Entrevue avec Widia Larivière, cofondatrice du mouvement Idle No More Québec

 

Par François Fortin

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NDLR

Widia Larivière est une Anicinabe de la communauté de Timiskaming en Abitibi-Témiscamingue qui a grandi à Québec. Depuis 2009, elle est coordonnatrice jeunesse à Femmes autochtones du Québec. Diplômée en Études internationales et langues modernes de l’Université Laval et en Immigration et relations interethniques de l’UQAM, cette militante féministe et entrepreneure sociale travaille depuis plusieurs années en faveur des droits des peuples autochtones pour améliorer la situation des jeunes et des femmes. Avec Melissa Mollen Dupuis, elle est à l’origine de la mobilisation québécoise du mouvement Idle No More. En tant qu’apprentie cinéaste au Wapikoni, elle a coréalisé les courts-métrages : Un nouveau souffle et Où sont tes plumes ? Elle a contribué à des ouvrages, notamment Les femmes changent la lutte, Sœurs volées : enquête sur un féminicide au Canada et Onze brefs essais contre l’austérité (1). Elle vient de cofonder un organisme, Mikana. Elle est l’une des lauréates de la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse pour les 40 ans de la charte québécoise des droits et libertés de la personne (2).

 

Le mouvement Idle No More a vu le jour dans l’ouest du Canada en décembre 2012 grâce à l’initiative de quatre femmes : Nina Wilson, Sylvia McAdam, Jessica Gordon et Sheelah McLean. À l’époque, ces femmes voulaient avant tout attirer l’attention sur les répercussions du projet de loi omnibus C-45, à la veille d’être adopté, sur les Autochtones, mais également sur les territoires, l’eau et tous les citoyens canadiens. Notamment, la loi C-45 modifie des articles de la loi sur les Indiens, ouvrant la porte à la vente de terres sur les réserves. Le mouvement s’oppose également à d’autres lois adoptées antérieurement par le gouvernement conservateur, notamment les modifications à la loi sur les pêches, la loi C-38 sur l’évaluation environnementale, qui exclut les Autochtones des discussions, et la loi sur l’Office national de l’énergie, qui limite la capacité de contestation des décisions prises par le Cabinet fédéral.

 

Le 10 décembre 2012, les fondatrices organisent une manifestation à Calgary qui recevra une couverture médiatique nationale. En quelques mois, Idle No More est devenu le centre d’attention des médias, suscitant l’intérêt de millions de personnes à travers le Canada et partout dans le monde. Le mouvement suscite ainsi des centaines de « teach-in », rassemblements et manifestations à travers le Canada et au-delà. Il rassemble également un certain nombre de groupes de solidarité et d’alliés qui cherchent aussi à travailler contre la politique gouvernementale conservatrice qui amoindrit les droits collectifs, les filets de sécurité sociale et la protection de l’environnement.

 

Idle No More est finalement devenu l’un des plus grands mouvements de masse indigène de l’histoire canadienne. Ce qui a commencé comme un mouvement de promotion de la souveraineté autochtone et de protection de l’environnement a maintenant changé le paysage social et politique du Canada.

 

 

Possibles (PS) : On sait généralement comment le mouvement Idle No More a commencé au Canada. Peux-tu rappeler comment ce mouvement « Fini l’apathie » (3) est né ici, au Québec ?

 

Widia Larivière (WL) : En fait, c’était au début de décembre 2012, et on voyait déjà la mobilisation qui commençait dans le reste du Canada et qui était d’assez grande envergure dans plusieurs grandes villes. Je me demandais pourquoi rien ne se passait au Québec. On venait de vivre le printemps érable et ça m’étonnait vraiment qu’il n’y ait aucune mobilisation dans la province. Je ne me souviens plus si c’est moi ou Mélissa Molen Dupuis (4) qui a demandé sur Facebook si on organisait aussi quelque chose au Québec. L’autre de nous deux a répondu au statut de la première suggérant qu’on organise une manifestation à Montréal. C’est donc ce qu’on a fait ! Le prochain appel à l’action par les fondatrices d’Idle No More était pour le 21 décembre 2012, et on a alors décidé d’organiser une action pour cette journée-là. On n’avait jamais organisé de manifestation de toute notre vie. Quand on l’a annoncée sur Facebook, il y a eu un certain engouement. L’initiative a aussi inspiré d’autres militants autochtones de diverses communautés au Québec à organiser leur propre action pour le 21 décembre. Les actions ont continué dans les semaines suivantes et certaines ont retenu l’attention des grands médias de masse. C’est donc ainsi que ça a commencé au Québec ; le mouvement a vu le jour dans les médias sociaux, par l’initiative de simples citoyens qui ont spontanément décidé d’organiser des actions.

