La corruption en Thaïlande, un phénomène aux multiples tentacules

Par Antoine de Blauwe

Le nouvel aéroport de Bangkok se voulait être le symbole d’une Thaïlande moderne et développée. Inauguré en grandes pompes en septembre 2006, ce dernier devait être à la pointe de la technologie, et même le concurrent de ceux de Singapour et de Hong Kong. D’un coût de trois milliards de dollars, la nouvelle plateforme avait été voulue par l’ancien premier ministre thaïlandais et homme d’affaires Thaksin Shinawatra. Mais l’aéroport de Suvarnabhumi accumule aujourd’hui les avaries. Il souffre de tous les maux possibles : fissures sur ses pistes, toilettes en nombre insuffisant, et surtout des accusations de corruption dans sa gestion… La situation est si grave que le département thaïlandais de l’aviation civile n’a pas renouvelé un certificat attestant de sa conformité aux normes internationales [5].

L’exemple de cet aéroport démontre bien l’étendue de la corruption dans la gestion des infrastructures publiques en Thaïlande. La corruption ronge le pays depuis bien longtemps et semble  profondément ancrée dans toutes les composantes de la société et la culture du Royaume.

La Thaïlande occupait ainsi en 2011 selon le Corruption Perception Index qui évalue sur une échelle de 1 à 10, la perception de la corruption dans un pays par différents acteurs  (entrepreneurs, intellectuels et divers types d’analystes), la 80ème place mondiale. Le pays a même régressé dans ce domaine depuis l’année 2003 puisqu’il a chuté de 10 places dans le classement mondial [1].

La corruption en Thaïlande est un phénomène généralisé, à l’œuvre dans tous les domaines de la société et notamment dans la sphère politique. Elle représente ainsi un sérieux frein à la démocratie. En mars 2000, lors du scrutin des premières élections sénatoriales, la nouvelle Commission électorale a renvoyé les électeurs cinq fois aux urnes après plusieurs constats d’irrégularités et d’achats de votes, une pratique courante dans le pays en période électorale [2]. Puis en avril de cette même année, Sanan Kachornprasart, ministre de l’Intérieur et secrétaire général du parti démocrate, a dû démissionner suite aux accusations de la Commission Nationale de Lutte contre la Corruption (NCCC). Cependant, en mai 2005, c’est neuf membres de cette même Commission qui durent aussi démissionner après que l’on ait découvert qu’ils s’étaient octroyé des augmentations de salaire conséquentes [3]. La lassitude de la population envers l’accumulation des actes de corruption du gouvernement contribua probablement à l’affaiblissement et à la chute du régime de Shinawatra par un coup d’état militaire le 19 septembre 2006 [3].

C’est également des faits de corruption (chantages et pots de vin) répétés au sein de la police qui provoquèrent les émeutes de Nakhon Si Thammarat (une province du Sud de la Thaïlande) en septembre 2006 [3].

Plus récemment, l’épouse de l’ancien Premier Ministre thaïlandais, Thaksin Shinawatra  renversé par l’armée, a été inculpée pour fraude fiscale dans le cadre de la première grande affaire visant la famille depuis le coup d’Etat. L’ex premier ministre Shinawatra s’est quant à lui réfugié à l’étranger pour échapper à la justice thaïlandaise.

Suite au coup d’état de 2006, la junte militaire, autoproclamée « gardienne de l’État thaïlandais » [5], avait rapidement désigné une commission de neuf experts chargée d’enquêter sur des malversations attribuées à l’ancien pouvoir, accusé de corruption généralisée.

En plus de nuire au système démocratique du pays, la corruption représente un frein au développement économique de la Thaïlande. Ce phénomène, présent à grande échelle dans le « Pays du Sourire », a en effet un impact non négligeable sur la croissance économique de l’État. Elle permet à quelques dirigeants et hauts fonctionnaires de capter les ressources nationales du pays et contribue donc à entretenir le cercle vicieux de la pauvreté. On constate ainsi en Thaïlande la présence de « parrains » (les « Jao Pho ») très influents et au-dessus des lois, qui supervisent plusieurs domaines de la société (notamment la sphère des affaires) et encaissent des sommes d’argent conséquentes en vertu de leur statut. De manière plus concrète, la corruption implique une augmentation artificielle des prix des biens et des services pour une qualité souvent moindre [4]. Ce sont par conséquent les classes les plus pauvres de la société thaïlandaise qui paient le prix de ce phénomène puisqu’elles voient leur pouvoir d’achat stagner voir diminuer et cela sans en être directement responsables.

