La stigmatisation sociale et politique des homosexuels et l’enjeu de la crise sidéene aux Philippines

Par Mikaelle Hotte

 

Les Philippines font face à une vague intense de propagation du virus du sida, surtout au sein de la communauté homosexuelle masculine. Cette communauté fait face à une certaine oppression sociale depuis la décolonisation (Ricordeau 2009). Par contre, l’épidémie sidéenne ne fait qu’amplifier ce phénomène de stigmatisation (Human Rights Watch 2016). Il est intéressant de comprendre comment l’un et l’autre sont reliés dans la culture philippine.

 

Aperçu de la perception sociale de l’homosexualité

Comme dans la majorité des pays colonisés par l’Occident pour un moment de leur histoire, c’est sur plusieurs aspects qui touchent la sphère sociale que cette influence européenne se fait encore ressentir aujourd’hui. C’est d’ailleurs le cas de certaines normes sexuelles aux Philippines (Ricordeau 2009). Nombreux sont les experts qui soutiennent le fait que le terme qui définit l’homosexualité est une construction sociale découlant directement de l’influence occidentale moderne (Ricordeau 2009, 2). En effet, bien que les pratiques homosexuelles aient été présentes dans la culture philippine avant l’époque de colonisation, la façon dont elle est perçue inclue désormais une identité en plus d’être une préférence (Ricordeau 2009, 2). Dans le langage populaire des années 1960, les termes bakla et tomboy font référence de prime à bord à une identité sexuelle qui sous-entend la préférence de relations avec des partenaires de même sexe biologique (Ricordeau 2009, 2). Le mot bakla implique toutefois une connotation de statut inférieur, souvent associés aux professionnels de la beauté ou aux artistes marginalisés (Ricordeau 2009, 3). Au tournant des années 1980, le débat sur l’inclusion de

s communautés homosexuelles devient un enjeu social largement discuté (Ricordeau 2009, 4). L’épidémie du VIH mène à l’émergence d’un nouveau terme qui stigmatise les baklas, les « MSM » (Men who have Sex with Men) (Ricordeau 2009, 4). Leur nouvelle appellation, utilisée pour la première fois par des sexologues réputés et qui se veut neutre au départ, mène à une association directe avec le virus, perçu comme une menace importante pour le public (Ricordeau 2009, 4–5). Selon certains auteurs, tout comme l’avènement de nouveaux termes pour définir les préférences hors de la norme hétérosexuelle, l’homophobie est aussi une importation occidentale, surtout présente dans les grands centres urbains comme Manille, où la compétition entre les différentes conceptions de genres et de sexualité est la

Vigile dans le cadre de la Journée mondiale du sida – Manille, 2012

plus forte, notamment à cause des réseaux de prostitutions pour qui l’« étiquetage » de préférences sexuelles est crucial . L’homophobie se fait d’ailleurs ressentir au niveau de l’accès des soins de santé sexuelle, notamment pour les hommes gays qui veulent se procurer des condoms restreints par certaines lois récemment instaurées par le gouvernement qui nie la stigmatisation claire qui se cache derrière ce genre de politiques (Human Rights Watch 2016).

 

Réponse sociale et étatique face à la crise du sida : des signaux de l’homophobie sous-jacente

Les premières épidémies de sida à travers les Philippines apparaissent au début des années 1990. Au départ, le gouvernement prend d’assaut la maladie par la promotion massive et à grand échelle de l’utilisation du condom en visant directement la population la plus touchée, soit les travailleurs du sexe (Human Rights Watch 2016). Le secrétaire de la santé de l’époque, Juan Flavier, devientle porte-parole par excellence de la cause (Human Rights Watch 2016). Bien que le clergé catholique ait tenté d’influencer le gouvernement à stopper cette politique, la stratégie a été un grand succès, ce qui a fait diminuer drastiquement le nombre de détection du virus au sein de cette population, ce qui a valu au pays une reconnaissance internationale pour sa lutte contre le VIH (Human Rights Watch 2016).

Toutefois, les efforts mis envers l’éradication de la maladie se sont estompés avec les années et les Philippines sont aujourd’hui le pays de la région avec un des plus hauts taux de propagation du sida (Human Rights Watch 2016). Les programmes et les politiques autrefois instaurés visant les travailleurs du sexe ne sont plus efficaces : la population la plus à risque désormais est la population homosexuelle masculine (Human Rights Watch 2016).

Les principaux facteurs qui peuvent aussi expliquer la propagation rapide du virus sont à la fois politiques et sociaux. Comme dans la plupart des pays occidentaux, les condoms étaient en vente libre dans les pharmacies ou les magasins de quartier (Human Rights Watch 2016). Par contre, depuis 2012, des lois restrictives sur la distribution de ce moyen de contraception (Reproductive Health Act of 2012/n. 10354) supportées par le clergé catholique interdisent désormais la vente de condoms aux individus sous l’âge de 18 ans sans permission d’une autorité parentale (Human Rights Watch 2016). Un autre frein à l’utilisation de condom se trouve dans la honte que la plupart des jeunes entre 18 et 35 ans affirment connaitre lors de l’achat de ceux-ci (Human Rights Watch 2016). Le fort stigma social envers l’utilisation de contraceptifs les freine même à se rendre dans les centres de services de santé publics pour s’en procurer gratuitement, surtout venant de la conception sociale que seulement les travailleurs du sexe en utilisent, comme l’expliquent quelques jeunes dans cette vidéo: https://www.youtube.com/watch?v=nKG8gWoeQcI (Human Rights Watch 2016) . Les jeunes homosexuels voient encore moins l’utilité de s’en procurer, vu l’impossibilité de chance de concevoir, propageant dangereusement le virus à travers cette tranche de la population (Human Rights Watch 2016). La grande majorité des écoles évitent toutes formes d’éducation sexuelle face à la pression de groupes religieux comme la Conférence des évêques catholiques de Philippines (Human Rights Watch 2016). Bref, la stigmatisation sous-jacente, qu’elle soit au niveau social ou politique, envers ce groupe ressort encore de manière évidente au moment d’intervenir par rapport à des crises qui le touchent plus particulièrement.

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