 

PS : Idle No More a démontré qu’il est vraiment un mouvement « de base », « grassroot » comme on dit en anglais.

WL : Oui, tout à fait.

 

PS : Après trois ans d’engagement et de mobilisation, où en est rendu le mouvement  ? Quels en ont été les accomplissements les plus importants ? Et quelles sont les priorités à venir ?

WL : Au tout début, le mouvement était très spontané, mais avec le temps il est devenu de plus en plus organisé à travers le Canada. Alors que nous n’étions pas en contact direct avec les fondatrices ou avec d’autres militants au Canada, c’est le cas aujourd’hui. Nous communiquons avec eux sur une base régulière dans le but de penser et d’organiser les prochaines étapes, les prochaines actions d’Idle No More. Le mouvement est donc plus organisé. Aussi, je dirais qu’au début, nos actions étaient plus spontanées, comme des manifestations ou des Flash-mob (5) dans les communautés autochtones. Nos interventions sont aujourd’hui plus axées sur l’éducation et sur la sensibilisation. Idle No More a, en effet, organisé plusieurs campagnes de sensibilisation pour appuyer plusieurs communautés autochtones au Canada. Cette approche a eu plusieurs répercussions positives. D’ailleurs, ce serait impossible de toujours être dans la rue comme on l’était au début. Ce serait très exigeant, même physiquement, d’organiser des manifestations chaque mois, chaque semaine. Bref, l’approche spontanée et intensive des débuts a pris différentes formes et a semé des graines un peu partout. Ces semences se manifestent aujourd’hui à travers des initiatives de militants ou de jeunes Autochtones qui étaient actifs dans le mouvement et qui s’engagent aujourd’hui dans leur communauté. Le mouvement leur a véritablement redonné espoir et fierté. Le message s’est répandu un peu partout avec des répercussions positives qui se poursuivent, même si on ne nous voit pas toujours dans la rue comme au début.

 

PS : Le mouvement est né dans la contestation des politiques du gouvernement Harper, principalement contre les projets de loi omnibus C-45 et C-38, par exemple. Comment perçois-tu l’élection du nouveau gouvernement libéral en sachant que certains engagements ont été pris et que dix Autochtones ont été élus. Qu’est-ce qui a permis ce changement et quelles sont tes attentes pour les prochaines années ?

WL : Certaines personnes ont l’impression qu’Idle No More a été créé pour se débarrasser du gouvernement de Steven Harper et, si c’est vrai que les relations entre les Autochtones et le gouvernement fédéral se sont vraiment détériorées sous le règne des Conservateurs de Harper, il reste que dans sa globalité, le mouvement ne luttait pas contre Harper, mais plutôt pour la justice envers les femmes autochtones et pour qu’il y ait de meilleures relations politiques entre le gouvernement et les peuples autochtones.

 

Pour l’instant, l’élection de Justin Trudeau apporte certainement un vent de fraîcheur parce qu’il démontre déjà plus d’ouverture quant aux enjeux qui concernent les Autochtones (6). C’est un bon début, et j’ose espérer qu’il va respecter ses promesses, par rapport notamment à la commission d’enquête sur les femmes autochtones disparues, etc. Il reste toutefois un très gros travail d’amélioration des relations entre les Autochtones et le gouvernement à faire. La bataille n’est pas gagnée d’avance.

 

Dans tous les cas, j’ai tout de même hâte de voir comment Justin Trudeau va s’y prendre et quelles actions vont se concrétiser et comment. Tous les dossiers ne seront pas faciles à traiter. Par exemple, le gouvernement Trudeau n’est pas nécessairement pour une transition énergétique et donc, éventuellement, il y aura probablement des collisions, des clash  entre les revendications des Autochtones et ce gouvernement. Disons que je me réjouis de certaines situations, par exemple le nombre de députés et de ministres autochtones et le lancement de la commission d’enquête sur les femmes autochtones disparues, mais je reste vigilante et je surveille aussi la manière dont gouvernement positionnera ses actions.

 

PS : Tu mentionnes la question de la transition énergétique qui, comme les contestations contre les projets de loi omnibus des Conservateurs, rejoint aussi une partie du reste de la population canadienne. Le mouvement Idle No More, c’est aussi une collaboration citoyenne entre des Autochtones et des non-Autochtones qui luttent sur des enjeux communs. Comment perçois-tu cette collaboration et est-ce que cette collaboration est semblable partout au Canada ? Qu’en est-il au Québec ?

