Catégorie : Section 1 – Du printemps arabe aux Indignés

Des nouvelles d’Occupons Montréal, le chemin parcouru

Par Ève-Marie Langevin

bannic3a8re-omOccupons Montréal – Mouvement du 15 octobre (OM) a déjà presqu’un an. De nombreux débats nous ont animé cette année, dont le fait de quitter volontairement la Place du peuple ou non et comment, de faire des revendications ou des actions, de l’importance ou non de se structurer en organisation, de faire des occupations permanentes ou temporaires, de faire ou non des assemblées générales, représentatives ou non, de se structurer sur Internet et comment, etc.

Ce fut au début, une expérience communautaire de six semaines absolument marquante et unique dans une vie, en particulier pour les occupant.e.s du campement. Une sensation de fraternité et de communion inégalée. À la fin, devant la pression de la Ville, le cirque médiatique et l’épuisement ressenti sur le campement, le choix  d’un sous-groupe d’activistes-fondateurs (?) de quitter volontairement et la façon dont cela a été fait via médias interposés a provoqué une importante crise interne suivi d’une scission et bien des déchirements dont les relents sont parfois encore palpables.

Spiritualité et développement personnel chez Occupons Montréal

Par Wassim Al Ezzi

Voyez mes frères, le printemps est venu… la Terre a reçu l’étreinte du soleil, et nous verrons bientôt les fruits de cet amour!

Chaque graine s’éveille et de même chaque animal prend vie.

C’est à ce mystérieux pouvoir que nous devons nous aussi notre existence

C’est pourquoi nous concédons à nos voisins, même animaux, le même droit qu’à nous d’habiter cette Terre.

Pourtant, écoutez-moi vous tous, nous avons maintenant affaire à une autre race, petite, faible, quand nos pères l’on rencontrée pour la première fois, mais aujourd’hui grande et arrogante.

Assez étrangement, ils ont dans l’idée de cultiver le sol et l’amour de posséder est chez eux une maladie.

Ces gens-là ont établi beaucoup de règles que les riches peuvent briser, mais non les pauvres.

Ils prélèvent des taxes sur les pauvres et les faibles pour entretenir les riches qui gouvernent.

Ils revendiquent notre mère à tous, la Terre pour leur propre usage et se barricadent contre leurs voisins.

Ils la défigurent avec leurs constructions et leurs ordures.

Cette nation est pareille à un torrent de neige fondue qui sort de son lit et détruit tout sur son passage.

Nous ne pouvons vivre côte à côte.

 

Tatanka Yotanka, ou Sitting Bull, grand chef Sioux  (1831 – 1890)

Spiritualité et développement personnel chez Occupons Montréal

Mikelai Cervera est un Indigné ayant souvent participé aux Assemblées Générales d’Occupons Montréal, notamment en tant que secrétaire. Il a aussi contribué à la diffusion en direct des Assemblées Générales sur Livestream. Cela l’a rapproché du collectif 99%Média. Ce dernier l’a mis en contact avec CUTV (la chaîne de télévision communautaire de l’Université Concordia), qui l’a formé comme assistant à la production et avec qui il a été bénévole sur une base régulière pour le groupe News, avant de devenir membre de son conseil d’administration.

Les manifs, qu’ossa donne ?

Par François Genest

Quand je lui ai dit que je pensais que ça ne donnait rien de faire des manifestations, Armand Vaillancourt m’a regardé d’un drôle d’air. J’ai eu l’impression que ma phrase avait éveillé en lui à la fois de l’étonnement et de la colère. Il s’est levé et est allé fouiller dans son atelier pour me montrer quelque chose. Il a tiré d’une boîte en carton une paire de gants de boxe de couleur rouge. En les enfilant, il m’a parlé d’un événement dans le Vieux Port pour lequel il les avait portés. J’ai eu un malaise passager à l’idée que j’étais seul avec un homme robuste qui brandissait les poings vers moi et que je venais probablement d’insulter dans sa propre demeure.

J’ai un fond d’intransigeance qui fait parfois surface et me joue des tours. Je m’étais mal exprimé en dénigrant les manifestations. Ce que je voulais dire, c’est que je sentais de l’impuissance et même du désespoir autour de moi. Et avec le peu d’énergie que mes amis et mes connaissances avaient pour tenter de changer les choses pour le mieux, je me désolais de les voir signer des pétitions sur Internet et y placer tous leurs espoirs. Pour ce qui est des manifestations, j’avais récemment participé à une marche en appui aux employés en lock-out du Journal de Montréal et j’avais amèrement constaté que ça n’aurait pas d’incidence sur la résolution du conflit. Participer à des manifestations, signer des pétitions, ce sont des actions concrètes et il ne faut pas s’en priver, mais je pense qu’il faudrait que ces actions aident à contrer le sentiment d’impuissance généralisé et qu’elles redonnent espoir, sinon elles mènent à la déception. Dans le cas du conflit au Journal de Montréal, l’enjeu dépassait largement le cadre des relations de travail et du modèle d’affaires : en forçant les journalistes à renoncer à leurs droits pour leurs articles diffusés sur les plates-formes numériques, nous avons fait, de facto, un choix de société néfaste pour le fonctionnement de la démocratie. Quelle tristesse de voir tous ces gens réunis pour manifester marcher bien sagement dans l’indifférence totale du reste de la société.

