Par Jean-Pierre Pelletier
Étendues d’eau (Thalassa!)
J’ai navigué sur la crête des vagues, navigué
sur le corps pour surgir de la mousse en chamaille,
pour aboutir sur le sable, un entortillement
de bois de flottage poncé par le temps.
J’ai respiré vos capillaires très fins là
où le ciel souffle du brouillard sur les montagnes,
jusque-là où celles-ci ignorent les ruisseaux,
l’entrejambe fermé des vallées nervurées,
jusqu’aux rides fluides à contre-courant
̶ le cours des marées saumâtres.
J’ai vu l’océan et son indifférence
régurgiter des hauteurs et remplir
ses fouilles agitées
̶ une dormeuse au sommeil léger.
J’ai vu vos nuages gris transpirer de la pluie
à dorer les feuilles lancées libres au vent
et des vrilles de vapeur s’élever
des routes de l’été.
Et même quand je décolle, franchissant
vos nuages de velours, abattu
par la peur des hauteurs, des mots,
des crochets inadéquats au ciel suspendus
continuent de s’attacher : des nuages,
pain déchiqueté sur un plateau bruni,
sécrétion de palmiers, des yeux en noyade,
en bas des vagues au ralenti, brume blanche
qui moutonne aux bords des hublots,
le bout des ailes traverse la buée,
le ciel à sec, la lame humide de l’horizon.
J’ai vu comment, tel un rêve qui revient sans cesse
nous nous déplaçons d’un état à l’autre,
l’eau nous coule au travers,
nous au travers de l’eau,
un état d’esprit, un souffle.
À flot
sur la mer fracassée de notre sommeil
nous serions ces âmes naufragées, laissés
à l’abandon de l’inachèvement des rêves,
se dévisageant l’un l’autre avec avidité.
Ou alors aux commandes, désinvoltes, guidés
par le mouvement armillaire de notre union,
nous traversons les draps froissés, familiers
de l’horizon lointain de notre dilection.
Voilà le grand repos, il gonfle nos voiles,
ne sait ce qu’est une ancre, (elles sont toutes vieilles dès lors),
prend des semaines, des mois, s’enfonce dans le jour
et nous transporte, mutins maladroits, devenus fous
par le soleil des rêves, vers de nouvelles Marquises.
Nous ne retrouverons plus, ne réclamerons plus
le repos de l’Amérique perdue dans ces plis amples,
ne traverserons plus jamais les courants entre nous.
Ils nous mènent à la mer inversée de la nuit,
passé les constellations bulleuses, saillantes,
vers la trace filante de poissons-chats,
un petit bout d’appât réduit à l’essentiel,
le plouf du poisson qui se débat, puis tombe à l’eau.
Nous nous lançons, seuls, trois draps au vent éperdu,
l’un pour nos souffles entremêlés, les deux autres
pour notre solitude, trois pour la surface des rêves
pulvérisés au lever du jour, conduisant
à la dérive dans des draps enchevêtrés.
Le large
Enfin nous sortons du long et étroit goulet
et nous dirigeant vers le large, déchiquetant
la mer fulgurante en embruns jusqu’au moment où
le temps se change en une chose qui goûte le sel
ouverte comme une phrase : un remous de rimes
aux rythmes tantôt battus, tantôt abattus.
Puis l’horizon asservit la dernière parcelle de terre,
nous entrons dans le calme de l’ample bercement
des profondeurs et de ses dentelures étincelantes,
nous arrêtons les moteurs, partons à la dérive.
Le soleil, de plomb, tape sur tout, décolorant
le plafond du ciel et ses nuages en enclumes,
embrase les poissons volants, des météores de jour
pour remailler la mer. Nous sommes calmes et pas seuls.
Des chalutiers retournent, poupe lourde, vers le port,
dépassent les pétroliers, indolents baigneurs, étendus et en attente.
Sortis de cette même plaine sans limites, les Européens étaient arrivés,
fouettés par le vent, viciés, de concepts et d’ombres chargés,
choses impossibles à voir mais elles-mêmes assemblées, une machine
imbriquée dans une fabrique-continent vaste et complexe,
façonnée à même des angles de métal lustré, une poussière lunaire,
des étoiles scintillantes de routes, de maisons, de géométries humaines,
des ravines à varices et des palissades à altérité : le tracé d’une balle.
Voilà les leçons du sang : ce quelque chose qui n’existe pas encore
n’est pas la même chose que rien : repliées en nous-mêmes
se trouvent des pépites d’avenir et l’impact de leur dragage.
Des rayons de soleil transpercent l’eau alors que nous chavirons,
nous étalons, suivons un sillon et laissons
les courants nous vieillir avec douceur. Seules
existent deux façons d’y arriver : traverser
pour se rendre au lieu où nous nous étions retrouvés,
ou irions, en aval ou en amont, à l’infini.
Même la route la plus longue bifurquera
comme une lente dérive et laissera
se dévider son rouleau vers le large.
***
Poète, traducteur, enseignant, Jean-Pierre Pelletier (Montréal, 1956-) collabore depuis bientôt trente ans à des revues, des anthologies ou collectifs d’ici et d’ailleurs. Il est l’auteur de huit livres, dont trois sont des traductions de poètes; les autres étant de son cru. Le dernier, Le crâne ivre d’oiseaux (Écrits des Forges), a vu le jour en 2016. Est paru en 2017 une anthologie qu’il a traduite (sous la direction Marie-Hélène Jeannotte, Jonathan Lamy et Isabelle Saint-Amand), Nous sommes des histoires : réflexions sur la littérature autochtone, Mémoire d’encrier.