WL : C’est difficile à dire. Il est vrai qu’Idle No More a tout de même permis certains rapprochements entre des groupes autochtones et non autochtones sur des enjeux communs, surtout celui de l’environnement. Il est ardu de faire un portrait de tout le Canada, mais je pense qu’on a fait des premiers pas prometteurs. Il y a toutefois encore un gros travail de collaboration à développer. Disons que quelque chose a été amorcé au moment d’Idle No More, et espérons que ça ira plus loin.

 

PS : En dehors de ce mouvement (et je reviendrai au mouvement par la suite), où en sommes-nous, d’après toi, en ce qui a trait aux relations entre Autochtones et non-Autochtones ? 

WL : Quelque chose d’important est en train de se passer en ce moment. Il est déplorable qu’après des siècles à nous côtoyer, on ne se connaisse toujours pas, qu’il y ait une telle méconnaissance les uns des autres. Certains parlent des années 1970, mais dans ma vie personnelle, je sens aussi qu’il y a un changement depuis quelque temps avant la naissance d’Idle No More. Je constate une prise de conscience collective sur l’existence, les revendications et les réalités des peuples autochtones. Comme je l’ai dit, je perçois encore beaucoup de méconnaissance et d’ignorance qui mènent à des situations graves de discrimination et de racisme à plusieurs niveaux, mais je sens quand même un changement, et j’ose espérer qu’on vit en ce moment un tournant historique qui se manifeste dans un désir d’amélioration véritable de nos relations. Je pense que ce « déclenchement » est important, même si on ne sait pas toujours comment s’y prendre. Je sens que, dans plusieurs milieux, il y a une prise de conscience importante, en tout cas ici au Québec, que ce soit dans le milieu militant, le milieu universitaire, le milieu communautaire ou le milieu des luttes environnementales. Je perçois aussi une amélioration dans le traitement médiatique des questions autochtones. Je pense donc qu’il y a quelque chose d’important qui se passe et qui s’est amorcé avec Idle No More et d’autres événements des dernières années. J’ose espérer que la situation s’améliorera tranquillement et je pense aussi que c’est tranquillement que les choses changent. Les relations entre nous ne vont pas se transformer du jour au lendemain.

 

PS : Récemment, des films comme Québékoisie et L’Empreinte ont rappelé l’identité métissée des Québécois. Sur cette question, certains mettent l’accent sur le sang et d’autres davantage sur la culture. Toi-même tu es métissée, d’une mère algonquine et d’un père québécois. Comment t’identifies-tu comme Autochtone ? Est-ce que le mot « Autochtone » te convient même pour parler de ton identité ?

WL : À mon sens, le terme « Autochtone » est très général. C’est un peu comme le terme « Européen » ou encore « Africain », donc c’est ce n’est pas assez spécifique. Je pense que la plupart des Autochtones s’identifient d’abord à leur propre nation autochtone. Moi, je m’identifie ainsi comme Algonquine Anicinabe avant tout. Le fait d’être née de parents issus de deux cultures amène certainement une dynamique particulière. Je m’identifie bien sûr à la culture algonquine et québécoise. J’ai une très forte appartenance à mon identité algonquine et même une forte identification aux autres nations autochtones autour de moi. Le fait de vivre dans deux cultures a posé plusieurs défis importants dans ma vie, mais cela m’a aussi permis, comme pour beaucoup d’autres Autochtones qui sont nés de deux cultures différentes, de pouvoir faire le pont entre les cultures, entre Autochtones et non-Autochtones. Je vois donc cette situation positivement. Et cette réalité n’enlève rien à mes origines autochtones, elle ne fait pas de moi une « demi-Autochtone ». Je n’aime pas m’identifier ou qu’on m’identifie comme moitié autochtone et moitié non-autochtone. C’est très simpliste et réducteur.

 

Pour ce qui est des films Québékoisie et L’Empreinte, j’ai trouvé Québékoisie plus intéressant, et tant mieux si le film a provoqué des prises de conscience chez des Québécois et créer un désir de rapprochement avec les peuples autochtones. Je suis un peu moins à l’aise avec le film L’Empreinte, surtout avec l’appropriation identitaire du fait ou du patrimoine autochtone. À l’heure actuelle, de nombreux Québécois affirment avoir des origines autochtones lointaines, mais n’ont pas nécessairement un réel désir de reconnaître l’histoire de la colonisation et tous les contrecoups vécus par les peuples autochtones. C’est important de connaître ses origines et de savoir d’où on vient, mais c’est aussi important de respecter les Autochtones qui ont vécu et qui vivent encore les effets négatifs de la colonisation et qui vivent une réalité très différente aujourd’hui même.

