Le commun des mortels les appelle « Bakla ». Il s’agit d’hommes, souvent efféminés par leurs manières ou leur habillement, qui aiment exclusivement d’autres hommes. C’est à la fois une insulte et la seule manière de définir en Tagalog (le dialecte le plus répandu aux Philippines), une orientation sexuelle ou une identité de genre différente des personnes « cis » et hétérosexuelles. En tagalog il est impossible de faire la distinction entre « queer », « transgenre », « transexuel », ou encore « non binaire ». Il est donc difficile, encore aujourd’hui, de parler de ces questions avec précision, dans le contexte philippin. Comment définir et conceptualiser des situations pour lesquels il n’y a pas de terme existant ? On retrouve souvent les Bakla dans les salons de beauté où la majorité des travailleurs font partie de cette communauté. On les appelle les « priorista », ce qui est encore à la fois une insulte et la façon usuelle de nommer ces travailleurs.
Les Bakla possèdent leur propre sous-culture et une façon de s’exprimer qui leur est propre. Entre eux, ils parlent le « Swardspeak », une forme d’argot leur permettant de s’identifier en tant qu’homosexuel, face à leur auditeur. Certains hétérosexuels utilisent aussi cette forme de langage pour s’intégrer dans des milieux tels que la mode, dominés par les homosexuels. (Ex : Thundercat = vieux ; Filet O’Fish = être attiré par quelqu’un).
Comme bon nombre de pays en développement, les valeurs traditionnelles et religieuses sont encore très ancrées dans la société et les mœurs du pays. Depuis la colonisation espagnole et le début du mouvement d’évangélisation, qui ont commencé au 16e siècle, la religion catholique est omniprésente et a marqué au fer rouge l’identité de ce pays, le seul en Asie qui soit majoritairement catholique. Les chauffeurs de « jeepney » n’hésitent pas à faire un bref signe de croix lorsqu’ils passent en trombe devant une église. Aussi, souvent les dimanches, faute de place à l’intérieur des églises, des écrans géants sont installés sur les places publiques, pour que tout le monde puisse suivre la messe dominicale. Rares sont les endroits où l’on peut trouver pareille ferveur religieuse catholique, d’ailleurs parfois décriée pour certaines pratiques presque moyenâgeuses. Durant les processions du Vendredi saint, les fidèles vont jusqu’à s’infliger le supplice de la croix, et s’ouvrent le dos à coup de rasoir et de tessons de bouteilles, avant de s’auto flageller en mémoire des souffrances du Christ. Enfin, il existe une forte minorité musulmane dans certaines provinces, notamment dans la Région autonome en Mindanao musulmane, où la charia a été partiellement instaurée.
Cependant les Philippines sont un des pays le plus « gay friendly » au monde. Une recherche du Pew Ressearch Center montre que près de 73 % des Philippins sont d’accord avec le fait que l’homosexualité devrait être acceptée par la société alors que l’indice de religiosité du pays est de 2,5 sur 31. De plus, près de 15 % des hommes philippins ont déjà eu une relation sexuelle avec un autre homme2. Le paradoxe semble frappant, d’autant plus que la législation entourant les droits des membres de la communauté Lesbienne Gay Bisexuelle Transsexuelle en Questionnement (LGBTQ) demeure faible, voire inexistante dans certains domaines. Aux Philippines, il n’y a pas de loi contre les discriminations à l’embauche, ni de loi contre l’incitation à la haine, ou encore de loi pour assurer l’approvisionnement de biens et services. Le cas de Jennifer Laude, une jeune femme trans, assassinée par un soldat américain, dont le procès s’est achevé par un non-lieu, est probablement le résultat du manque de législation entourant les droits des personnes trans ou homosexuelles. Cette affaire fut pour la communauté LGBTQ l’occasion de sensibiliser les Philippins à l’acceptation des différents genres existants.
De nombreux concours de beauté comme Mr. Gay University ou Mr. Gay Manila font la promotion de la culture gay et mettent les membres de la communauté LGBTQ sous les projecteurs, dans une mise en scène étincelante, de la même façon que pour les concours de beauté nationaux classiques. Le contraste est frappant : d’un côté, il y a une société encore régie par des valeurs ancestrales, religieuses et conservatrices et de l’autre, il y a l’acceptation des personnes LGBTQ comme étant une part importante et utile de la société philippine.
Ce paradoxe qui existe dans la société philippine peut être expliqué par le fait que le concept de genre soit plus fluide dans ce pays. Dans la tradition tribale des Philippines, les dirigeants religieux, les shamans, aussi appelés « Babalyan », étaient des femmes qui avaient le rôle de guérisseuses et qui offraient une certaine stabilité à la communauté grâce à leurs conseils philosophiques avisés. Elles recevaient leurs ordres directement du ciel et étaient chargées de canaliser les événements terrestres négatifs. Ces femmes, très respectées, étaient aussi, parfois, des hommes travestis en femme. Ainsi, les Philippins ont expérimenté des identités de genre relativement fluides depuis des siècles, au sein même de leurs traditions. Les valeurs hétéronormatives ne sont pas remises en question dans la mesure où les Bakla deviennent aux yeux d’eux-mêmes et de la société, des femmes qui sont attirées exclusivement par des hommes.
