratégie d’équilibre dynamique, le multilatéralisme régional étant considéré comme une solution plus efficace face aux menaces à la sécurité dites non traditionnelles (terrorisme, trafics en tout genre…) que les accords bilatéraux. Comme la Chine tient une importance croissante au sein des cellules de l’ASEAN, notamment par sa participation à l’ASEAN+3 et au Forum régional de l’ASEAN, l’Indonésie est parvenue à convier le président américain au Sommet est-asiatique organisé à Bali en novembre 20117.

Enfin, un autre aspect caractéristique de la stratégie indonésienne est la promotion du multilatéralisme régional dans la recherche de solution aux différends régionaux, notamment ceux concernant la mer de Chine méridionale. En transférant systématiquement les questions que posent les contentieux au niveau supranational, l’Indonésie peut continuer à adopter une posture de médiateur sans prendre part aux conflits, ce qui lui évite des tensions voire une rupture avec ses partenaires.

Ainsi, la doctrine de l’équilibre dynamique, ou du « hedging », constitue la réponse indonésienne à la présence croissante des puissances en Asie du Sud-Est. En se posant en modérateur qui ne remet pas en question l’engagement de la Chine et des États-Unis en Asie du Sud-Est, l’Indonésie tend à réaliser des coopérations bilatérales pour répondre à ses intérêts nationaux. Elle tire donc profit de la rivalité sino-américaine et multiplie les coopérations tout en se revendiquant du non-alignement, puisqu’elle n’est engagée dans aucun partenariat exclusif.

 

1 Voir S.B. Yudhoyono, « Indonesia Has Million Friends and Zero Enemies », The Jakarta Globe, 20 octobre 2009.

2 Source Perspective Monde

3 Voir Alles, Delphine. « Indonésie : le non-alignement à l’épreuve de la concurrence sino-américaine », Politique étrangère, vol., no. 4, 2013, pp. 175-185

4 ibid

5 ibid

6 ibid

7 ibid

 

Bibliographie

 

Alles, Delphine. « Indonésie : le non-alignement à l’épreuve de la concurrence sino-américaine », Politique étrangère, vol., no. 4, 2013, pp. 175-185. En ligne.

https://www.cairn.info/revue-politique-etrangere-2013-4-page-175.htm

 

Gindarsah, Iis. 2017. « Indonesia’s strategic hedging and the South China Sea », Maintaining maritime order in the Asia-Pacific, 25–35, Tokyo: The National Institute for Defense Studies. En ligne.

https://www.airuniversity.af.edu/Portals/10/JIPA/journals/Volume-01_Issue-2/03-Chand%20et%20al.pdf

 

Haacke, Jürgen, « The concept of hedging and its application to Southeast Asia : a critique and a proposal for a modified conceptual and methodological framework », International Relations of the Asia-Pacific, Volume 19, Issue 3, September 2019, pp 375–417. En ligne.

https://academic.oup.com/irap/article/19/3/375/5513236?login=true

 

Nugraha Mursitama , Tirta & Ying, Yi. 2020. « Indonesia’s Perception and Strategy toward

China’s OBOR », The Chinese Economy. En ligne.

https://www.researchgate.net/deref/https%3A%2F%2Fdoi.org%2F10.1080%2F10971475.2020.1809816

Lien pour marque-pages : Permaliens.

Les commentaires sont fermés