La société civile aux Philippines à l’ère de la Gouvernance multi-niveau

Par James Boyard

 

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Comme le souligne Plancher (1), les organisations de la société civile contribuent en coopération, en opposition et en substitution à l’État à produire des biens publics et des biens collectifs, et participent au développement économique et social. Dans ce contexte, il n’étonne point que dans son plaidoyer en faveur de la gouvernance multi-niveau, Bradford (2) considérait l’apport des citoyens comme étant primordial pour le succès des politiques publiques urbaines. Quoi qu’il en soit, cette nouvelle conception européenne de la gouvernance et de la place de la communauté dans les politiques publiques des villes devait semble-t-il trouver dès les années 1990 un écho favorable auprès de la société civile des Philippines.

En effet, depuis l’avènement de la politique de contrôle des populations et des espaces, à la faveur de la loi martiale de 1972, la société civile allait être associée, à travers des mécanismes de consultation, aux efforts d’aménagement territorial dans plusieurs régions aux Philippines. Mais quel poids peut-on donner réellement à leur engagement dans la gouvernance multi-niveau?

Le premier pas de la société civile philippine en tant qu’acteur de la politique urbaine devait débuter sous le règne de Ferdinand Macos, à la faveur de l’exécution du projet d’aménagement de la baie de Manille. Voulant en effet utiliser la modernisation de cet espace côtier de la capitale comme façade touristique de l’Asie du Sud-Es,t et en même temps comme vitrine du régime, le gouvernement philippin s’était engagé entre 1966 à 1982 dans un ambitieux projet de transformation durable de la baie de Manille. Pour institutionnaliser ce projet, de nouvelles institutions publiques allaient être créées dès 1972, auxquelles seraient associées de grands groupes industriels et promoteurs immobiliers supportant le régime (3). Toutefois, la société civile partiellement exclue, intègrera progressivement les institutions en charge de ce projet urbanistique aux travers d’acteurs distincts, tels entrepreneurs, membres associations communautaires, ONG de protection de l’environnement ou simples citoyens. D’ailleurs, dans le cadre de l’extension récente de ce projet, certaines ONG spécialisées dans l’analyse écologique semblent continuer d’avoir un rôle consultatif auprès notamment des gouvernements des villes limitrophes, de Las Piñas et Parañaque.

En outre, grâce au développement dynamique de ce modèle de partenariat public-privé, certaines ONG des Philippines n’allaient pas tarder à intégrer divers mécanismes intergouvernementaux de négociations régionales, afin d’influer sur la politique gouvernementale dans des domaines spécifiques, notamment la sécurité humaine et la protection des minorités ethniques. C’est le cas par exemple du « Civil Society Conference-ASEAN Peoples’ Forum (ACSC-APF) » qui permet depuis 2005 à la société civile des Philippines de contribuer aux efforts de solution de certains problèmes communs à des groupes sociales spécifiques des Etats de la région.

Bien entendu, l’intérêt de certains mouvements associatifs aux questions communautaristes est d’autant plus marqué que la société philippine, à l’instar des États de toute l’Asie du Sud-Est, est une société dite « Plural(4) » ou « Pluralistic (5) », c’est-à-dire caractérisée par de fortes divisions ethniques. A ce titre, il était apparu essentiel pour de nombreuses ONG de contribuer, à côté des autorités gouvernementales, à la recherche des meilleures stratégies de résolution de conflits interethniques.

Mais en réalité, cette stratégie de la société civile de s’impliquer non seulement dans la vie politique, mais aussi dans ce que Mazzuca (6) appelle « l’exercice du pouvoir », n’était pas nouvelle. Celle-ci trouve apparemment son origine dans ce que nous considérons comme étant deux héritages de l’histoire post-Marcos.

Le premier est celui laissé par la réforme du militantisme populaire au début des années 1990, ayant débouché sur le renforcement de la socialisation politique des travailleurs et des classes pauvres, par l’émergence des « votes en blocs (7) », soutenus par certains mouvements religieux, tels, « the independent Philippine church Iglesia ni Kristo », les catholiques charismatiques « El Shaddai » et le groupe protestant « Jesus Is Lord ».

Quant au second héritage, il est plutôt juridico-légal, dans la mesure où il remonte à la Constitution de 1987, dont l’article 10.5 prévoyait que « Les Conseils de développement ou d’autres organismes régionaux similaires doivent être composés par des fonctionnaires gouvernementaux locaux et des représentants d’ONG dans le but de renforcer l’autonomie des collectivités décentralisées et la croissance de l’économie sociale de la région (8) ».