 

PS : Comment renforcer le dialogue entre les cultures au Québec, entre Autochtones et non-Autochtones ?  

WL : À la base, il y a un gros problème d’éducation. Il y a de très importantes lacunes dans l’enseignement de l’histoire des Autochtones, par exemple au niveau secondaire. Pour moi, c’est quelque chose d’absolument essentiel. La plupart des Québécois à qui je parle, par exemple ceux qui viennent à des ateliers de sensibilisation sur des questions autochtones, disent : « Pourquoi je n’ai jamais appris ça à l’école ? J’aurais aimé apprendre l’histoire des pensionnats. Personne ne m’en a jamais parlé. Comment quelque chose d’aussi horrible dans notre histoire peut s’être passé sans qu’on soit mis au courant ! ». Il y a donc de très importantes lacunes en éducation.

 

Je pense qu’il manque également beaucoup d’espaces de dialogue entre Autochtones et non-Autochtones. Je ne pense pas, néanmoins, que les rapprochements et la réconciliation vont se faire main dans la main, facilement. Il y aura assurément des chocs d’idées, des chocs de valeurs, des chocs culturels et c’est correct qu’il y ait ces chocs-là. Il ne faut pas en avoir peur. C’est en acceptant qu’on puisse vivre ces chocs qu’on pourra éventuellement amener la relation à un autre niveau.

 

PS : Depuis trois ans, tu es très active politiquement et socialement autour des enjeux autochtones. Avec Idle No More qui est véritablement, comme on le disait plus tôt un mouvement populaire, qui vient de la base, mais aussi avec ton travail à Femmes autochtones du Québec, as-tu rencontré de nouvelles mouvances autochtones ? Qu’est-ce qui change en ce moment, quelles mouvances sont-elles les plus dynamiques ?

WL : Je sens que quelque chose change chez les jeunes. Je sens que le mouvement a créé un avivement ou une réaffirmation identitaire chez certains jeunes. Au tout début du mouvement Idle No More, des jeunes venaient marcher avec nous. Ils ne comprenaient pas nécessairement toute la complexité des enjeux, mais ils sentaient que quelque chose d’important était en train de se passer et ils voulaient se mobiliser. Le mouvement a donc avivé une sorte de fierté ou, à tout le moins, un sentiment de solidarité et une envie de s’engager chez beaucoup de jeunes Autochtones. D’ailleurs, de nombreux jeunes ont initié des actions très importantes et inspirantes au sein du mouvement. Je pourrais souligner l’exemple concret des marcheurs d’Eeyou Istchee qui, à l’hiver 2013, ont marché plus de 1 500 km du nord du Québec, au Nunavik, jusqu’à Ottawa, sur la colline parlementaire pour venir soutenir les revendications de Theresa Spence.

 

Dans ma vie de tous les jours, je travaille aussi auprès des jeunes autochtones, et surtout des jeunes femmes autochtones avec Femmes autochtones du Québec. Je sens vraiment un avivement de la mobilisation et de la fierté. Je constate aussi un renouveau dans les moyens de se mobiliser, au sein des médias sociaux par exemple. Plusieurs jeunes femmes autochtones se sont mobilisées sur les médias sociaux autour de la question des femmes autochtones disparues et assassinées, en lançant des mots-clics comme #amInext ou #doImatteratall. Ce sont toutes de jeunes femmes autochtones qui ont mis en œuvre ces mobilisations.

 

Je crois que tous ces exemples de préoccupations et d’enjeux ont été avivés par Idle No More qui a créé un fort sentiment de solidarité chez les différents peuples autochtones au niveau pancanadien. Je crois finalement que le mouvement a vraiment créé quelque chose de positif chez les jeunes autochtones.

 

PS : Certains affirment que des mouvements comme Idle No More font partie de la Prophétie des sept feux. Connais-tu cette prophétie et qu’en penses-tu ?

