Le trafic d’êtres humains vers la Thaïlande : des esclaves contemporains à la recherche de mesures plus efficaces

Par Jade Lee Kui

Trafic de migrants travaillant sur des bateaux de pêche en Thaïlande (Environmental Justice Foundation, 2015).

Si la mondialisation a permis à la Thaïlande de figurer parmi les cinq bébé tigres, elle a également entraîné de nombreux effets pervers. Pays source, de transit et de destination, la Thaïlande a vu une accentuation du phénomène de trafic d’êtres humains. Comment expliquer la situation ?


Un bref portait

Travail forcé et exploitation, exploitation sexuelle, travail des enfants, mendicité forcée, petite délinquance et mariage forcé… telle est la courte liste des raisons d’être de la traite[1]. En 2015, environ 4 millions de migrants vivaient en Thaïlande, soit 5,76% de la population totale du pays. 90% d’entre eux viennent du Cambodge, du Laos et du Myanmar et la plupart étaient en situation irrégulière en Thaïlande, ce qui les rend dès lors vulnérables au trafic[2].

Enlèvement, tromperie, recours à la force, mauvaises informations sur le type de travail qui les attend[3], location voire vente des enfants par leur famille[4], émission de fausses offres d’emplois sont quelques-unes des nombreuses stratégies utilisées par les trafiquants qui sont souvent des intermédiaires, « amis » ou recruteurs. Pour illustrer, les trafiquants promettent un emploi de fille au pair ou de domestique à l’étranger et de l’argent pour financer le voyage de jeunes femmes. Cependant, quand ils leur a demandé de les rembourser, ces dernières ont été contraintes de se prostituer[5].


Connaître les facteurs du trafic d’êtres humains pour mieux le déraciner

Les migrants, souvent victimes de la traite, migrent dans l’espoir d’avoir une meilleure vie car avec le boom économique de la Thaïlande, les opportunités économiques demeurent meilleures que dans leurs pays d’origine, et ce malgré les conditions de travail déplorables. Ainsi, ils peuvent doubler leurs revenus même si les salaires sont inférieurs au salaire minimum thaïlandais car ceux-ci restent toujours considérablement plus élevés que ceux de leur pays[6]. Mais l’offre de main-d’œuvre serait-elle aussi importante sans une forte demande de main-d’œuvre du côté de la Thaïlande ? Sans doute pas. En raison de la forte croissance économique jumelée à une population de plus en plus instruite et vieillissante, une pénurie de main-d’œuvre dans les secteurs peu et non qualifiés se fait ressentir[7]. Pour illustrer, l’Office national de développement économique et social thaïlandais avait prévu qu’en 2015, il y aura 39,36 millions de travailleurs thaïlandais contre les 43,26 millions nécessaires, ce qui entraînerait un déficit de 3,9 millions qui augmenterait à 5,36 millions d’ici 2025. Néanmoins, les couches les plus pauvres de la société voient leurs revenus diminuer[8] car cette main-d’œuvre migrante est disposé à travailler pour des salaires et sous des conditions (ex : pas de protection sociale, et donc moins de coûts pour les employeurs) que les Thaïlandais peuvent ne pas accepter.

Le manque d’éducation et la méconnaissance des trafics, le manque de moyens pour payer les transports et autres coûts relatifs au processus de migration, ainsi que la difficulté de faire respecter les régulations très restrictives sur les migrations dans les pays de destination (i.e : corruption, manque de surveillance)[9] sont d’autres facteurs expliquant la traite.


La lutte contre la traite d’êtres humains : quels défis ?

En 2013, le Rapport sur le Trafic de Personnes du Département d’État américain avait classé la Thaïlande dans la catégorie Tier 2 pour ses efforts dans son combat contre le trafic d’êtres-humains et ce pour la troisième année consécutive. Or, l’année suivante, elle régresse et tombe dans la dernière catégorie[10]. Ce constat souligne que des défis bloquent les efforts.

Comme on l’a vu, la main-d’œuvre migrante permet de remplir un vide économique qui auraient autrement affecter les objectifs de développement prévus du pays. Ainsi, le sud de la Thaïlande ne pourrait fonctionner économiquement sans les travailleurs birmans, ni même les grandes conserveries du port de Bangkok[11]. De plus, comment envisager une lutte efficace contre ce phénomène inhumain lorsque ceux qui sont en charge de créer et d’appliquer les politiques de répression ou de sensibilisation sont partie prenante dans le trafic[12]. Par exemple, le trafic sexuel est facilité par des gouvernements corrompus qui produisent les faux passeports nécessaires au trafic des femmes[13]. Enfin, non seulement une surveillance manque tant au niveau des frontières que dans les usines, mais le processus légal de recherches et de poursuites des cas de trafics est également long et lent. Plusieurs étapes, notamment le « filtrage » destiné à identifier les véritables victimes et la collecte des preuves, doivent être entreprises par des officiels qui sont inexpérimentés et mal formés[14].

La Thaïlande doit donc régler le problème du trafic de la drogue en s’attaquant aux causes structurelles, plutôt que d’essayer de mieux le contrôler.

 

Bibliographie :

Chantavanich, Supang, et Jacques Ivanoff. 2015. “Le trafic humain en Thaïlande : situation actuelle et défis.” L’Espace Politique. Revue en ligne de géographie politique et de géopolitique 24 (no. 3) : 1-20.

Nazaruk, Maja. 2010. Le tourisme sexuel en Asie du Sud-Est: les marchés du désir. Paris: L’Harmattan.

United Nations Office on Drugs and Crime. 2017. Trafficking in persons from Cambodia, Lao PDR and Myanmar to Thailand. Vienne : United Nations Office on Drugs and Crime.

Notes de bas de page:

[1] ONUDC, 2017, 165.

[2] Ibid., vii.

[3] Chantavanich et Ivanoff, 2015, 11.

[4] Nazaruk, 2010, 70.

[5] Ibid., 65.

[6] UNODC, 2017, 161.

[7] Ibid., 157.

[8] Ibid., 162.

[9] Chantavanich et Ivanoff, 2015, 4.

[10] Ibid., 1.

[11] Ibid., 9.

[12] Ibid., 7.

[13] Nazaruk, 2010, 66.

[14] Chantavanich et Ivanoff, 2015, 16.

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