Les insurrections dans le sud de la Thaïlande : le résultat d’un colonialisme Interne ?

Le 6 novembre 2019, quinze personnes furent victimes d’une attaque ayant eu lieu à un point de contrôle de sécurité au sud de la Thaïlande. Huit des quinze victimes ont été tuée(Beech et Jirenuwat 2019).  

 

La Thaïlande est un pays majoritairement bouddhiste, cependant il existe aussi des minorités musulmanes. En 2010, la population musulmane en Thaïlande comprend 4,1% de la population, soit environ quatre millions de personnes (« Table: Muslim Population by Country | Pew Research Center » s. d.). Celles-ci sont d’origine malaise et résident majoritairement dans les provinces du sud de la Thaïlande. Environ 76% de la population malaiso-musulmane réside à Pattani, Yala et Narathiwat (Croissant 2007, 2). 

 

Régions thaïlandaises touchées par l’inssurection musulmane| Carte de SCMP (« Muslim Insurgents ‘Open Dialogue’ with Thai Government » 2019)

 

Une histoire coloniale

En 1726, le royaume musulman de Patani fut conquis par le royaume bouddhiste du Siam. Depuis la conquête, de nombreuses mesures ont été mises en place pour assimiler les populations musulmanes aux valeurs bouddhistes afin de renforcer l’idée d’unité nationale. Tout d’abord, le gouvernement thaïlandais s’attaque à la base de la culture malasio-muslmane, la culture et la langue, en remplaçant les écoles musulmanes appelées « pondok » par des écoles thaïes (rôngrian) (Keyes 2008, 25). Les écoles pondok sont souvent perçues comme des éléments catalyseurs de l’islamisme fondamental (Chongkittavorn, s. d., 272). Aurel Croissant parle de “colonialisme interne” (Croissant 2007, 6)En changeant la structure du système d’éducation dans les provinces du Sud, les autorités thaïes pensent pouvoir “convertir” les malaisios-musulmans au bouddhisme thaïlandais (Chongkittavorn, s. d., 272). L’idée était d’assimiler les communautés malaises-musulmanes afin de créer une forte identité nationale thaïlandaise, homogène à travers tout le territoire.  

 

Un développement asymétrique : catalyseur des tensions internes

Après la Seconde Guerre Mondiale, le Premier Ministre Phib Songkhram, élu en 1938, adopte des politiques dites “ultranationalistes”. Il lance une campagne d’assimilation visant la minorité ethnique malaise-musulmane (Croissant 2007, 2). Quelques années plus tard, le Premier Ministre Thaksin Shinawatra, élu en 2001, soutient les États-Unis lorsqu’ils entrent en conflit avec l’Irak (Chongkittavorn, s. d., 267). L’armée Thaïe s’est notamment investie dans l’effort de « reconstruction post-conflit » en fournissant des médecins et des ingénieurs, mais aussi en permettant à l’armée américaine d’utiliser les bases militaires thaïlandaises. Cette alliance a été mal perçue par la communauté malaise-musulmans qui se sentait déjà menacée par l’État thaïlandais.  

 

Manifestation contre les attaques sur les musulmans | Photo de Republika (« Serangan di Thailand Tewaskan 6 Orang » 2015)

 

La région du Sud de la Thaïlande, mal intégrée au reste du pays, est le théâtre de revendications séparatistes. Environ 50% de la population de ces provinces majoritairement musulmanes vit en dessous du seuil de pauvreté. Frustrées par le sous-développement des provinces, les populations malaise-musulmanes avaient l’impression d’être des citoyens de deuxième ordre vis-à-vis d’un gouvernement qui semble faire peu de démarches pour améliorer leur niveau de vie. Ceci a provoqué la remise en question de la légitimité du régime thaïlandais qui a joué un rôle important dans la montée de la rébellion musulmane.  

 

La montée d’une insurrection séparatiste

Les mouvements séparatistes apparaissent pour la première fois au sud de la Thaïlande aux alentours des années 1960 et 1970. Ces derniers souhaitent se réapproprier le territoire colonisé pour bâtir un État indépendant musulman (Chalk 2008, 5). Les militants ont utilisé la violence pour transmettre leur message, en s’attaquant principalement aux bases militaires, à la police et aux institutions gouvernementales (Dorairajoo 2009, 66). Les violences se poursuivent au début des années 2000. Les attaques ont doublées entre 2002 et 2003, passant de 75 incidents à 119 incidents (Chalk 2008, 9). Le conflit atteint son pic d’intensité entre 2004 et 2007. En tout, plus de 7,000 incidents ont été enregistrés : environ 4,000 personnes ont été blessées et environ 2,500 personnes ont été tuées (Chalk 2008, 9). Environ 90% des personnes affectées étaient des civils, la majorité d’entre eux étant des thaïs bouddhistes et des fonctionnaires (Avenue, York, et t 1.212.290.4700 2007). Le 4 janvier 2004, les rebelles séparatistes attaquent la base militaire de Narathiwat  plus de 100 armes ont été volées. Entre 2 et 4 soldats thaïlandais ont été tués dans les tirs croisés (« CNN.com – Thailand declares martial law – Jan. 5, 2004 » s. d.)(Dorairajoo 2009, 67).

