La fascination des traces

Par Pascale Quiviger

Voir le PDF

Le chevreuil rêve de pouvoir effacer ses traces

comme le saumon fraye comme la bernache migre

impossible, malheureusement.

 

L’humain, bien au contraire,

chérit les siennes.

 

Au lieu d’avancer face au vent

il se retourne sans cesse,

fasciné par ce qu’il laisse derrière

soucieux de comprendre sa trajectoire

d’affirmer sa présence

de lui donner un sens

d’en saisir la forme

 

de compiler l’ensemble dans une identité.

 

Voilà.

 

Dans ce miroir

un Moi s’invente

se définit

et se cherche des semblables.

Similaire similaire simulacre de certitude

de pareil en même

je construis mon nid dans le branchage commun

où se répète l’histoire connue.

 

S’il y a Nous, il y a Eux.

 

Eux variés

Eux malgré tout

malgré Nous.

 

S’ils allaient nous pousser hors du nid ?

 

Cultivons aussi la peur de la différence.

La peur primaire vivace profonde

qui attise les grandes guerres et les petits ghettos

la violence infaillible des dualités.

 

Pourtant.

 

La trace

qui me ressemble

est aussi celle

qui nous rassemble

faite de

poids friction mouvement

sous la loi de la gravité.

 

Pareils aux miens

tes organes vitaux réfugiés dans leur cage thoracique

ta matière qui mijote dans son volume d’eau

autour de 37 oC

avec poussières de Big Bang

maladies

et guérisons.

 

L’espace entre nous

vide et atomes

nous-mêmes, atomes et vide :

y a-t-il vraiment de l’espace entre nous ?

 

Je te regarde

tant pis pour les épices, les vêtements, le code

je vois plutôt ton cœur qui bat

je vois les enfants que tu aimes

et les lieux que tu quittes

je vois

la mémoire te suivre

et l’espoir te pousser.

 

Même nos peurs s’apparentent.

 

Je vois ta naissance, ta mort

ton corps entre les deux

qui inspire expire respire

qui craint la souffrance et se cherche un bonheur.

 

Je vois le froid muer par ta bouche en buée transparente

la nourriture chauffer ton sang

rouge comme le mien.

 

Je vois ta fatigue.

 

Il y a ta couleur, mais je vois nos nuits blanches

nos nuits sans réponse au mystère d’exister

nos vœux confiés aux étoiles filantes

couchés sur une Terre qui peine à nous porter.

 

Je vois tes jours qui sont comptés

l’éternité de nos instants

je vois cette seconde où l’émerveillement te renverse

là où la pluie te mouille

où le vent

passe son chemin.

 

Le vent nous rencontre

sans discrimination

nous touche et

repart :

pourquoi m’arrêter à ce qui me rassure ?

 

Pourquoi me priver des hasards qui t’amènent jusqu’ici ?

Pourquoi ne pas apprendre ta langue ?

Comment refuser le voyage que tu m’offres, comment ne pas t’en remercier ?

Comment ne pas t’emprunter des manières

d’appeler la bienveillance du ciel

d’évoquer l’infini

de demander pardon ?

 

Ta différence est ma route la plus sûre vers l’essentiel d’ici-bas.

Tu es mon raccourci superbe, mon ailleurs bienvenu.

 

Ensemble

unis par la racine

venus de l’intangible

 

toi et moi

qui sommes-nous ?

 

Une lumière qui s’oublie

dans la fascination des traces.

 

 

***

Pascale Quiviger est née à Montréal en 1969. Après des études en philosophie et en arts visuels, elle a vécu en Italie où elle a enseigné le dessin pendant dix ans. Elle habite maintenant Nottingham, en Angleterre, avec son mari, sa fille et leur petit chien blanc. Elle écrit surtout des romans. La poésie, chez elle, est accidentelle.

Laisser un commentaire