La déforestation au Cambodge, menace pour l’environnement et les minorités

Par Cléo Voron

 

« On est en train de raser des forêts primaires pour des meubles de jardin et du parquet », s’énerve Véronique Audibert, fondatrice de l’ONG Poh Kao qui veille à la protection de l’environnement au Cambodge (Chahuneau, 2018). Il s’agit en effet du pays qui a connu le plus haut taux de déforestation (14,4 %) entre 2001 et 2014. Cette déforestation très avancée a des effets dévastateurs tant sur l’environnement que sur des minorités avoisinantes.

 

Le gouvernement a longtemps blâmé le nomadisme agricole comme étant la cause de la déforestation des jungles cambodgiennes. La culture de l’abattis-brûlis pratiquée par les nomades consiste à détruire rapidement une parcelle forestière afin d’y commencer une agriculture. En réalité, il s’agit d’un stade de l’agriculture itinérante permettant une certaine régénération de la biodiversité. Mais les grands feux produits par cette culture ont choqué la vision occidentale d’une nature intacte qu’ils pensaient gravement menacée par cette pratique indigène. S’ensuivit alors la mise en place de politiques ayant pour but de contrôler ce procédé et protéger la faune locale. La constitution du Cambodge de 1993inscrit ainsi clairement les objectifs de préservation de la forêt comme du ressort gouvernemental (Constitution du 21 septembre 1993). Les forêts sont alors devenues des espaces soumis à la responsabilité gouvernementale, bouleversant le mode de vie de minorités montagnardes exclues du processus décisionnel (Rossi, 1998).

Car il semblerait que ce sont les préjugés quant à la minorité nomade qui ont en partie motivé l’action gouvernementale d’alors, et éventuellement donc d’aujourd’hui. En effet, certaines politiques avaient pour but « d’éduquer » les montagnards en leur imposant un modèle de culture jugé meilleur et plus rationnel (Rossi, 1998).  Derrière la volonté de protéger le patrimoine forestier se cachait l’objectif à peine dissimulé d’assimiler des minorités considérées comme trop autonomes, potentiellement dangereuses, et surtout perçuescomme sauvages et arriérées.

Le Cambodge, en plus d’accaparer ces terres, respecte peu les droits de l’homme, et se fonde sur un système de clientélisme rongé par la corruption. Or cela n’offrepas vraiment un cadre encourageant les relations avec les minorités (Ehrentraut, 2013).Le système cambodgien désavantage les minorités ethniques du nord-est montagneux en s’appropriant la gestion des espaces forestiers desquels elles dépendent. Elles se retrouvent désemparées, n’ayant pas réellement accès à la prise de décision politique ou au système judiciaire.

La réalité du paysage cambodgien semble ainsi témoigner de l’influence prépondérantedes considérations d’ordre économique surl’attitude du gouvernement du Cambodge. L’économie informelle est centrale dans un pays à faible gouvernance et forte corruption (Duclos, 2014). Pauvre, le pays cherche à diversifier ses revenus et réussit tout de même à croître grâce à certains domaines comme le textile ou encore la culture d’hévéas. Les importantes ressources forestières que possède le pays sont donc vues comme un secteur lucratif à exploiter pour financer le développement et maintenir les élites au pouvoir.

 

Alors que l’abattage est illégal depuis la constitution de 1993(Bacheley et Decoster, 2015),la déforestation et la destruction de l’environnement sont monnaie courante au Cambodge et impliquent souvent l’élite dirigeante et les forces de l’ordre (Ehrentraut, 2013).En effet, la richesse du pays tirée de ses sources naturelles forestières semble se concentrer majoritairement dans les mains des élites encourageant les activités capitalistes dans les montagnes, comme la plantation d’hévéas ou des exploitations minières.