Occupy : entre leg et statut quo

Par Laura Cliche et Étienne Desbiens-Després

Étude de cas: Occupy Wall Street

A worldwide shift in revolutionary tactics is underway right now that bodes well for the future. The spirit of this fresh tactic, a fusion of Tahrir with the acampadas of Spain, is captured in this quote”

Introduction

La revue altermondialiste canadienne Adbusters, média phare de l’univers de la contre-culture et de l’anticapitalisme, invite ses lecteurs à se lancer dans un grand mouvement. Une pleine page de l’édition de Juillet 2011 est dédiée à une publicité bien particulière – on y voit une ballerine qui danse sur un taureau, et on lit l’écriteau « Occupy Wall Street. September 17. Bring tents » (Adbusters Blog 2011). Deux mois plus tard, le mouvement Occupy démarrait. Le phénomène a rapidement été vu comme un lointain cousin de la Place Tharir, où l’Égypte se libérait en direct sur Al Jazeera, et de la révolution tunisienne qui célébrait sa victoire, éclot dans les rues de New York. Ce mouvement bien particulier, où des citoyens se sont entassés et ont érigé des campements sur des places publiques, s’inspirait aussi des mouvements des indignados, ces jeunes espagnols qui luttent contre les mesures d’austérité à coup de grandes manifestations. Les frustrations liées à la crise économique aux États-Unis à partir de 2008 pourraient être canalisées pour suivre l’image de ces protestataires.

Occupy se positionne comme une nouvelle tactique insurrectionnelle, qui se démarque par sa simplicité et sa facilité à se propager. À peine quelques jours après la prise du Parc Zucotti à New York le 17 septembre, des campements populaires se sont érigés un peu partout sur la planète, de Montréal à Dakar en passant par Tel Aviv.

Essoufflement et changement de paradigme

Essoufflement et changement de paradigme

 

PAR ANDRÉ THIBAULT

 

Dans le numéro de Possibles sur l’altermondialisme, Claude Vaillancourt rappelait «les victoires électorales successives d’une droite particulièrement dure et peu accommodante, au Canada, aux États-Unis, en France, en Italie, en Russie, etc.», et il en déduisait : «Cela expliquerait à mon avis beaucoup plus l’«essoufflement» du mouvement altermondialiste que les luttes internes, la mésentente quant au projet de se lancer dans la politique active ou l’absence de reconnaissance auprès des médias»[1]

Il est certains essoufflements que l’on ne vit pas comme conjoncturels, mais qui font se demander si on va vraiment pouvoir reprendre son souffle. Un printemps provisoirement sans épithète avait balayé de nombreuses sociétés civiles au tournant de ce millénaire, faisant croître l’espoir que la clarification des enjeux, le patient et ardent travail d’information et de sensibilisation, la présomption de fairplay dont bénéficient les institutions démocratiques allaient permettre a diverses sociétés de mettre en œuvre des idéaux de justice, d’égalité, de respect de l’environnement là où les formes de socialisme autoritaire avaient échoué. Tant de gens, croyait-on, identifieraient clairement leurs intérêts collectifs aussi bien que les adversaires et obstacles à confronter; l’usage patient, tenace et concerté des ressources instutionnelles démocratiques nous mènerait sûrement vers des politiques respectueuses de nos idéaux.

Quelle culture pour l’indigné ?

Par Nicolas Bourgeois

Dans les livres d’Histoire, les premières décennies du XXIème siècle sont dors et déjà écrites avec le sang et la sueur des citoyens révoltés. Alors que la fin du siècle dernier semblait annoncer la fin des idéologies, des grands combats philosophiques et des défilés, pour se concentrer sur le pragmatisme pacifique de la  »fin de l’Histoire », les années 2000 et 2010 ont démenti l’arrivée de cette ère tant souhaitée par les élites économiques et politiques à travers le monde.

Cet article tentera de comprendre comment les mouvements sociaux contemporains s’inscrivent dans le prolongement d’une époque aux règles inédites. Le contexte culturel propre au monde occidental post-guerre froide se caractérise par une série de paradigmes et de concepts considérés par les acteurs sociaux, qu’ils soient individuels ou collectifs, comme des acquis. Notre hypothèse ici est que les révoltes et les mouvements sociaux de ces dernières années sont des réactions à des événements considérés par les acteurs comme des agressions ou des bouleversements venant remettre en cause l’ordre paradigmatique que nous tenterons de décrire ici. Cette réaction à des changements jugés dangereux pour un ordre considéré comme assurant un ensemble d’avantages, constitue ce que nous appellerons l’Indignation. On s’indigne contre ce qui contrevient à notre conception de la Justice.

