La sécurité maritime de la Thaïlande : à la croisée des jeux de pouvoir internes et du multilatéralisme sécuritaire

Par Michael Désormeaux

En 2014, un des principaux acteurs stratégiques des opérations maritimes de la Thaïlande, la RTN ( Royal Thai Navy ) détenait une flotte de 130 navires modernes, faisant d’elle un des plus larges et une des mieux équipées d’Asie du Sud-est avec 69 849 membres de personnel entre autres, 1200 hommes de l’aviation navale et 23 0000 homme de la marine[1].

Ces données démontrent que la Thaïlande entretient plusieurs dimensions relatives à sa politique complexe de sécurité. Le pays retient son alliance bilatérale sécuritaire et formelle avec les États-Unis (Cobra Gold) tout en maintenant aussi une balance en s’impliquant dans des exercices navals conjoints pour lutter contre le terrorisme avec la Chine et l’ASEAN[2]. Quels sont donc les facteurs qui poussent la Thaïlande à développer sa puissance navale et à s’engager à renforcer la sécurité maritime dans la région?

La culture de la la sécurité maritime

Pour les penseurs maritimes de la Thaïlande, les gains économiques liés à la mer proviennent du tourisme, des échanges commerciaux, et de l’exploitation offshore de gaz et d’hydrocarbures par la coopération avec des multinationales. Quoi qu’il en soit, l’attitude générale des Thaïlandais envers l’environnement maritime est basée sur des connaissances limitées rendant nébuleuse la stratégie maritime du pays qui se voit centrée sur une politique continentale dans son essence[3].

Région maritime de la Thaïlande

Dans l’histoire, la RTN a seulement porté attention à la surveillance de la mer d’Andaman en raison de la volonté de protéger les flottes de pêche et de dissuader les réfugiés birmans et du Bangladesh de pénétrer le territoire, avec raison puisque des milliers de Rohingyas ont pénétré le territoire  thaïlandais dans les dernières années[4].

Avec les évènements terroristes du 11 septembre, la politique maritime du pays a changé drastiquement alors que les États-Unis ont déclaré l’Asie du Sud-est comme le second front dans la guerre antiterroriste. C’est donc en  2008 dans le livre blanc sur la défense du pays que la Thaïlande a officialisé trois piliers de sa sécurité soit la construction de coopération de sécurité, la défense nationale collective et la défense proactive créant un contexte dans lequel la RTN s’est vue confier plusieurs missions de défense militaire et d’assistance dans les affaires internationales[5].

C’est dans ce contexte qu’un des chefs de la RTN avait dit au milieu des années 2000 que la « Thaïlande ne pouvait gérer seule ces problèmes, d’ailleurs aucun pays ne le peut. Le facteur crucial pour résoudre ses problèmes [de menaces de sécurité non traditionnelles] repose sur la coopération avec chaque pays de la région[6]» affirme A. Herrmann.

En ce sens, la Thaïlande est devenue un membre actif du Regional Cooperation Agreement on Combating Piracy and Armed Robbery against Ships in Asia (ReCAAP), elle supporte aussi l’ASEAN Regional Forum et aide les armées navales d’autres pays membres pour augmenter la confiance mutuelle, elle est aussi membre du Western Pacific Naval Symposium et du Council for Security Cooperation in the Asia Pacific alors que l’Inde et la Chine tente de renforcer leur lien maritime avec la Thaïlande[7].

On peut dire que sur le plan géostratégique, les vaisseaux de guerre que possède la Thaïlande sont un symbole de souveraineté nationale profilant l’image du pays vers le haut en termes de présence dans la région, notamment par les exercices régionaux avec des marines étrangères et que dans un avenir rapproché, le pays pourra protéger ses routes commerciales et autres intérêts en collaboration avec des pays comme la Chine, les États-Unis, avec qui elle est impliquée dans l’exercice militaire Cobra Gold, bien que les Américains aient réduit leur contribution à l’exercice suite au coup d’État de 2014, et même l’Inde[8].

La sécurité maritime : l’instrumentalisation d’un concept?

Bien que des causes géopolitiques externes influencent la politique maritime du pays, des causes internes peuvent aussi justifier l’inconstance de la position thaïlandaise sur le sujet, et ce, pour deux raisons. Premièrement, la sécurité maritime ne concerne plus singulièrement la souveraineté politique du pays. Deuxièmement, la sécurité maritime d’une nation ne relève pas d’enjeu local seulement, mais constitue une partie indispensable de la plateforme générale de politique étrangère d’un pays[9].

Les statistiques de l’International Maritime Bureau’s Piracy Reporting Centre démontrent clairement que les attaques de pirates en eaux thaïlandaises ne représentent pas un problème majeur pour le pays, ce qui pousse à se demander pourquoi des porte-avions sont-ils achetés pour lutter contre ce phénomène[10]? En fait, la rivalité entre la RTN et la RTA (armée de terre), deux entités sous-gouvernementales autonomes, et leur difficile coexistence affectent profondément la direction de la sécurité maritime du pays.

Leur lutte pour atteindre et maintenir leur légitimité nationale à tout prix démontre en d’autres mots que la nature et la présence de menaces maritimes ne constituent pas le déterminant premier de la politique maritime du pays[11]. La politique de sécurité maritime de la Thaïlande est, en réalité, une réflexion de la diplomatie navale de la RTN mise en pratique à travers sa présence, l’usage symbolique de sa flotte, la coercition et la prévention. Heginbotham souligne que « naval officers generally ally with liberal political leaders in domestic political battles over the organization of the state, whereas army officers form alliances with integral nationalist leaders, political leaders who emerge victorious from these struggles seek to protect their positions by promoting military officers who share their ideology[12]. »

C’est ainsi que le chef de la marine thaïlandaise, capitaine Wongnakornsawang a un jour renforcé cette idée en disant :  « Naval presence can be a routine navigation of naval forces to demonstrate a permanent national interest in some important areas. A periodic deployment of naval forces to  demonstrate a friendship or support readiness [or] an emergency deployment to demonstrate a political gesture of dissatisfaction[13].

 

 

 

[1] A. Herrmann 2014, 153.

[2] Chinwanno 2015, 76.

[3] A. Herrmann 2014,  141.

[4] Idem, 143.

[5] Idem,  147.

[6] Idem, 150.

[7] Idem, 151.

[8] Idem, 155.

[9] Chong et Maisrikrod 2017, 146.

[10] Idem, 147.

[11] Idem, 152.

[12] Chong et Maisrikrod 2017, 151.

[13] Idem,  153.

Bibliographie

 Herrmann, Wilfried. 2014. «Thailand’s maritime challenges and priorities.» Dans W. S. G. Bateman et J. Ho, dir. Maritime challenges and priorities in Asia. London Routledge.

Chinwanno, Chulacheeb 2015. «Bilateralism, multilateralism and Asia-Pacific security : contending cooperation.» Dans W. T. Tow et B. Taylor, dir. Routledge security in Asia Pacific series. London et New York Routledge.

Chong, Mark David et Surin  Maisrikrod. 2017. «Charting Thailand’s Maritime Security Policies from 1932 to 2012: A Liberal International Relations Perspective.» Dans X. Chen et N. Tarling, dir. Maritime Security in East and Southeast Asia : Political Challenges in Asian Waters. Singapour: Springer.

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