Thaïlande : La tradition des coups d’états militaires

Par M’hmmed Kilito

Dans un monde qui devient de plus en plus démocratique et où même l’Amérique latine qui nous avait habitués à la prise de pouvoir par coups d’État semble retrouver des systèmes politiques de plus en plus stables, le coup d‘État du 19 septembre 2006 en Thaïlande atteste que les militaires du royaume bouddhiste croient encore en cette solution radicale. Ce coup réaffirme aussi la continuation de cette tradition putschiste et augmente ainsi le compte des coups d’État fomentés en Thaïlande depuis 1932 à 18. Le rôle du monarque et le pouvoir des militaires sont tous les deux des éléments qui contribuent à la persistance de cette tradition des coups d’État en Thaïlande.
L’importance de la monarchie au cours du présent règne signifie qu’on n’a pas oublié que les années qui ont suivi 1932 ont vu la concurrence sans fin entre les royalistes qui ont perdu le pouvoir politique et ceux qui les ont renversés. L’observateur a cependant l’impression que l’histoire récente de la Thaïlande est marquée par une série de cycles d’une décennie environ (Dovert 2001.) Des régimes militaires, parfois agressifs et toujours très autoritaires, sont suivis de quelques années de libéralisation de moins en moins contrôlée et qui ont pour conséquence un nouveau retour à un régime autoritaire. Ces cycles sont le résultat d’une lutte continue pour le pouvoir entre la monarchie, les militaires et l’appareil étatique.

À partir de 1932, le roi, la famille royale, l’aristocratie et le pouvoir politique voulaient retrouver leur pouvoir, craignant que leurs énormes intérêts économiques soient en danger (Hewison 2007). Sans doute avec les exceptions partielles des constitutions de 1946 et 1997, les coups et les constitutions qui suivirent en Thaïlande avaient comme objectif de limiter le pouvoir politique et la participation du peuple. Le coup du 19 septembre 2006 ne se distingue pas de ceux qui l’ont précédé, puisqu’il a mené quelques heures plus tard à l’abandon de la constitution de 1997. Cela certifie que comme les autres coups, il est incontestablement une lutte pour le contrôle économique et politique.

Dès 1953, l’aide militaire américaine représente 2,5 fois le budget de la défense de la Thaïlande, ce qui renforce la possibilité des factions militaires qui la reçoivent et leur permet la réussite du coup d’État qu’ils projettent (Sanuk, Sabai 2006).  L’armée a eu recourt plusieurs fois à ce type d’intervention pour remplacer rapidement un premier  ministre et un gouvernement ou mettre fin à un processus démocratique qu’elle avait initié, mais qu’elle ne contrôlait plus.

Le général Sarit Thanarat
en 1957 rend visite au roi la veille et le jour du coup d’État. Sarit s’engage à abroger une loi décidée par Phibun limitant la concentration des terres et qui mettait directement en cause les intérêts fonciers de la famille royale. En échange, le jour du coup d’État, le roi le nomme « défenseur de la capitale » puis lui adresse un message d’encouragement et de soutien. C’est à cette occasion que se met en place un rituel dont l’objectif est de museler les protestations populaires contre les dictateurs. Le roi apportant son soutien, ses sujets n’ont plus qu’à obéir. À l’avenir tous les coups d’État seront organisés avec la bénédiction du roi.

Le coup d’État du 16 septembre 1957 par la faction Sarit Thanarat mit fin aux relations difficiles entre le roi et son gouvernement. Le nouvel homme fort du pays était sans doute plus autoritaire et expéditif que ne l’avait été le maréchal Phibun avant lui, mais il avait des ambitions d’un autre ordre. Il laissa le pouvoir symbolique au couple royal et lui permit, dans les années 60, de renouer avec des traditions interrompues, de faire de nombreux déplacements dans les provinces et d’entreprendre une série de voyages officiels à l’étranger (Dovert 2001). Le général Sarit a pu se servir de la popularité grandissante du roi pour rendre légitime son coup d’État et c’est probablement à partir de ce moment que l’armée et la monarchie commencèrent à marcher du même pas.


Références

Dovert, Stéphane. 2001. Thaïlande contemporaine. Paris : L’harmattan.

Kevin Hewison, « Constitutions, Regimes and Power in Thailand » Democratization 14:5,
928-945.

Sanuk, Jean et Danielle Sabai. 2006. Les suites du coup d’état : une spirale sans fin ? En ligne. (page consultée le 20 juin 2008).

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