Le cri des «Indignés»

LE CRI DES « INDIGNÉS »

par Dominique Boisvert

Notre monde ne s’est manifestement pas remis de la crise économique de 2007-2008. On a eu beau promettre de « réformer le capitalisme », rien de sérieux n’a été fait. Si bien que l’Europe se débat toujours avec la crise de l’Euro, les États-unis sont en récession et partout dans le monde, l’économie tourne au ralenti. Ça, c’est le portrait pour les spécialistes et les décideurs, c’est-à-dire ceux qui ne subissent pas vraiment les conséquences de la crise.

Mais pour les travailleurs grecs, les chômeurs espagnols, les centaines de milliers d’Américains qui ont perdu leur maison et pour tous ceux et celles qui ont perdu leurs emplois, de la Chine au Canada en passant par tous les continents, la crise économique prend un tout autre visage : celui d’un monde qui ne fonctionne plus, d’une situation qui ne peut plus durer!

C’est la situation économique, tout autant que le blocage politique, qui est à l’origine des « printemps arabes » surgis au début de 2011. « Basta! Ras-le-bol! Dégage! » exprimaient pacifiquement les foules tunisiennes, puis égyptiennes. C’est la même colère diffuse qui animait la foule des « indignés » réunis sur la Puerta del Sol à Madrid et ailleurs en Espagne, puis l’ensemble des mouvements « Occupons » qui se sont multipliés un peu partout, à partir d’Occupy Wall Street le 17 septembre 2011.

Des Altermondialistes aux Indigné.es

Des altermondialistes aux indigné·es

Considérations sur un mouvement foncièrement démocratique

Par Alain Deneault

Revue Possibles

La mobilisation des indigné·es a gagné l’opinion publique internationale bien plus que n’a pu le faire avant lui le mouvement des « altermondialistes » dans les décennies 1990 et 2000. Pourtant, les thèmes des indigné·es se trouvent si semblables à celui des premiers qu’on ne saurait tracer une ligne pour les distinguer. Les indigné·es ne doivent que nominalement leur origine à l’opuscule de Stéphane Essel, Indignez-vous (Montpellier : Indigènes éditions, 2011), leur histoire s’écrivant bien entendu dans la marge des mouvements de contestation qui les précèdent. Leur spécificité toutefois ? Contrairement au mouvement altermondialiste, celui des indigné·es se fonde sur ceci qui est immédiatement à la portée de tous : un sentiment. La dignité et ce qui la menace. L’indignation est à cet égard constitutive de la défense de soi, au sens psychique. Dans les années 1990, le mouvement altermondialiste se présentait sous un jour d’emblée plus intellectuel. S’inscrire dans la mouvance supposait une compréhension rudimentaire des enjeux macroéconomiques relatifs à une économie de marché mondialisée et une compréhension somme toute fine de ses répercussions sur mille secteurs de la vie sociale : les revenus de l’État, l’accès au travail, l’impunité, l’équilibre écosystémique… Lire les ouvrages d’Attac et voler vers les forums sociaux de Porto Allegre donnaient d’office l’impression à ceux qui se préoccupaient de la chose politique de s’embrigader à l’ancienne dans des structures organisées de lutte. Bien que beaucoup d’efforts ont été déployés pour horizontaliser la lutte et décapiter tout corps prétendant à la représentation formelle du mouvement, ces modes d’organisation comportaient bien les relents de formes militantes du XXe siècle ne rappelant pas que de bons souvenirs.

Et s’il suffisait d’un signe

Par Islam Derradji

Et s’il suffisait d’un signe ?

Le 21 janvier 2011, les Algériens découvrent la Coordination nationale pour le changement et la démocratie. La CNCD est une coalition formée de la Ligue algérienne de défense des droits de l’homme (LADDH), de SOS disparus, du Collectif national pour la défense des droits des chômeurs (CNDDC), de syndicats autonomes (Snapap, Satef, Cnes, Cla), d’organisations de jeunes ou d’étudiants (Algérie pacifique, Mouvement des jeunes Algériens), de comités de quartiers et de partis politiques dits d’opposition (RCD, MDS, PLJ).

À peine créée, la coordination invite « tous les Algériens : jeunes, étudiants, femmes, chômeurs, retraités, travailleurs, cadres… à participer massivement à une marche pacifique » pour réclamer le « départ du système» et un « changement de régime ». Pour Maître Ali Yahia Abdenour, président d’honneur de la LADDH, « l’Algérie vit dans un gangstérisme politique et il n’y a pas de séparation des pouvoirs (…) Pour le moment, dit-il, nous vivons sous le joug d’une dictature. Nous sommes des sujets et non pas des citoyens » (DNA 2011). La CNCD appelle donc de ses vœux une transformation profonde des structures du régime algérien et entend y parvenir en organisant des marches, pourtant interdites par les autorités.