HISTOIRE · DEPUIS 1949
L’Indonésie après la révolution
De la démocratie parlementaire à la Reformasi : les transformations du pouvoir politique indonésien.
Depuis la proclamation de son indépendance, l’Indonésie a connu une succession de systèmes politiques différents. Tantôt démocratique, tantôt autoritaire, son parcours historique a façonné l’organisation et la structure de l’État. Ces changements s’expliquent par des rapports de force politiques et sociaux, par les transformations économiques et par les choix de ses dirigeants. Au plan international, les alliances et les rivalités de la guerre froide ont également pesé sur son évolution. Les institutions politiques contemporaines sont ainsi héritières des régimes qui les ont précédées. La lutte pour l’indépendance, engagée en 1945, constitue une étape décisive de cette histoire politique.
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1949–1965 : Une démocratie imparfaite
À compter de 1949, l’Indonésie doit consolider un État indépendant et concilier des réalités sociales et culturelles très diverses, jusque-là réunies dans le cadre de la domination coloniale néerlandaise. La fin de la guerre ne supprime pas les tensions : les républicains, les responsables des États fédérés et les mouvements régionaux ne partagent pas tous la même vision de l’organisation du pays.

Les États-Unis d’Indonésie, créés dans le cadre des accords avec les Pays-Bas, constituent d’abord une fédération. Cette formule permet aux États fédérés de conserver une certaine autonomie. Elle est toutefois contestée et laisse place, en août 1950, à une République unitaire. Les tensions régionales persistent, notamment aux Moluques, où un mouvement sécessionniste proclame une république distincte.
La République adopte alors un fonctionnement parlementaire. Les gouvernements dépendent du soutien des partis représentés au Parlement, mais les coalitions sont fragiles et les cabinets se succèdent. Les élections nationales de 1955 constituent un moment important de cette expérience démocratique. Sukarno conserve, pour sa part, une autorité politique et symbolique majeure, puis cherche progressivement à renforcer le rôle de la présidence.

La centralisation du pouvoir reste un projet difficile à réaliser. Le nouvel État dispose d’administrations, de partis et de forces armées, mais leur coordination demeure inégale et les institutions sont traversées par des rivalités. La difficulté consiste à stabiliser un pouvoir central capable de gouverner l’ensemble du territoire. La consolidation de l’État se fait progressivement au détriment du pluralisme parlementaire : à partir de 1959, Sukarno impose la Démocratie guidée.
Sources : Commission électorale indonésienne (KPU) pour les élections de 1955 ; Nationaal Archief pour le passage de la fédération à la République unitaire.
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Sukarno et la Démocratie guidée
Mise en contexte : la coalition Sukarno-Hatta (1949–1956)
Le modèle démocratique indonésien repose notamment sur l’alliance stratégique entre Sukarno, premier président de la République, et son vice-président Mohammad Hatta. Plus modéré dans sa démarche, Hatta cherche à redresser l’économie dans un contexte où l’exploitation de ressources demeure en partie entre les mains d’intérêts occidentaux. Il jouit d’un soutien particulier dans certaines îles extérieures. Sukarno, doté d’un charisme remarquable, mobilise les foules autour d’enjeux nationalistes, dont l’unité du pays et la revendication de la Nouvelle-Guinée occidentale. Cette complémentarité ne supprime toutefois pas leurs divergences sur la direction politique à donner à l’Indonésie.

Vers l’autoritarisme
Les élections de 1955 désignent les membres du Parlement et de l’Assemblée constituante. Il ne s’agit pas d’une élection présidentielle : Sukarno n’y est donc pas réélu au suffrage populaire. Le scrutin confirme le poids de plusieurs grandes forces politiques, sans donner à un parti une majorité suffisante pour gouverner seul. Les difficultés à constituer des coalitions stables et à s’entendre sur une nouvelle constitution fragilisent le fonctionnement parlementaire.
Sukarno encourage le renforcement de l’armée afin de soutenir son projet d’unité nationale et de reprendre le contrôle de ressources économiques. Une collaboration étroite se développe avec le général Abdul Haris Nasution. En désaccord avec l’évolution du pouvoir, Hatta quitte la vice-présidence en 1956. Les conflits régionaux et la crise politique conduisent à l’instauration de la loi martiale en 1957, ce qui renforce considérablement le rôle de l’armée.
Le 5 juillet 1959, Sukarno rétablit par décret la Constitution de 1945 et dissout l’Assemblée constituante. Cette décision marque un tournant majeur vers la Démocratie guidée. Le pouvoir se concentre autour de la présidence, tandis que la place du Parlement et de la compétition électorale se réduit. Sukarno tente de maintenir un équilibre entre l’armée, les nationalistes, les organisations religieuses et le Parti communiste indonésien. Les crises de 1965–1966 mettent fin à cet équilibre et ouvrent la voie au Nouvel Ordre de Suharto.
Sources : KPU, histoire des élections et de la transition de 1959.
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1965–1998 : La dictature militaire indonésienne sous le « New Order »
Les racines de l’autoritarisme indonésien
La Démocratie guidée mise en place par Sukarno à partir de 1959, au nom de l’unité nationale, repose sur un rapprochement entre l’armée et l’État. Les difficultés économiques, l’inflation, les conflits sociaux et les rivalités entre organisations politiques contribuent cependant à fragiliser le régime. Ces tensions ne se réduisent pas à une seule décision économique : elles résultent d’une combinaison de politiques publiques, de dépenses militaires, de contraintes budgétaires et de conflits internes.