WL : J’en ai entendu parler un peu avant Idle No More et, sans connaître nécessairement ce genre de prophétie en profondeur, j’ai aussi l’impression qu’on vit un tournant historique et que la génération des jeunes autochtones qui m’entoure constitue un véritable agent de changement dans ce tournant. J’observe quelque chose d’important en termes de réveil autochtone et d’évolution autochtone. En travaillant auprès des jeunes autochtones, je vois beaucoup de détresse, de souffrance et de blessures, mais je constate aussi en même temps tellement de résilience, d’espoir et de désir de s’engager pour changer les choses. Je sens que quelque chose va changer et que c’est important de miser sur les jeunes autochtones et de les outiller parce que c’est par eux que tout va changer.

 

PS : Pour combattre l’apathie, autant chez les Autochtones que les non-Autochtones, quels sont les enjeux prioritaires pour les prochaines années ?

WL : J’essaie de repenser à la naissance de Idle No More… Je pense que ce pourrait être de toujours entretenir les liens de solidarité qui peuvent exister autant entre les Autochtones qu’entre les Autochtones et les non-Autochtones. Et aussi, on a toujours ressenti l’urgence d’agir sur des enjeux importants. Il faut toujours rappeler quels sont ces enjeux importants et qu’il demeure urgent de travailler ces enjeux. Il n’y a plus de raison de « niaiser » et d’attendre. Il faut sensibiliser les gens sur l’urgence d’agir. Si je retourne au tout début d’Idle No More, ce n’était pas une manifestation, mais un « teach-in », une séance de sensibilisation organisée par les quatre fondatrices du mouvement qui voulaient expliquer pourquoi on devait s’insurger contre les projets de loi C-45 et C-38 et de quelles façons ces lois sont dangereuses et ont des répercussions concrètes. Quand les gens ont été sensibilisés et qu’ils ont compris ce qui se passait et ce que le gouvernement essayait de passer en douce, ils ont alors commencé à s’insurger et à se mobiliser. Encore une fois, il y a tout d’abord un travail d’éducation et de sensibilisation à faire. Il faut ensuite entretenir les liens de solidarité et poursuivre la réflexion sur les moyens de travailler ensemble, même si c’est en soi un autre défi. Enfin, c’est tout simplement de continuer ce qui a été commencé.

 

PS : D’après toi, quels seront les enjeux qui seront particulièrement mobilisateurs dans les prochaines années ?

WL : Les enjeux environnementaux et la transition énergétique sont criants et touchent tout le monde. Comme il a souvent été dit, il s’agit peut-être de la dernière barrière et c’est donc important de travailler sur ces enjeux-là.

 

Aussi, comment peut-on accepter, qu’encore aujourd’hui, en 2015 au Canada et au Québec, il puisse exister des inégalités aussi graves, des violations des droits humains, notamment dans les communautés autochtones, mais pas uniquement. C’est un enjeu qui ne concerne pas que les Autochtones, qui concerne tout le monde et c’est un enjeu de droits humains, tout simplement.

 

Comment peut-on accepter de vivre dans un pays, une province, où il existe encore ces inégalités et où on constate encore autant de racisme systémique ? Je pense que les événements des dernières semaines, les femmes autochtones de Val-d’Or qui ont dénoncé les violences qu’elles ont subies de la part de policiers, ont quand même créé une onde de choc à travers le Québec, mais aussi dans le reste du Canada. Cette situation a « remis en pleine face » du monde le fait qu’il y a encore plusieurs problèmes de racisme systémique ici au Québec et au Canada. La question revient à dire : « Comment fait-ton pour vivre en paix et accepter qu’il y ait de telles inégalités et de cas de racisme aussi graves ? »

 

PS : Quelle serait ta vision idéale du Québec, du Canada ? S’il fallait se donner une vision pour l’avenir, un projet commun, à quoi ça ressemblerait ?

WL : Mon rêve, ce serait que les Autochtones soient considérés autrement, qu’il y ait en fait une vraie relation d’égal à égal avec les autres paliers du gouvernement. Je ne dis pas nécessairement que j’ai la solution et que je sais comment ça devrait se traduire, mais disons qu’au niveau gouvernemental, les Autochtones devraient avoir le même pouvoir en terme de prise de décision, que dans les débats sur des enjeux de société importants, leurs opinions et leurs réalités soient prises en considération à égalité avec le reste des autres citoyens. J’imagine un monde qui présente les meilleures relations politiques entre les Autochtones et les différents paliers du gouvernement. Je pense que c’est ce qui mènera à éradiquer le reste des problèmes qui peuvent exister dans nos communautés. En ce moment, les Autochtones sont encore sous la tutelle du gouvernement fédéral et ne sont pas autonomes, manquent de ressources, sont en fait sous-financés par rapport au reste de la population, et bref, sont dans une situation complètement inégalitaire. J’imagine tout simplement un monde où il y aurait des relations d’égal à égal entre les Autochtones et les non-Autochtones.

