Étiquette : fiction

Lettre de Marguerite

par Yasmine Ousalem

Lettre de Marguerite

 

Malgré tout mon amour, rien ne pouvait changer le cours de tes choix, cher Faust. Laisse-moi, pars loin, tu t’es déjà causé trop de tort.

Je ne te reproche guère l’innocence que tu m’as dérobée; dans ce geste je ne vois pas de malversation, mais plutôt la source de délices la plus désaltérante à laquelle il m’a été donné de m’abreuver.

Mais dans la fatalité tu t’es jeté, tête baissée, sans tête même dirais-je. C’est ta soif de savoir qui t’a poussé à te corrompre dans la satisfaction éphémère des plaisirs de la vie, et maintenant voilà, tu le sais: à trop vouloir en savoir sur ce monde, on en perd les véritables plaisirs.

À vouloir voler trop haut, plus haut que Dieu lui-même, tel un Icare des temps modernes, tu t’es brûlé les ailes. Et que reste-t-il de notre amour? Je me suis baignée dans ta folie et j’ai noyé le seul fruit de notre union. Il ne reste désormais presque rien. Pas de satisfaction, ni même d’espoir de retour vers une vie tranquille. Il ne reste que des souvenirs, gravés dans ta tête et sur mon cœur. Que ne puis-je m’abandonner à la folie qui s’empare de moi, et dans l’insouciance retrouver toutes mes aspirations de jadis, espoirs que seule l’expérience vierge connaît. Mais j’imagine qu’il y a une dîme à payer lorsque l’on a connu le bonheur que notre amour m’a octroyé.

Travailler la terre

par André Beaudoin

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Travailler la terre avec le doigté d’un sourd

Dessoucher, épierrer le tout et autour

Travailler avec la grandeur d’âme du troubadour

Étirant le pas jusqu’à l’infini du pourtour

Travailler la terre, nuit et jour

Ameublir le sol, caresser le labour

Travailler sans ménagement, sans détour

Jusqu’à ce que le pas devienne trop lourd

Travailler la terre, en faire le tour

La remuer jusqu’à ce qu’elle soit de velours

Travailler, recommencer à l’aller comme au retour

Jusqu’à ce que le pas devienne trop court

Travailler la terre, dans tous ses contours

Voir poindre, à l’aube du petit jour

Aligné, tout en rang, autant d’amour

Marquant le pas de tout un parcours

Quand ma terre tremble, c’est mon âme qui s’effondre

par Yves Patrick Augustin

Quand ma terre tremble, c’est mon âme qui s’effondre _ PDF

 

Ma terre, serais-je devenu un chantre de malheur

Pour que j’aie dans la bouche un goût de sang,

Dans ma poésie les notes brisées du désespoir,

Et dans les yeux les images de la mort

Chaque fois que je parle de toi?

Ma terre livrée à la souffrance,

Champ de ruines peuplé de morts et de blessés,

Voici que je t’évoque

Comme on dit l’inexprimable,

Comme on désarticule le rêve,

Comme on viole la lumière pour assombrir le jour.

Qui me donnera une étoile pour éclairer cette nuit tragique

Où les sanglots de tes enfants ont franchi les nuages?

Qui me prêtera ses mots pour donner à l’horreur

Les contours du réel?

Lumière noire

Extraits tirés de Lumière noire de Nora Atalla

Chapitre premier : Le lys dans la bauge

Éditions Cornac, Québec 2010

Lumière noire _ PDF


V

les hiers vomissent

des montagnes infranchissables

j’ai vu des corbeaux

engloutir des mots

et les langues d’étoupe s’étrangler

chaque rosier renvoie

aux rochers abrupts du néant

quand dans la prière

s’unissent les métacarpes jaunâtres

et se perd

sur des planètes austères

l’écho d’une voix éteinte

j’ai vu des volcans

cracher l’amertume

le silence n’a point su

étouffer la folie

ni les larves

jusqu’à l’immonde

les poignets s’ouvrent

pour que revienne le jour

et son espoir de soleil

J’embrasse

par Jean Désy

J’embrasse _ PDF

 

Je t’embrasse chaque fois que survit en moi la folie de la vie qui m’embrasse elle-même.

Folie de me faire toucher pour mieux toucher à mon tour et en embrassant.

J’embrasse le monde et nos âmes amalgamées.

Je veux embrasser le cœur de ce Kosmos auquel j’aspire, moi qui songe à la bonne mort de l’autre côté de l’insignifiance.

Car que je vis pour hurler ma joie en embrassant ma mie et la terre mon amie.

Je vis en embrassant tout en sachant que la mort trône, magnifique, et qu’elle nous attend avec ses bras d’argent seulement si nous avons accepté de plonger dans la vie qui est la mort, la mort étant la vie… vie et mort réunies, après cette vie, avant cette vie.

Je t’embrasse chaque fois que me prend l’envie de mordre délicatement dans la chair des jours qui passent, qui passent si vite, mais qui ne passent pas si vite dans la mesure où l’on apprend à vivre en aimant passionnément.

Je t’embrasse pour la poésie qui suinte de chacun de tes pas, de chacune de tes respirations, de chacun de tes gestes quand tu bouges les doigts, quand tu ouvres les lèvres pour recevoir mon embrassement à moi.