La mauvaise gestion du patrimoine forestier par le gouvernement semble en cause. D’abondantes concessions terriennes sont accordées par le gouvernement aux élites locales, souvent en échange d’un appui politique. Des concessions importantes se font aussi avec d’autres pays, par exemple la Chineou le Vietnam (Ehrentraut, 2013). Ce dernier nourri un juteux trafic de bois précieux illégal (qui s’étend jusqu’en Europe) en partie emprunté au Cambodge, qui avaitpourtant suspendu ses exportations de bois en 2016 pour lutter contre la déforestation (Chahuneau, 2018). Malgré quelques tentatives législatives par le gouvernement pour limiter la casse, un flou juridique persiste et permet aux entreprises privées d’exploiter les forêts sans limite. Le gouvernement lui-même parfois semblait suspect,profitant par exempled’un projet de construction quelconque pour abattre les arbres aux alentours du chantier, sans forcément en considérer les conséquences.

Comme on peut s’y attendre, la biodiversité et l’étendue de la forêt cambodgienne sont aujourd’hui gravement touchées, comme le montre le site Global Forest Watch: entre 2001 et 2017, le Cambodge a perdu 23% de surface forestière. En plus d’être un enjeu écologique préoccupant, la déforestation crée aussi des enjeux sanitaires en créant de nouveaux espacesde possible contagion avec des animaux porteurs d’agents pathogènes(Chahuneau, 2018).

Ce sont également les minorités vivant aux abords de la forêt qui souffrent du phénomène, comme la minorité kuy. Pauvres, ils tirent en effet leurs ressources de celle-ci, qui est aussi centrale dans leur vie culturelle (Duclos, 2014). Confrontés aux fusils de gens avides de bois précieux leur soumettant des accords douteux, les villageois s’inquiètent de leur avenir profondément lié à la forêt. Certains se voient même contraints de travaillerdans les exploitationsforestièrespour subvenir aux besoins de leur famille,constatant que de toute manière, la déforestation necessepas.

Des activistes comme Chut Wutty, Leng Ouch et autres journalistes ont tenté de médiatiser les pertes environnementales et les menaces pour les communautés minoritaires. Mais ilsont étédéfinitivement réduits au silence par le gouvernement cambodgien, peu adepte du concept deliberté de la presse (Davies, 2018). Des ONGs locales et internationales tentent d’œuvrerpour leur cause sur place par la sensibilisation, des pétitions… (Duclos, 2014) ; tandis que des institutions comme l’Union Européenne tentent de contrer le trafic de bois illégal (Chahuneau, 2018). Mais l’exploitation effrénée continue encore aujourd’hui.

 

Sources

Bacheley, Aurélie, et Jérôme Decoster. 2015.  « Au Cambodge, bois précieux et flics pourris ».  HuffPost. En ligne. https://www.huffingtonpost.fr(page consultée le 23 février 2019).

Chahuneau, Louis. 2018. « Du Cambodge à l’Europe, les ravages du trafic de bois ».Le Point . En ligne. https://www.lepoint.fr/environnement/du-cambodge-a-l-europe-les-ravages-du-trafic-de-bois-07-11-2018-2269117_1927.php(page consultée le 23 février 2019).

Constitution du 21 septembre 1993. En ligne. http://mjp.univ-perp.fr/constit/kh1993.htm#h(page consultée le 23 février 2019).

Davies, Jack. 2018. « Cambodge : lorsque le sauvetage des forêts est une question de vie ou de mort ». Equal Times. En ligne. https://www.equaltimes.org/cambodge-lorsque-le-sauvetage-des?lang=fr#.XHc1hS97SfV(page consultée le 23 février 2019).

Duclos, Baptiste. 2014. « Cambodge : halte à la déforestation de Prey Lang ! ». The Dissident. En ligne. https://the-dissident.eu/cambodge-halte-deforestation-prey-lang/(page consultée le 23 février 2019).

Rossi, Georges. 1998. « Etats, minorités montagnardes et déforestation en Asie du Sud-Est ». Cahiers d’outre-mer (no 204) – 51e année : 385-406.

Stefan Ehrentraut. 2013. Challenging Khmer Citizenship : Minorities, the State, and the International Community in Cambodia. Thèse de doctorat. Faculté des sciences économiques et sociales. Université de Postdam.

Photos :

https://cambodgemag.com/2016/05/photo-exclusif-environnement_14.html

https://leblob.fr/archives/deforestation-et-biodiversite-et-si-les-chiffres-etaient-trompeurs

https://www.cambodiadaily.com/news/deforestation-profit-cambodia-137679/

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