Par Christine Archambault
Une bande sonore familière dans les oreilles. Les habitants des lieux drillent, piaillent, caquètent et glougloutent sur des tempi irréguliers. L’odeur de la mousse humide me fait pencher la tête. Je pourrais chercher des champignons, mais la langueur a pris possession de mon corps.
La verdure s’évanouit d’un clignement d’yeux. La bouche pâteuse, la langue qui pèse deux fagots, je m’éveille dans la sécheresse habituelle. Déjà aux aguets, je voudrais maigrir encore pour épouser le sol. C’est peut-être au nord que je trouverai de l’eau. Sans la mélodie régulière de la source pour me guider, j’improvise. Sur la carte de ma vie, la route s’arrête-t-elle là ? Moi, que le Malais appelle l’homme des bois, devrais-je pénétrer plus avant sur cette terre déboisée ou choir ici, sans plus rien attendre ?
Mes yeux se plissent malgré moi sous la commande du soleil implacable. Mon poil brûle. Je grille, et mon pouls emplit mes oreilles tel le gamelan d’une fête macabre. Soudain, l’instinct survit à ma prostration et m’annonce que je suis épié.
C’est Elle. La femme. Du haut de sa petite taille, elle est plantée là, parmi les broussailles, comme un champignon protubérant. Faussement calme, elle a plaqué des jumelles sur ses yeux pour suivre mes gestes au ralenti. Est-ce l’ange de la mort qui ausculte mes progrès vers la déchéance ? Pourquoi cette distance ? Je l’ai vue. Qu’elle se déclare.
Une légère brise m’amène soudain un parfum de cajeput. Je ferme les yeux. Je retrouve la rugosité familière du tronc du mangoustanier. Je m’agrippe sans effort avec l’agilité de mon âge. Mes gènes ancestraux s’emparent de mes mouvements. Sous la canopée, j’embrasse l’horizon du regard pour repérer un ruisseau. La forêt dense chante tous les verts dans un frais camaïeu. La sève entre dans les pores de ma peau dans un frisson vivifique.
Un bruissement de feuilles. C’est Elle qui fait craquer les brindilles du champ brûlé en s’approchant. J’ouvre les yeux. Elle m’observe, inutile, sous son chapeau couleur désert. Si elle veut vraiment sauver les orangs-outans d’Indonésie, qu’elle me donne de l’eau ou qu’elle s’éloigne comme un mirage.
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Amante de l’Histoire et des arts, Christine s’intéresse particulièrement aux questions de justice sociale et environnementale. Elle écrit des contes, des poèmes et des nouvelles, qui ont été publiés au Québec et en France.