Le lendemain de l’incident, le gouvernent de Thaksin Shinawatra déclare la loi martiale (Keyes 2008, 28), qui permet au gouvernement de la Thaïlande d’effectuer de piller et d’arrêter « toute personne soupçonnée d’être impliquée dans des activités qui menacent la sécurité de l’État sans mandat officiel » (« Southern Thailand: Heartbreak of martial law » s. d.). 

 

(« Is the Southern Thailand Insurgency Ramping Up Again? » s. d.) 

 

L’oppression des malaiso-musulmans, qu’elle soit volontaire ou non de la part du Gouvernement thaïlandais et la tendance vers le militarisme (Croissant 2007, 6) oeuvrent en parallèle pour créer un environnement favorable à l’émergence d’insurrections. Le conflit au sud de la Thaïlande est le résultat de longues tensions ethnoreligieuses nourries par la discrimination et un manque de crédibilité du gouvernement thaïlandais. 

Au lieu de confronter le problème, le gouvernement de la Thaïlande se met sur la défensive. C’est seulement en 2013 que le gouvernement thaïlandais reconnait la lutte du groupe minoritaire en entamant des négociations de paix.

 

Par Anouk D. 

 

BIBLIOGRAPHIE 

Avenue, Human Rights Watch | 350 Fifth, 34th Floor | New York, et NY 10118-3299 USA | t 1.212.290.4700. 2007. « No One Is Safe | Insurgent Attacks on Civilians in Thailand’s Southern Border Provinces ». Human Rights Watch. 27 août 2007. https://www.hrw.org/report/2007/08/27/no-one-safe/insurgent-attacks-civilians-thailands-southern-border-provinces. 

Beech, Hannah, et Ryn Jirenuwat. 2019. « 15 Killed in Southern Thailand in the Worst Violence in Years ». The New York Times, 6 novembre 2019, sect. World. https://www.nytimes.com/2019/11/06/world/asia/thailand-violence-insurgency.html. 

Chalk, Peter. 2008. « The Malay-Muslim Insurgency in Southern Thailand — Understanding the Conflict’s Evolving Dynamic: RAND Counterinsurgency Study — Paper 5 ». Product Page. RAND Corporation. 2008. https://www.rand.org/pubs/occasional_papers/OP198.html. 

Chongkittavorn, Kavi. s. d. « Thailand: International Terrorism and the Muslim South », 10. 

« CNN.com – Thailand declares martial law – Jan. 5, 2004 ». s. d. Consulté le 10 mars 2020. https://www.cnn.com/2004/WORLD/asiapcf/01/05/thailand.bombs/. 

Croissant, Aurel. 2007. « Muslim Insurgency, Political Violence, and Democracy in Thailand 1 ». Terrorism and Political Violence 19 (1): 1‑18. https://doi.org/10.1080/09546550601054485. 

Dorairajoo, Saroja. 2009. « Peaceful Thai, Violent Malay(-Muslim): A Case Study of the “Problematic” Muslim Citizens of Southern Thailand ». The Copenhagen Journal of Asian Studies 27 (2): 61‑83. https://doi.org/10.22439/cjas.v27i2.2544. 

« Is the Southern Thailand Insurgency Ramping Up Again? » s. d. Council on Foreign Relations. Consulté le 12 mars 2020. https://www.cfr.org/blog/southern-thailand-insurgency-ramping-again. 

Keyes, Charles. 2008. « Muslim “Others” in Buddhist Thailand ». Thammasat Review 13: 19‑42. 

La Croix. 2013. « En Thaïlande, le conflit du sud musulman tend à s’apaiser », 16 juillet 2013. https://www.la-croix.com/Actualite/Monde/En-Thailande-le-conflit-du-sud-musulman-tend-a-s-apaiser-2013-07-16-987014. 

« Muslim Insurgents ‘Open Dialogue’ with Thai Government ». 2019. South China Morning Post. 17 août 2019. https://www.scmp.com/news/asia/southeast-asia/article/3023237/muslim-insurgent-group-thailand-says-it-has-opened. 

« Serangan di Thailand Tewaskan 6 Orang ». 2015. Republika Online. 11 juillet 2015. https://republika.co.id/berita/internasional/global/15/07/11/nrbeei-serangan-di-thailand-tewaskan-6-orang. 

« Southern Thailand: Heartbreak of martial law ». s. d. Consulté le 12 mars 2020. https://www.aa.com.tr/en/asia-pacific/southern-thailand-heartbreak-of-martial-law/1599896. 

STOREY, IAN. 2008. « Southern Discomfort: Separatist Conflict in the Kingdom of Thailand ». Asian Affairs 35 (1): 31‑51. 

« Table: Muslim Population by Country | Pew Research Center ». s. d. Consulté le 4 mars 2020. https://www.pewforum.org/2011/01/27/table-muslim-population-by-country/. 

Lien pour marque-pages : Permaliens.

Les commentaires sont fermés