Sukarno défend aussi une politique anticoloniale. La conférence de Bandung, organisée en 1955, rapproche des États d’Asie et d’Afrique autour de la lutte contre le colonialisme et du refus de la domination des grandes puissances. Elle prépare certains principes du mouvement des non-alignés, créé en 1961. Le non-alignement ne signifie toutefois pas une neutralité absolue ni l’absence d’alliances ou de conflits internationaux.

Sur le plan intérieur, Sukarno se rapproche du Parti communiste indonésien (PKI), ce qui suscite l’opposition d’une partie de l’armée, des propriétaires fonciers et de plusieurs organisations musulmanes. Les États-Unis se méfient de cette évolution. Les relations entre Washington et Jakarta sont également marquées par des interventions clandestines et par les liens développés avec des secteurs de l’armée indonésienne. Les rivalités s’accentuent autour du rapprochement avec les pays communistes et de l’application de la réforme agraire. La crise de 1965 éclate dans ce contexte de polarisation.
Le général Suharto et la crise de 1965

Né en 1921, Suharto acquiert une expérience militaire sous l’administration coloniale néerlandaise, puis pendant l’occupation japonaise. Il poursuit sa carrière dans l’armée de la République au cours de la révolution. En 1965, il commande la réserve stratégique de l’armée de terre et dispose d’une position importante au sein de la hiérarchie militaire.
Dans la nuit du 30 septembre au 1er octobre 1965, des officiers liés au Mouvement du 30 septembre enlèvent et tuent plusieurs hauts responsables de l’armée. Suharto reprend rapidement le contrôle militaire de Jakarta. L’armée attribue la responsabilité de l’opération au PKI ; le rôle précis des différents acteurs reste discuté par les historiens. Il faut distinguer la participation de certains responsables de l’accusation collective visant l’ensemble des membres et sympathisants communistes.
L’armée et ses alliés lancent ensuite une campagne de répression qui fait des centaines de milliers de morts. Les violences visent des communistes, des personnes accusées de l’être, des militants syndicaux et d’autres opposants. De nombreuses personnes sont également emprisonnées. Cette répression détruit le PKI et transforme durablement la société indonésienne.