Fort de cette disposition légale, les organisations de la société civile paraissaient dès lors accorder un intérêt particulier aux problématiques du monde rural. Dans ce contexte, de nombreuses ONG ou coalitions d’ONG se sont engagées à susciter des politiques publiques plus favorables au développement du monde rural. C’est le cas par exemple de « Philippine Partnership for the Development of Human Resources in Rural Areas (PhilDHRRA) », qui regroupe une coalition de 20 ONG, toutes impliquées dans la promotion de la réforme agraire et le développement rural. Parallèlement, le mouvement, baptisé « NGO Coalition for Agrarian Reform and Rural Development (ANGOC) » s’est intéressé à conduire davantage des consultations intersectorielles sur des questions liées à l’accès à la terre et l’eau dans les zones rurales pauvres, dans le but de valider des stratégies de l’État philippin dans ce domaine. De même, le « National Federation of Peasant Women in the Philippines (AMIHAN) », présent dans 32 provinces s’est chargé d’organiser les mouvements de femmes paysannes et de fournir des conseils sur les questions de réformes agraires portées sur le genre.

Plus récemment encore, suite à la chute prématurée du régime d’Estrada, à la faveur du mouvement « People power II », les leaders des mouvements sociaux triomphants ont commencé à s’intéresser à une nouvelle voie d’engagement politique beaucoup plus direct que celui offert jusqu’ici par les modèles de gouvernance démocratique susmentionnés. En effet, loin de se limiter à intégrer massivement le gouvernement de l’ancienne vice-présidente d’Estrada, qu’ils avaient au préalable soutenu dans la rue, ces leaders de la société civile manifeste désormais l’ambition de conquérir par les urnes le pouvoir politique. Dès lors, l’exercice direct du pouvoir politique apparaît aux yeux de nombreux dirigeants d’organisations de base comme la solution idéale, permettant d’assurer une transformation plus profonde des structures et des politiques de l’État.

Pour conclure, il serait bien sûr aisé de penser, qu’avec cette nouvelle stratégie permettant d’accéder directement au pouvoir politique, la société civile des Philippines serait sur la voie de la consolidation, pourtant, rien n’est moins sûr. Comme le craignent déjà certains analystes, dont notamment Nicanor Perlas (9) , en cherchant à intégrer les structures du pouvoir politique afin de le transformer de l’intérieur, les nouveaux politiciens issus de la société civile seront soumis de façon incessante à la pression de l’ancienne politique et risqueraient d’être engloutis par elle. D’ailleurs, il suffit de se rappeler le sort malheureux de certains leaders « puissants » et prometteurs de la société civile, qui avaient intégré le gouvernement d’Estrada et qui se sont laissés transformer par le pouvoir, au point de reproduire les mêmes pratiques de corruption qu’ils reprochaient à l’ancien gouvernement. Pourtant, sans minimiser l’importance du risque de transformation des leaders de la société civile en politiciens traditionnels, notre plus grande inquiétude par rapport à l’avenir de la société civile des Philippines viendrait plutôt des menaces d’un retour aux pratiques d’état d’urgence comme méthode de contrôle des mouvements contestataires. Car, si on tient compte de l’analyse de Caouette (10) , la classe politique traditionnelle des Philippines ne semble s’intéresser jusqu’à présent qu’à assurer la continuité et la consolidation d’un régime néo-patrimonial dans un contexte de démocratie oligarchique.

Références bibliographiques:

1) Jeanne Plancher. 2007. Société civile : un acteur historique de la gouvernance. Paris : Charles Léopold Mayer. pp. 53-59
2) Neil Bradford.2004. « Place matters and multi-level governance: Perspectives on a new urban policy paradigm ». Policy Options, 25(no2) : pp.40-42.
3) Catherine Guéguen, « Institutions, société civile et héritage de la Loi martiale dans l’aménagement de la baie de Manille (Metro-Manila, Philippines) », Cybergeo : European Journal of Geography, consulté le 08 juin 2016. URL : http://cybergeo.revues.org/260
4) Jhon Furnivall. 1939. Netherlands India : a study of plural economy. Cambridge: Cambridge University Press. pp. 446-469.
5) Alvin Rabushka et Kenneth A. Shesle. 1972. “Politics in Plural Societies: A Theory of Democratic Instability”, The Annals of the American Academy of Political and Social Science. 404 (no1): pp. 15–16.
6) Sebastián L. Mazzuca . 2010.« Access to Power Versus Exercise of Power Reconceptualizing the Quality of Democracy in Latin America », Studies in Comparative International Development. 45 (no 3): pp. 334-335.

7) Patricio N. Abinales et Donna J. Amoroso. State and Society in the Philippines. New York : Rowman & Littlefield publishers. Pp. 269-272.
8) Noel M. Morada, Teresa S. Encarnacion Tadem. 2006. Philippine politics and governance : an introduction. Diliman, Quezon City : Dept. of Political Science, College of Social Sciences and Philosophy. pp. 414-425.
9) Nicanor Perlas, « What Would it Take to Change a Nation State? », Globenet3, consulté le 10 juin 2016, http://www.globenet3.org/Essays/Essay_Change.shtml
10) Dominique Caouette. 2010.« Oligarchic électoralisme et contestation politique: les dérives du néopatrimonialisme et de l’État philippin contemporain ». Revue canadienne d’études du développement, 30 (no 3-4) : pp. 375-377.

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