Les Philippines et les nombreuses facettes de la migration de travail domestique

Par Georgina Kakoseos Marko

Imaginez que vous soyez une professeure d’université. Vous fournissez le revenu principal du ménage et devez subvenir aux besoins de votre famille. Malgré vos efforts, vous avez de la difficulté à joindre les deux bouts. En allant à l’étranger pour être femme de ménage ou employée de maison, vous pouvez gagner jusqu’à 20 fois plus que votre salaire d’enseignante [1].

 

Photo par James McCron.

Avec cette opportunité, vous pouvez obtenir l’indépendance financière de votre mari, tout en assurant l’éducation future de vos enfants. Votre gouvernement vous encourage à ce type d’immigration car vous êtes pour eux un instrument important pour le développement économique du pays. Vos envois de fonds contribuent, avec ceux des autres travailleurs à l’étranger, à 10,46% du PIB total de votre pays [2][3]. Vous venez des Philippines, et en 2017 vous avez décidé d’être une travailleuse domestique au Canada, un pays bien froid et lointain en comparaison avec les iles baignant dans les eaux tropicales d’où vous venez.

Le travail domestiques à l’étranger comporte de nombreuses dérives, avec notamment des risques d’exploitations et de maltraitances des travailleurs. Dans un article de 2018, l’organisation pour les droits des femmes migrantes d’origine Philippines, PINAY, estime qu’à Montréal jusqu’au 60% des travailleurs domestiques pourraient être maltraité. Ces abus s’étendent de la confiscation de leur passeport jusqu’à des restrictions concernant l’utilisation du téléphone, des heures supplémentaires non rémunérées, des pauses inadéquates, le manque d’intimité, des accusations de vol ou encore des menaces sur le maintien de leurs statuts d’immigration [4][5].

 

Photo par CTV news.

Depuis 1992, le Canada a mis en place un programme d’immigration pour les travailleuses domestiques appelé le Live-In Caregiver Program Le programme exige d’habiter chez l’employeur et terminer un contrat de 24 mois pour pouvoir obtenir le permis de travail et faire une application de résidence permanente [6]. L’exigence d’habitation chez l’employeur a été abolie en 2014, après beaucoup de critique car il mettait les femmes migrantes dans des situations très vulnérable [7].

Malgré l’abolition, et même s’il existe des lois Canadiennes sur le salaire minimum et des restrictions sur le nombre total d’heures de travail, celles-ci manquent de mécanismes d’application et sont facilement dépassées une fois dans l’intimité du domicile de l’employeur. La frontière entre le travail et les loisirs est floue et lorsque des abus se produisent, le signalement est rarement fait de peur de perdre son emploi, et donc son permis de travail [8].

 

L’organisation PINAY. Photo par PINAY.

Les travailleuses domestiques migrantes font partie d’une soi-disant chaîne de soins. En raison des rôles spécifiques de genre du travail domestique, c’est traditionnellement aux femmes que revient la responsabilité du travail de soins. Depuis que les femmes des pays postindustriels, comme le Canada, font partie de la population active, elles doivent assumer un double fardeau de travail : leur emploi officiel sur le marché du travail et leurs tâches informelles à la maison. Toutefois, à mesure que ces femmes s’enrichissent, elles ont soudainement l’occasion de se sortir de ce double fardeau en engageant quelqu’un d’autre pour s’acquitter des tâches domestiques autrefois informelles. Le travail de soins est ainsi transformé en un produit de marché et en plus, une demande est créée [9].

En raison de développement de la technologie et de la communication, les gens ont pris conscience de l’existence d’autres options de vie. La disponibilité d’informations sur, par exemple, le niveau de vie au Canada par rapport aux Philippines a rendu le travail de soins transnational. C’est là qu’intervient la métaphore de la chaîne. Comme les femmes des Philippines ont aussi ce fardeau d’être les dispensatrices de soins au sein de leur propre famille, une place vacante apparaît lorsqu’elles vont à l’étranger et travaillent, par exemple au Canada.