 

PS : Je crois que tu viens de fonder un organisme, Mikana.

WL : Pour l’instant c’est une toute nouvelle initiative, bénévole, un organisme encore en prédémarrage, que j’ai cofondé avec une autre jeune femme autochtone, Mélanie Lumsden. En fait, depuis plusieurs années, et notamment à travers mon expérience à Femmes autochtones du Québec et à Idle No More, j’ai constaté un manque flagrant d’éducation et de sensibilisation sur les questions autochtones. Et je constate une ignorance de faits extrêmement élémentaires. Par exemple, je parle à des gens qui s’étonnent d’apprendre l’histoire des pensionnats ou qu’il existe différentes nations autochtones au Québec, etc. J’en suis choquée à chaque fois. Je n’ai jamais voulu blâmer les gens individuellement pour ce manque de connaissances, car c’est plutôt une lacune institutionnelle. Au lieu d’attendre patiemment que les choses changent à l’école et au niveau institutionnel, j’ai décidé d’agir.

 

Il n’y a pas non plus d’organisme se vouant exclusivement à la sensibilisation de divers auditoires sur les questions autochtones. Plusieurs organismes autochtones le font quand même un peu dans le cadre de leurs activités, mais ils ne peuvent y investir beaucoup de temps, ou suffisamment de temps en tout cas, parce qu’ils sont investis dans leurs projets et dans les activités qui répondent à leur mission.

 

On a donc décidé de fonder cet organisme qui a pour mission de sensibiliser différents publics aux questions autochtones par, notamment, des ateliers et des formations qui seront éventuellement offerts dans les écoles, les milieux professionnels ou des organismes qui veulent travailler auprès de groupes ou de personnes autochtones.

 

C’est difficile de prendre sur nos épaules, en tant qu’individu autochtone, de militante autochtone, cette question-là et tenter de combler ce manque. Je suis une femme autochtone et je passe du temps quotidiennement à sensibiliser les gens et à les informer sur les réalités autochtones. Je me suis donc demandé : « Pourquoi ne pas faire quelque chose de plus gros et créer un organisme dont ce serait la mission exclusive ? Grâce à un effort collectif, on pourra ainsi se donner les moyens de commencer sans attendre à changer et à améliorer les choses.

 

 

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François Fortin détient un baccalauréat et une maîtrise en anthropologie de l’Université de Montréal (2009). Durant ses études, il s’est particulièrement intéressé aux dynamiques de transformation sociale. Il a ensuite travaillé quelques années dans le milieu communautaire montréalais autour d’enjeux interculturels. Il travaille désormais dans le domaine de l’économie sociale et des communications à Iqaluit, la capitale du Nunavut. Les relations interculturelles entre les nations, notamment au Canada, ont toujours suscité son intérêt

 

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Notes de fin

(1) Source : Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse, http://40ansdelacharte.org/ambassadeur-fr-45-Widia_Lariviere

(2) À noter que la Déclaration universelle des droits de l’homme (O.N.U., 1948) ne fait pas l’unanimité dans toutes les nations autochtones. http://www.un.org/press/fr/2010/DH5022.doc.htm

(3) Divers noms ont circulé au début de la fondation, dont « Fini l’inertie » (page Facebook Idle No More) ou « Jamais plus l’inaction » (Wikipédia) ou « Fini l’inaction », mais trois ans plus tard même chez les francophones, on n’entend plus que la dénomination anglaise (suivie du nom de la province à l’écrit, comme dans le titre de cet article).

(4) Également l’une des lauréates de la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse pour les 40 ans de la Charte québécoise des droits et libertés de la personne.

(5) \flaʃ.mɔb\ masculin ou féminin (l’usage hésite) ou invariable. (Anglicisme) rassemblement de personnes dans un lieu public pour y effectuer des actions convenues d’avance, avant de se disperser rapidement. https://fr.wiktionary.org/wiki/flashmob

(6) Au moment de mettre sous presse, le nouveau gouvernement libéral canadien vient d’annoncer qu’il met enfin sur pied une enquête publique sur le sort des femmes autochtones assassinées ou disparues. Voir http://ici.radio-canada.ca/nouvelles/politique/2015/12/08/001-enquete-publique-femmes-autochtones-disparues-assassinees-annonce-ottawa.shtml

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