LE DÉVELOPPEMENT, ENTRE CONTRÔLE ET RÉSISTANCE


Par Dominic Garant

Le projet de développement émergea durant la Guerre Froide. C’est dans ce contexte que les premières théories du développement émergèrent. Il est donc important de se demander: quelles formes prirent ces théories dans la pratique et quelles en ont été les implications pour les relations centres-périphéries? Le présent billet regardera tout d’abord comment la modernisation servit les intérêts des États-Unis en Amérique latine. Ensuite, il sera question du rôle joué par la théorie de la dépendance dans la tentative de résistance des pays d’Amérique latine.

La première réponse à l’appel de Truman pour le développement fut la théorie de la modernisation, élaborée par Rostow dans son livre “ Les étapes de la croissance économique: un manifeste anti-communiste”. Selon Rostow, il faut briser les barrières sociales de la société traditionnelle pour arriver à investir dans l’industrie. Le but ultime est d’atteindre la consommation de masse, à l’image de l’Europe et de l’Amérique du Nord.[1] Affirmant ouvertement être une alternative au communisme, il n’est pas surprenant que Rostow attira l’attention des dirigeants des centres capitalistes.

petroquimica[1].JPGSource: http://1.bp.blogspot.com/_ahn7yujNzXE/Sob_SyMJVBI/AAAAAAAAANU/s-OPLi5e8zk/s1600/petroquimica%5B1%5D.JPG

Les révolutions bolivienne et (surtout) cubaine forcèrent les États-Unis à se préoccuper à nouveau de l’Amérique latine. Ce changement d’attitude se cristallisa autour de l’Alliance pour le Progrès (AP) de Kennedy en 1961. Ce plan jeta les bases de l’engagement américain pour le développement de l’Amérique Latine. Le discours du président souligne, entre autres, l’importance de s’attaquer aux barrières sociales qui nuisent au progrès économique, le rôle de l’État et de l’entreprise privée dans l’industrialisation et la défense du continent contre toute tentative d’ingérence.[2] Il ajoute que le progrès matériel devrait prévenir que d’autres États souffrent du même sort que Cuba et que la République Dominicaine, que Kennedy invite dans ses rangs de pays libres.

L’Amérique latine était déjà bien lancée sur la voie de la modernisation.  En 1965, l’industrie comptait pour 42% du PIB argentin et 40% du PIB du Chili, alors que l’agriculture représentait respectivement 17% et 9% du PIB.[3] Cette industrialisation ne fut pas purement endogène; plusieurs firmes des centres établirent des branches dans ces pays au point que leur part représenta de un cinquième à un tiers de la production totale des biens manufacturés.  L’industrialisation se fit au dépend de l’agriculture et cela entraîna une disparité grandissante entre les travailleurs des industries modernes et les paysans, ces derniers étant souvent marginalisés.[4] De plus, les États-Unis, dans le but de promouvoir leurs intérêts, se trouvèrent souvent à supporter des régimes dictatoriales (en Bolivie et au Brésil)[5] ou des mouvements sociaux conservateurs, contre les réformes (en Colombie).

C’est dans ce contexte teinté de considérations géopolitiques américaines qu’apparut le paradigme de la dépendance, en réaction au projet de modernisation. Une caractéristique importante de ce paradigme est que ses premiers auteurs provenaient des endroits les premiers concernés par le développement: les pays de la périphérie. Au plan théorique, l’Argentin Raul Presbisch et le Brésilien Paul Singer, considèrent que l’Amérique latine s’est toujours trouvée à la périphérie, répondant aux besoins économiques des centres qui peuvent compter sur une élite nationale qui partage leurs intérêts; là est la source structurelle et mondiale du sous-développement. Donc, pour briser les liens de dépendance qui existent, il s’agit de développer une industrialisation par substitutions des importations (ISI) et, pour les versions plus près du marxisme, de remplacer l’élite par une révolution socialiste.[6]

Au plan pratique, les politiques découlant de la dépendance furent variées. Les entreprises d’État prirent une place prépondérante par exemple au Brésil, où plusieurs secteurs clés tels que les transports, les mines et l’électricité étaient en majorité sous le contrôle de l’État. Des barrières tarifaires furent érigées pour les biens manufacturés et de consommation, atteignant en moyenne 131% en Argentine et 138% au Chili. Un peu paradoxalement, les entreprises transnationales prirent une part importante de la production de grands secteurs comme l’automobile.[7] Cela démontre les différentes visions au sein de la théorie et les besoins de s’adapter à la pratique. Mais tous les dependentistas s’accordent sur le besoin de réinterpréter l’histoire du sous-développement et de briser les liens de dépendance, s’inscrivant ainsi dans une certaine résistance face au contrôle des centres, principalement les États-Unis.

Les premières théories du développement avaient donc d’importantes implications pour les relations centres-périphéries. La modernisation permit aux centres de maintenir un certain contrôle, alors que la dépendance fut un moyen de résister aux centres. Le prochain billet regardera comment les périphéries répondirent au néolibéralisme des institutions internationales.

Bibliographie

Franko, Patrice. 2007. The Puzzle of Latin American Economic Development. Lanham: Rowman & Littlefield Publishers, Inc.

Frieden, Jeffry A. 1991. Debt, Development & Democracy: Modern Political Economy and Latin America, 1965-1985. Princeton: Princeton University Press.

Jerome Levinson et Juan de Onîs. 1999. “The Alliance That Lost its Way: A Critical Report on the Alliance for Progress.” Neighborly Adversaries: Readings in US-Latin American Relations ed. Michael LaRose et Frank O. Mora. Lanham: Rowman Littlefield Publishers, Inc. 189-202.

Parpart, Jane L. et Henry Veltmeyer. 2004. “The Development Project in Theory and Practice: A Review of its Shifting Dynamics.” Canadian Journal of Developement Studies. 25 (1). 39-59.

Rist, Gilbert. 2001. Le Développement: Histoire d’une Croyance Occidentale. Paris: Presses de Sciences Po.


[1] Jane L. Parpart et Henry Veltmeyer , “The Development Project in Theory and Practice: A Review of its Shifting Dynamics”, Canadian Journal of Developement Studies. 25 (2004), 39-59.

[2] Discours de Kennedy, cité dans Jerome Levinson et Juan de Onîs, “The Alliance That Lost its Way: A Critical Report on the Alliance for Progress”, dans Michael LaRose et Frank O. Mora, dir., Neighborly Adversaries: Readings in US-Latin American Relations (Lanham: Rowman Littlefield Publishers, Inc.), 189-202.

[3] Jeffry A. Frieden, Debt, Development & Democracy: Modern Political Economy and Latin America, 1965-1985 (Princeton: Princeton University Press, 1991).

[4] Ibid., 50.

[5] Voir J. Levinson et J. De Onîs, 185.

[6] Gilbert Rist, Le Développement: Histoire d’une Croyance Occidentale (Paris: Presses de Sciences Po, 2001).

[7] Patrice Franko, The Puzzle of Latin American Economic Development (Lanham: Rowman & Littlefield Publishers, Inc., 2007).

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03 2010

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