Travailler à l’étranger en tant que travailleuse domestique n’est pas quelque chose que toutes les femmes philippines peuvent faire, mais seulement celles qui ont les moyens financiers suffisants. Ces femmes ont donc tendance à avoir une formation universitaire et appartiennent à une sorte de classe moyenne. Par conséquent, il n’est pas inhabituel qu’elles embauchent à leur tour quelqu’un pour s’occuper des soins qu’elles laissent derrière elles, habituellement une femme plus pauvre. Ainsi, une chaîne internationale travail de soins est créée, où les femmes les plus pauvres couvrent le rôle traditionnel des femmes les plus riches au sein du ménage [10].

Du point vu d’économique, les travailleuses migrantes contribuent également à la croissance du pays d’accueil, car ils donnent à leurs employeurs plus de temps pour travailler eux-mêmes [11]. Cette activité est aussi bénéfique pour les Philippines, en contribuant à un flux régulier de devise pour le pays et étant une part significative de son PIB [12][13]. En même temps, il y a un processus de déqualification ; comme 86% des femmes migrantes domestiques ont un examen d’universitaire, mais néanmoins sont vues comme peu qualifiées [14]. Par conséquent, les revenues bas sont justifiés par les employeurs Canadiens en les considérants comme des migrantes économiques [15].

Mais quel est l’effet de la migration du travail domestique sur l’égalité de genre? D’une part, les migrantes facilitent la participation des femmes Canadiennes dans le marché de travail, donc leur permettant d’avoir un revenu propre, les rendant moins dépendantes de leur mari. La migration peut aussi conférer une plus grande autonomie pour les migrantes elles-mêmes. D’autre part, en reléguant tout simplement le travail de genre aux femmes moins privilégiés, l’inégalité ne change pas. Ce qui ressemble à l’émancipation n’est qu’une ascension dans l’échelle de classe [16].

 

[1] Bahramitash, Roksana, p. 164.

[2] Benería, Lourdes et al., p. 17.

[3] Donnés de World Bank

[4] Tungohan, Ethel et al., p. 93-95.

[5] Brickner, Rachel K., et Straehle, Christine, p. 314-315.

[6] Brickner, Rachel K., et Straehle, Christine, p. 311.

[7] Voir Tungohan, Ethel et al.

[8] Brickner, Rachel K., et Straehle, Christine, p. 315.

[9] Benería, Lourdes et al., p. 3.

[10] Benerìa, Lourdes et al., p.2.

[11] Parreñas, Rhacel Salazar, p. 570.

[12] Benería, Lourdes et al., p. 13.

[13] Parreñas, Rhacel Salazar, p. 570.

[14] Tungohan, Ethel et al., p. 99.

[15] Brickner, Rachel K., et Straehle, Christine, p. 316.

[16] Parreñas, Rhacel Salazar, p. 570.

 

Bibliographie

Bahramitash, Roksana. 2005. Liberation From Liberalization. 1st ed. New York: Palgrave    Macmillan

Benería, Lourdes., Deere, Carmen Diana., et Kabeer, Naila. 2012. « Gender and international migration: Globalization, development, and governance ». Feminist Economics 18, no. 2 : 1-33.

Brickner, Rachel K., et Straehle, Christine. 2010. « The Missing Link: Gender, Immigration Policy And The Live-In Caregiver Program In Canada ». Policy And Society 29, no. 4 : 309-320

Parreñas, Rhacel Salazar. 2000. « Migrant Filipina Domestic Workers and the International Division of Reproductive Labor ». Gender And Society 14, no. 4 : 560-581.

The World Bank. Personal Remittances Received (% of GDP). Annual data, the Philippines. (Consulté le 13 février 2019). https://data.worldbank.org/indicator/BX.TRF.PWKR.DT.GD.ZS?locations=PH

Tungohan, Ethel., Banerjee, Rupa., Chu, Wayne., Cleto, Petronila., de Leon, Conely., Garcia, Mila., Kelly, Philip., Luciano, Marco., Palmaria, Cynthia., et Sorio, Christopher. 2015. « After the Live-In Caregiver Program: Filipina Caregivers’ Experiences of Graduated and Uneven Citizenship ». Canadian Ethnic Studies 47, no. 1 : 87-105.

 

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