Par Denise Desautels
Pour E.
je m’adapte je suis une invention
une analogie, lierre, clavicorde
je parle nuit dans la durée
Nicole Brossard
Temps qui installe les miroirs
Le film ancien s’arrête et reprend.
Les doigts par à-coups dans l’air montent.
À qui sont ces pupilles d’absence.
Et les doigts – une armée on dirait
descendent attachés à des ombres.
Et les doigts remontent – haut.
On dit syncope.
Dans le va-et-vient des nuques
et des pensées les têtes penchent – ailleurs.
Y a-t-il même un ailleurs.
Paupières cousues vissées au sol
le monde à l’intérieur.
Leur trop de doigts de femmes
à coudre. Les doigts les têtes
le tempo des aiguilles et machines en enfilade.
Malgré le toucher de l’air sur les nuques
les doigts d’âmes perdues
enfoncent – avides verticales
le coton gris les heurts les usines.
Et le scénario file au présent muet.
Car les doigts nombreux font
vide vêtement vœu et vol.
En noir et blanc
les notes tombent.
°
Après le crépuscule
les femmes leurs usines
se referment. Au sol – peu importe
le continent leur colère d’exil close.
Blanches noires blanches touches.
Ravel effréné dans le pavillon
allemand des Giardini.
Sur l’écran tout est immense.
Les mains gauches décalées
galopent. Les mains droites
– verticales inutiles. De clavier
en clavier les mains – gauches encore
volent font libres les doigts
par à-coups dans l’air
font musique voyage.
On demande.
D’où viennent-ils.
Ravel Ravel unravel*.
Titre de l’œuvre d’Anri Sala, présentée à la 55e Biennale de Venise en 2013, dans laquelle se retrouvent les mains gauches de deux pianistes, Louis Lortie et Jean-Efflam Bavouzet.
°
Écrans claviers modules
mémoires pensées
paupières montent.
Et descendent
libres les doigts
écartelés
en milliers de temps et de lieux.
L’ailleurs l’ici
– des siècles ont passé
accord somptueux
sous nos yeux.
L’histoire raconte.
Un écran.
Puis un autre.
Au très loin du monde.
Face à face. Les mots
d’amour – quel synchronisme
voix et gestes
portent infinie
la caresse.
Soudure technologique
des continents amoureux.
°
À l’écran la petite bête.
En bref. Mourir
s’est approché de nous.
Au très loin je suis là. Vois ta tête
qui tombe l’entends qui claque.
Ta tête intouchable penche – verticale
coule sous la barre d’horizon.
Le clavier. Au très loin
le continent nouveau veille
ta chute – je suis là.
Sonne alarme alerte hurlement
crie SAMU – je suis là.
Masse immatérielle d’objets
de secours fonce fusée
traverse murs et mers.
À portée des doigts du cœur – en intrus
entre chez toi le service final.
La science elle-même excessive.
Ô miracle.
Tu t’en sortiras vivant.
Mes doigts mon désir
le carnet noir pose petit pan jaune.
Pose inapaisable obsession de joie.
***
Née à Montréal, Denise Desautels a publié plus de 40 recueils de poèmes, récits et livres d’artiste, qui lui ont valu de nombreuses distinctions. Sont parus, en 2017 aux Éditions du Noroît, D’où surgit parfois un bras d’horizon et, en 2018 en France, deux petits ouvrages aux titres éloquents, en ce qui concerne son travail d’écriture : Noirs en collaboration avec Erika Povilonyté, à L’Atelier des Noyers, et Disparition (détail) écrit à partir d’une œuvre de Sylvie Cotton, aux Éditions du Petit Flou.