Des documents américains déclassifiés montrent que des responsables des États-Unis connaissaient les massacres et soutenaient l’affaiblissement du PKI. Les archives diplomatiques attestent notamment de la transmission de listes de responsables communistes à des interlocuteurs indonésiens. Ces éléments permettent de documenter l’implication américaine, sans attribuer automatiquement à la seule CIA l’ensemble des initiatives de l’ambassade, de l’administration et des services de renseignement.
Suharto écarte progressivement Sukarno. Il devient président par intérim en 1967, puis président en 1968. Le Nouvel Ordre, ou Orde Baru, associe la consolidation de son pouvoir, l’élimination du communisme politique et un nouveau projet de développement économique. Ce régime prend fin avec sa démission en mai 1998.
Sources : Archives diplomatiques américaines (FRUS) ; Documents de l’ambassade américaine publiés par le National Security Archive ; KPU.
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L’autoritarisme indonésien sous Suharto
Le Pancasila, idéologie de l’État indonésien
Le Pancasila, littéralement « les cinq principes », précède le règne de Suharto. Formulé dans le contexte de l’indépendance de 1945, il vise à rassembler un pays culturellement, religieusement et linguistiquement très divers. Il associe la croyance en Dieu, l’humanité, l’unité nationale, la délibération représentative et la justice sociale. Il ne se confond donc pas avec une doctrine exclusivement musulmane. Sous le Nouvel Ordre, le régime en fait un instrument central de légitimation politique et présente le communisme comme incompatible avec l’ordre national.
Le Pancasila comporte une dimension démocratique et représentative, mais les usages politiques qui en sont faits évoluent. Suharto conserve les formes institutionnelles d’une démocratie : des élections législatives sont régulièrement organisées et une assemblée désigne le président. Dans les faits, la compétition est étroitement contrôlée, les opposants sont réprimés et l’appareil d’État favorise le pouvoir en place. Le Golkar domine les scrutins pendant toute cette période. Le régime maintient ainsi une façade électorale tout en empêchant une véritable alternance.
L’armée et la « double fonction »
L’armée consolide son emprise sur la société à travers la doctrine de la dwifungsi, ou « double fonction ». Elle assume un rôle militaire et sécuritaire, mais intervient également dans la vie politique et administrative. Comme Suharto, de nombreux officiers occupent des postes importants dans l’appareil d’État. Cette présence fait de l’armée un acteur du gouvernement, de l’administration territoriale et de l’encadrement de la population.
Le rapprochement avec les États-Unis et d’autres partenaires occidentaux contribue à renforcer la position internationale du régime. Il favorise les coopérations militaires et économiques, sans signifier que la sécurité extérieure de l’Indonésie serait entièrement assurée par Washington. À l’intérieur, la stabilité politique est recherchée à travers la surveillance, la répression et le contrôle des organisations sociales. Les forces armées travaillent aussi avec des groupes paramilitaires et des relais locaux du pouvoir. La responsabilité des violences de 1965–1966 ne se limite donc pas aux seuls groupes paramilitaires : des unités militaires y jouent également un rôle central.
Développement économique et contrôle politique
Le Nouvel Ordre fait du développement économique une source majeure de légitimité. La croissance, les investissements et les transformations de l’économie coexistent toutefois avec la corruption, les relations clientélistes et l’inégalité d’accès aux ressources. La longévité du régime repose sur cette combinaison d’encadrement politique, de rôle militaire et de redistribution sélective des avantages économiques. L’ensemble se fragilise lorsque la crise asiatique de 1997 rend ces tensions plus visibles. Le régime de Suharto se termine finalement en 1998.
Sources : Schwarz, 1997 ; KPU, élections sous le Nouvel Ordre ; Nationaal Archief, origines du Pancasila.
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1998–aujourd’hui : Retour de la démocratie
L’érosion de la légitimité du Nouvel Ordre
Vers la fin du XXe siècle, le système politique indonésien est de plus en plus contesté. Le Nouvel Ordre a accompagné une croissance économique importante, mais a aussi restreint les libertés politiques. La fin de la guerre froide transforme le contexte international et la répression suscite davantage de critiques. L’occupation du Timor oriental, commencée en 1975, devient un enjeu important des débats sur les droits humains pendant les années 1990.
En 1996, la répression autour du Parti démocratique indonésien (PDI) et de sa dirigeante Megawati Soekarnoputri provoque une crise politique et des violences à Jakarta. Megawati est la fille de Sukarno, le premier président de l’Indonésie. Les mobilisations et les affrontements de cette période rendent plus visible l’opposition au régime de Suharto.
La crise asiatique de 1997 et la chute de Suharto
La crise financière asiatique de 1997 détériore fortement la situation économique. La chute de la monnaie, l’alourdissement des dettes et les difficultés des entreprises fragilisent les emplois et les revenus. La hausse des prix et l’insécurité économique touchent une grande partie de la population. Les contestations étudiantes, sociales et politiques s’intensifient dans un contexte où les restrictions imposées aux syndicats et aux opposants limitent depuis longtemps les voies d’expression du mécontentement.
La corruption et le clientélisme aggravent aussi la crise de confiance. Les avantages accordés à la famille de Suharto et à des entreprises proches du pouvoir alimentent les critiques. Certains entrepreneurs indonésiens d’origine chinoise entretiennent des relations privilégiées avec le régime, mais cela ne représente pas l’ensemble de cette minorité. Les tensions économiques et politiques s’accompagnent de violences antichinoises, dont les victimes ne peuvent être assimilées aux bénéficiaires des réseaux du pouvoir.
Face à l’ampleur de la contestation et à la perte de soutiens politiques, Suharto démissionne le 21 mai 1998. Son vice-président, B. J. Habibie, lui succède. Ce départ ouvre la période de la Reformasi, marquée par l’élargissement de l’espace politique et par la transformation des institutions. Cette transition ne doit toutefois pas être décrite comme entièrement paisible : les violences de 1998 et les conflits qui suivent en rappellent les tensions.
Les premières étapes de la Reformasi
Des élections pluralistes sont organisées en 1999. Les réformes constitutionnelles qui suivent modifient les rapports entre les institutions ; en 2004, les Indonésiens élisent pour la première fois leur président au suffrage universel direct. Ces changements marquent une rupture importante avec le Nouvel Ordre. L’histoire politique depuis 1998 s’inscrit ainsi dans une tension entre l’ouverture démocratique et les héritages des régimes précédents.
Sources : Schwarz, 1997, pour l’analyse du régime avant sa chute ; KPU, élections de 1999 et de 2004 ; Archives nationales indonésiennes, notice sur Megawati.
Références
- Schwarz, Adam. 1997. « Indonesia after Suharto ». Foreign Affairs, 76 (4) : 119–134. Notice JSTOR
- Nationaal Archief. « Soevereiniteitsoverdracht Indonesië (1949) ». Documents sur la proclamation, les négociations, le Pancasila et le transfert de souveraineté. Consulter le dossier
- Komisi Pemilihan Umum (KPU). Sejarah Pemilihan Umum Republik Indonesia. Consulter le document officiel
- U.S. Department of State, Office of the Historian. Foreign Relations of the United States, 1964–1968, vol. XXVI, document 185 : note sur la transmission de listes de responsables du PKI. Consulter les archives
- National Security Archive. « U.S. Embassy Tracked Indonesia Mass Murder 1965 ». Documents diplomatiques déclassifiés publiés le 17 octobre 2017. Consulter les documents
- Arsip Nasional Republik Indonesia. « Presiden Megawati Soekarnoputri ». Consulter la notice

