La présidence de Duterte aux Philippines: Une élection controversée

Par Elisabeth Charron

« Oubliez les lois sur les droits de l’homme. Si je réussis à entrer dans le palais présidentiel, je vais faire exactement ce que j’ai fait en tant que maire. Vous, les vendeurs de drogues, braqueurs et fainéants, vous feriez mieux de partir. Parce que je vais vous tuer. » (BBC, Septembre 2016)

Rodrigo Duterte proclame cette promesse grossière lors de la campagne électorale des Philippines en 2016. Ces paroles ne sont qu’un exemple de plusieurs discours qui ont fait réagir la population nationale et internationale. Pourtant, malgré les nombreuses controverses, Duterte remporte les élections le 9 mai 2016 avec près de 40% des votes en sa faveur (BBC, Mai 2016). Comment peut-on expliquer le grand support qu’il a obtenu auprès du peuple philippin en dépit d’une réputation politique polémique?

Le président Rodrigo Duterte, Source: CNN

La carrière politique de Duterte commence en 1986 alors qu’il est nommé maire adjoint de la ville de Davao dans la région de Mindanao. Il sera par la suite élu maire de la ville en 1988 (BBC, Mai 2016). Durant son mandat, il réussit à transformer Davao en une ville disciplinée et développée malgré les nombreux problèmes de drogue dans la région. Pour ce faire, il utilise alors des méthodes radicales qui négligent les lois afin de réduire le taux de criminalité. Ces tactiques lui valent une réputation de dirigeant ferme et elles attirent la controverse lorsque le nombre de meurtres effectué par la police est dévoilé ; plus de mille personnes ont été tuées durant la tentative pour ralentir le crime à Davao (Teehankee, 2016). Lors de la course électorale de 2016, il soutient un discours radical et promet de combattre le crime ainsi que la corruption dans le pays tout en restant fidèle à sa notoriété. En dépit d’une entrée plutôt tardive dans la campagne, Duterte reçoit un appui considérable de la population et il profite rapidement d’une avance qui poussera ses compétiteurs à lui céder la victoire (BBC, Mai 2016).

L’ascension au pouvoir de Duterte le 9 mai 2016 marque la fin de la présidence de Benigno « Noynoy » Aquino III. Durant 6 ans, le gouvernement libéral d’Aquino III a réussi à établir une croissance économique et une stabilité politique dans le pays. Cependant, malgré sa popularité, l’ancien président n’arrive pas à mettre en place la réforme « straight path » qu’il a promise au pays, une réforme dite anticorruption et anti-pauvreté. À la fin de son mandat, la corruption a augmenté, le taux de criminalité est en croissance et la classe moyenne ne peut profiter du progrès économique du pays qui lui était destinée. Cette classe sociale se sent marginalisée par le gouvernement et sa frustration augmente face à l’échec de cette réforme (Teehankee, 2016). Lors de la campagne, Duterte exploite les failles de l’ancien gouvernement à l’aide d’un discours inclusif et promet de remplacer les politiques réformistes d’Aquino par un régime de lois et d’ordre qui s’attaquera aux préoccupations de la classe moyenne (Thompson, 2016). Les supporteurs de Duterte sont attirés par les promesses d’une solution rapide, bien que brutale et radicale, qui réglerait les problèmes de corruption et de criminalité.

Duterte lors de son discours d’inauguration en 2016

Alors que la majorité des partisans de Duterte font partie de la classe moyenne, son discours électoral séduit des classes socio-économiques variées. L’approche populiste derrière son message cherche à réunir la population en induisant un sentiment collectif d’anxiété face aux enjeux de sécurité nationale. La montée au pouvoir de Rodrigo Duterte se base sur l’exploitation des craintes silencieuses de la population par rapport à l’augmentation des crimes, une crise de sécurité qui n’était pas un enjeu prioritaire lors de la campagne électorale de 2016. À son arrivée dans la course, Duterte met en lumière les incertitudes partagées des Philippins. Par cette tactique, le candidat tire profit de la dichotomie qu’il a créée entre la population et les criminels. Bien que ses promesses de « Guerre contre la Drogue » instaurent un sentiment d’angoisse chez ses supporteurs, elles proposent également des solutions concrètes et immédiates auxquelles les partisans veulent participer et, dans un sens, les contrôler. Ce sentiment d’espoir induit par les nouvelles politiques proposées justifie le support accordé à Duterte (Curato, 2016). La promesse de sécurité personnelle et nationale est suffisante pour que les partisans de Duterte le laissent instaurer un régime qui néglige les droits de la personne.

Le ton cru et parfois grossier de Duterte est une autre raison qui explique sa popularité auprès des Philippins en 2016. Bien que sujet à des polémiques, les électeurs approuvent le style antipolitique du candidat, car l’image qui en résulte s’éloigne des conventions politiques habituelles. Les partisans voient dans ses discours, voire son spectacle, un politicien honnête qui n’a pas peur de dire à voix haute ce que les autres pensent (McCargo, 2016). Ses paroles, bien que choquantes, transmettent un message politique clair et qui résonne avec la population, ce que la campagne menée par ses compétiteurs n’a pas réussi à faire. Son discours appuie son programme politique radical et bénéficie également de sa réputation de dirigeant impitoyable, une approche que ses supporteurs jugent d’authentique.

 

Bibliographie

Curato, Nicole. 2016. « Politics of Anxiety, Politics of Hope: Penal Populism and Duterte’s Rise to Power » Journal of Current Southeast Asian Affairs 35 (3) : 91–109.

McCargo, Duncan. 2016. « Duterte’s Mediated Populism » Contemporary Southeast Asia: A Journal of International and Strategic Affairs 38 (2) : 185-190.

« Philippines election : Maverick Rodrigo Duterte wins presidency », BBC News, 10 mai 2016. < https://www.bbc.com/news/world-asia-36253612>

« Philippines President Rodrigo Duterte in quotes », BBC News, 20 septembre 2016. <https://www.bbc.com/news/world-asia-36251094>

Teehankee, Julio C. 2016. « Weak State, Strong Presidents : Situating the Duterte Presidency in Philippine Political Time » Journal of Developing Societies 32 (3) : 293–321.

Thompson, M. R. 2016. « Introduction: The Early Duterte Presidency in the Philippines ».Journal of Current Southeast Asian Affairs 35 (3) : 3-14.

 

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