L’enracinement de la monarchie thaïlandaise

Par Lu Wei Zheng

Le 19 septembre 2006, la Royal Thai Army a occupé les bâtiments du premier ministre Thaksin Shinawatra avec l’approbation du roi Bhumibol Adulyadej (1950 – ). Selon celui-ci, l’action des militaires était légitime parce que le gouvernement corrompu de Thaksin a amené le pays au chaos. Cet événement révèle que le roi demeure le point de référence ultime pour les acteurs politiques thaïlandais. Néanmoins, la monarchie absolue a pris fin dès 1932. Dans ce cas, comment peut-on expliquer le fait que la monarchie thaïlandaise continue à jouer un rôle important en politique jusqu’à aujourd’hui?

Avec l’invention du nationalisme thaï, la monarchie s’est associée pour toujours à l’État thaï. Simultanément, par le biais de l’idéologie nationaliste «Roi, Nation, Religion» du roi Vajiravudh (1910-1925), la monarchie et l’État-nation sont devenus inséparables. Pour mieux comprendre l’enracinement de la monarchie dans la politique thaïlandaise, nous allons d’abord voir comment cette association a eu lieu. Puis, nous allons examiner les deux régimes militaires : celui de Phibun en 1932 et de Sarit en 1957. À travers le premier, on peut voir que l’association entre la monarchie et l’État rend vains tous les efforts d’écarter le roi de la politique. Le second nous permet de constater que cette association garantit le statut du monarque en tant que la principale source de la légitimité.

Sous l’impulsion du nationalisme thaï, l’État et la monarchie sont vus comme une seule entité. Différent des autres pays de l’Asie du Sud-est, c’est la monarchie qui a créé l’État-nation en Thaïlande. Grâce aux réformes administratives et militaires entreprises par le roi Chulalongkorn (1868 – 1910), on a vu l’émergence des élites administratives et militaires depuis le début du XXe siècle.[1] De cette manière, il a permis à l’État thaï d’exister concrètement en développant une bureaucratie moderne et une armée nationale. Son successeur, Vajiravudh a complété cette construction de l’État en fournissant un imaginaire national, le nationalisme thaï. Pour cette raison, on peut dire que l’État thaïlandais est une création de la monarchie. En même temps, le monarque symbolise l’État. Il est donc impensable de remettre en cause le rôle de la monarchie, car le fait de questionner la monarchie revient à questionner l’État thaï. Voici, deux cas concrets qui montrent la solidité de cette association.

Même si la monarchie absolue a été renversée, le prestige du roi est demeuré intact grâce au lien étroit entre la monarchie et le nationalisme. C’était le cas sous le règne de Phibun Songkhram (1897-1964). Il était le premier ministre entre 1938 et 1944 ainsi qu’entre 1948 et 1957. D’un côté, il a essayé d’alimenter le culte de la personnalité dans le pays.[2] Autrement dit, il s’est placé lui-même au-dessus du roi. D’un autre côté, il a mis la nation dans une position supérieure par rapport à la monarchie. Pour cette raison, il a demandé à la population de respecter l’hymne national et le drapeau comme les symboles de l’État. Il s’agit d’une tentative de dissocier la monarchie et l’État thaï. Le changement du Siam à la Thaïlande a également eu lieu au cours de son mandat.[3] De là, on voit qu’il voulait rompre avec l’ancien régime. Pourtant, il n’est pas parvenu à isoler la monarchie à cause de son nationalisme. En tant que nationaliste, il a insisté beaucoup sur l’importance des valeurs traditionnelles thaïes. Rappelons-nous que la loyauté à l’égard du roi est justement une des valeurs fondatrices en Thaïlande. Renforcer le nationalisme thaï est de renforcer la loyauté envers la monarchie, car le monarque est l’initiateur de l’idéologie nationaliste. En conséquence, la monarchie occupe toujours une place centrale dans le nationalisme thaï.

En fait, c’était surtout à la période de Sarit que la monarchie est devenue la principale source de légitimité pour l’armée. En 1957, Sarit a pris le pouvoir par un coup d’État. Dès lors, tout au long de sa carrière politique, il a justifié ses actions politiques au nom de la loyauté à l’égard du roi. Contrairement à Phibun, il a accordé au roi un rôle plus important au niveau national et international. Il a augmenté le budget attribué à la famille royale en permettant la construction des palais, de multiples voyages à l’étranger et l’organisation des fêtes grandioses lors de l’anniversaire du roi.[4] Tous ces efforts avaient comme seul objectif de renforcer le prestige du roi afin de le servir à légitimer ses politiques. De plus, Sarit a essayé d’identifier la monarchie avec l’armée par la formation d’une armée royale.[5] Ainsi, le roi détient le titre symbolique à la tête des armées. Cela nous donne l’impression que l’armée agit uniquement en fonction des intérêts du monarque. Par l’intermédiaire de la monarchie, il voulait présenter la force militaire comme défenseur de l’État. À partir de cette époque, l’image de l’armée en tant que la gardienne du monarque est implantée dans l’esprit des Thaïlandais.

En somme, grâce à la formule magique du nationalisme thaï « Roi, Nation, Religion », la monarchie a réussi à survivre à la révolution de 1932 et à garder sa place sur la scène politique du pays. Dès l’époque de Sarit, on observe une forme de coopération entre la monarchie et l’armée. Cette alliance pourrait empêcher les changements politiques dans la mesure où l’on renverse le gouvernement chaque fois qu’il va à l’encontre des intérêts du monarque et de l’armée. Dans cette perspective, il serait difficile d’entreprendre des réformes sérieuses, et par conséquent on risque de tomber dans un cycle vicieux marqué par les coups d’État.

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Crédit photo:  http://www.ambafrance-th.org/cine/article.php3?id_article=296&id_document=107&compteur=11

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1. Galland, Xavier. p. 91-93

2. Kratoska, Paul.

3. Handley, Paul M. p.61

4. Handley, Paul M. p. 143-144.

5. Cheong, Yong Mun.

Bibliographie

Cheong, Yong Mun. « The Political Structure of the Independant States ». The Cambridge History of Southeast Asia, Vol.4. edited by Nicolas Tarling, Cambridge : Cambridge University Press, 1999 : pp. 59-131.

Galland, Xavier. 1998. Histoire de la Thaïlande. Paris : Presses Universitaires de France.

Handley, Paul M. 2006. The King Never Smiles : a biography of Thailand’s Bhumibol Adultadej. Newhaven and London : Yale University Press.

Kratoska, Paul. « Nationalism and Modernist Reform », in The Cambodge History of Southeast Asia, Vol.3. (sous la dir.) Nicholas Tarling. Cambridge : Cambridge University Presse, 1999 : pp. 286-314

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