La corruption décourage également certains investisseurs nationaux ou étrangers à investir dans le royaume car elle fausse les règles de la concurrence et entraine la mise en place de « lourdeurs administratives » qui la favorisent. Elle représente également un surcoût pour les entreprises thaïlandaises et une menace pour la productivité économique du pays ; les sommes d’argent que réclament les fonctionnaires corrompus aux entreprises représentent effectivement un poids pour les petits entrepreneurs. Les appels d’offre se négocient par exemple en Thaïlande à coup de pots-de-vin qui peuvent représenter jusqu’à 40% de la valeur du contrat concerné [5].

Malgré tous ces effets pervers, la corruption continue d’être tolérée par une majeure partie de la population thaïlandaise ;  Selon un récent sondage publié dans le quotidien Bangkok Post, 84% des Thaïlandais acceptent la corruption dans les affaires et 51% en politique. Ce phénomène semble donc solidement ancré dans les mœurs de la société. Cela peut en partie être expliqué par le fait que la culture thaïlandaise fait découler le mérite du pouvoir ; La réussite sociale et matérielle d’un homme serait due au « mérite » acquis lors de sa vie antérieure [6]. Il est par conséquent convenable et même souhaitable dans la tradition thaïlandaise, d’offrir des cadeaux aux personnes disposant d’un statut social plus élevé que le sien pour s’attirer leurs faveurs (particulièrement s’il s’agit de représentants officiels). Ce sont ces traditions qui semblent ainsi expliquer pourquoi les Thaïlandais d’aujourd’hui acceptent en si grand nombre la corruption et continuent à payer , sans exercer d’opposition importante, des dirigeants et des fonctionnaires en vertu du principe de « sin naam jai » (cadeau de bonté de cœur).  Un nombre conséquent de thaïlandais ne semble pas concevoir que, si ces procédés étaient peut-être cohérents dans le cadre d’une société plus traditionnelle, ils peuvent se révéler inappropriés dans une société et une économie plus moderne.

Divers campagnes publicitaires (dont ce spot télévisé ) sont ainsi, dans le cadre de la lutte anti-corruption, régulièrement diffusées par les médias sur la télévision thaïlandaise pour informer la population sur le phénomène et ses nombreux effets néfastes sur le pays.

Bibliographie

[1] Transparency International. 2011.  Rapport annuel sur la corruption. 2011. En ligne.   http://www.transparency-france.org/ewb_pages/div/GCR_2011.php (page consultée le 16     novembre)

 

[2] Sreshthaputra, Laurence W .2000. « Thaïlande : le grand déballage ». Le Courrier de     l’Unesco numéro 12, p38.

[3]  Dubus Arnaud. 2011. « Thaïlande : Histoire, société, culture. » Paris, Editons : La      Découverte, p91.

[4] Dovert, Stéphane. 2002. « Thaïlande contemporaine ». Paris : Éditions : L’Harmattan, p69.

[5] Courrier International. 2011. Thaïlande : Corruption à tous les étages ! En ligne.             http://www.courrierinternational.com/article/2011/12/01/corruption-a-tous-les-etages (page consultée le 15 novembre)

[6] Klen, Michel. 2001. « Les contradictions thaïlandaises [The Thai contradictions] ».  Tome       394, numéro 6, p 726.

Conseil pour le développement de la recherche en sciences sociales en Afrique. 2006. La lutte                    anti-corruption : l’expérience des pays d’Asie du Sud-Est. En ligne.        http://www.ajol.info/index.php/ad/article/viewFile/22253/19412 (page consultée le 16                    novembre)

Courrier International. 2011. Thaïlande : Corruption à tous les étages ! En ligne.    http://www.courrierinternational.com/article/2011/12/01/corruption-a-tous-les-etages (page consultée le 15 novembre)

Dovert, Stéphane. 2002. « Thaïlande contemporaine ». Paris : Éditions : L’Harmattan

Dubus Arnaud. 2011. « Thaïlande : Histoire, société, culture. » Paris, Editons : La Découverte

Klen, Michel. 2001. « Les contradictions thaïlandaises [The Thai contradictions] ».  Tome 394,

numéro 6.

 

Sreshthaputra, Laurence W .2000. « Thaïlande : le grand déballage ». Le Courrier de l’Unesco       numéro 12

 

 

Transparency International. 2011.  Rapport annuel sur la corruption. 2011. En ligne.          http://www.transparency-france.org/ewb_pages/div/GCR_2011.php (page consultée le 16     novembre)

YouTube. 2011. Spot Anti-corruption des médias thaïlandais. http://www.youtube.com/watch?v=bTXcK90HC_s&feature=related . En ligne (page             consultée le 16 novembre)

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