L’INDONÉSIE ET LES PHILIPPINES : DEUX FOYERS DE PRATIQUE DES RELIGIONS DU « LIVRE »

De nos jours, l’Asie est le plus vaste et le plus peuplé des continents. C’est également le berceau de la majorité des religions connues et pratiquées de par le monde : christianisme, islam, judaïsme, bouddhisme, hindouisme, etc. De plus, au sein du sous-continent sud-est asiatique, on retrouve parmi les plus denses populations de croyants des deux religions les plus pratiquées : le christianisme aux Philippines et l’islam en Indonésie. En effet, ces deux pays sont respectivement le troisième plus grand pays catholique avec 85 millions de croyants, et le premier pays musulman avec 204 millions d’adeptes[1].

Alors que nous reconnaissons dans nos sociétés ces religions comme étant liées à notre histoire – le christianisme ayant initialement été diffusé très largement dans les pays européens avec le Saint-Siège de l’Église catholique au Vatican, l’église orthodoxe dominante en Russie, ou encore l’église protestante qui est très largement représentée dans le continent américain – on observe, depuis 50 ans, un net déplacement du centre de gravité de l’Église catholique du Nord vers le Sud. En effet, l’Europe ne compte plus que 1/4 des croyants catholiques dans le monde et la proportion de pratiquants s’est progressivement déplacée vers l’Amérique latine qui compte les deux plus grands bassins de catholiques, au Brésil et au Mexique ; et l’Afrique qui compte la plus forte progression de baptisés depuis 2002[2].

Par ailleurs, l’islam est clairement une religion asiatique. La majorité des musulmans ne vivent pas au Moyen-Orient, mais en Asie. Ils ne sont pas arabes, mais pakistanais, indiens, bangladais et indonésiens. Même s’il est vrai que les musulmans se sont également aventurés vers l’occident notamment dans le Maghreb et jusqu’en Andalousie, leur avancée la plus significative, en termes de volume de croyants, s’est opérée en direction de l’orient. Le sous-continent indien compte en effet près de quatre cents millions de musulmans (répartis de façon quasi uniformément entre Pakistan, Inde et Bangladesh), et l’Asie orientale un peu plus de trois cents millions : près des deux tiers en Indonésie, quelques dizaines de millions en Chine, une quinzaine de millions en Malaysia, et quelques millions aux Philippines ainsi qu’en Thaïlande et en Birmanie[3].

Alors, dans ce contexte de déplacement géographique des foyers de pratique des religions majoritaires, il devient intéressant de présenter et étudier certaines des raisons qui expliquent la ferveur religieuse dans cette région de l’Asie, caractérisée par une foi et une piété que l’on observe de moins en moins dans le quotidien dans nos villes occidentales, ainsi que les dynamiques de ces religions dans le continent asiatique.

Tout d’abord, arrêtons-nous sur le cas des Philippines, pays laïc avec une séparation constitutionnelle de l’église et de l’État. À l’origine, le christianisme a fait son entrée dans le pays avec l’arrivée de Magellan en 1521, puis à la fin du 16e siècle, l’archipel est rattaché au Royaume d’Espagne, le Roi Philippe II lui donnant son nom par la même occasion[4]. Dès lors, les missionnaires espagnols affluent dans l’archipel afin d’évangéliser les populations autochtones. Le christianisme philippin constitue donc le fruit de la rencontre entre un christianisme d’origine espagnol et des traditions locales ancrées[5]. Bien entendu, si la très grande majorité de la population est chrétienne (90 %), le catholicisme qui rassemble tout de même 81 % des croyants philippins n’est pas la seule église représentée dans le pays. On compte des protestants, des témoins de Jéhovah, ou encore des églises originaires des Philippines comme l’Iglesia ni Cristo. D’autres religions sont également présentes dans ce pays d’extrême orient, on peut par exemple citer que 5 % de la population est de confession musulmane et répartie dans tout l’archipel[6]. L’islam était par ailleurs présent dans ce pays avant l’arrivée des colons espagnols.

De son côté, l’Indonésie est un pays très majoritairement musulman et même si la forme de l’État n’est pas une république islamique, mais présidentielle, son gouvernement et certaines des lois en vigueur respectent les préceptes du Coran. L’histoire indonésienne et particulièrement l’arrivée de l’islam est influencée par des pouvoirs commerciaux étrangers successifs, ayant afflué dans cette véritable réserve de ressources naturelles. Ainsi, la région a été islamisée dans le cadre de réseaux marchands, et ce dès le 11e siècle[7]. Toutefois, les premières traces de l’islam dans cet archipel remontent au 13e siècle avec une progression qui a été lente, car majoritairement pacifique, et le succès d’intégration du culte religieux musulman – même si les données historiques sont incomplètes – s’expliquerait par la compatibilité des rites traditionnels locaux avec la spiritualité apportée par les marchands.

Il est notamment reconnu que le premier État islamisé – Pasai, au nord de Sumatra – l’a été à la toute fin du 13e siècle et que la conversion de Malacca, détroit régional déjà décisif en ces temps, s’est déroulée au début du 15e siècle, par l’expansion des liens commerciaux entre le monde arabe et les indes orientales. Ces sultanats ont donc fourni le premier foyer de contact avec la religion musulmane, et les colonisations suivantes n’ayant pas d’ambition à convertir la population, cela a laissé le champ libre à l’enracinement de l’islam en parallèle avec le déclin de l’hindouisme dans le pays. Toutefois, on ne connait pas les mécanismes de diffusion et de conversion au sein de la population, mis à part celle des élites locales et des commerçants locaux, car étant au contact des marchands musulmans.

En effet, ces particularités de l’islam asiatique ont longtemps été minimisées par les chercheurs occidentaux autant que par les docteurs de la foi du Caire ou de La Mecque, pour des raisons géographiques et culturelles : éloignement par rapport au centre primitif d’expansion, éloignement linguistique avec la faible maitrise de l’arabe, langue du Coran. Ainsi, encore aujourd’hui, on arrive difficilement à comprendre les raisons ayant entrainé la conversion des populations locales et l’expansion que l’on observe aujourd’hui.

Ces deux pays sont donc des bastions des deux principales religions monothéistes au monde. Leurs apparition, diffusion et enracinement ont suivi des dynamiques différentes bien qu’on observe dans les deux cas, une ferveur et une foi qui ont soutenu le concept d’identification à la nation et ont appuyé la mise en place de démocraties en apportant une certaine stabilité. De plus, on observe une forme de syncrétisme pour ces deux nations, dans le sens où les cultures traditionnelles ont su se mêler aux dogmes catholique et musulman, donnant un culte hybride aux nombreuses facettes.

Ainsi, dans le cas des Philippines, l’intégration entre cultures européennes et locales est unique, ne trouvant nul par ailleurs semblable[8]. La ferveur que l’on peut y observer s’illustre bien quand on compte le nombre de manifestations religieuses populaires, qui atteint des sommets. Notons aussi que ces manifestations ne sont pas toujours organisées par des institutions religieuses, mais aussi par des laïcs qui voient en ces traditions une forme de protection de la tradition face à une modernité qui a tendance à uniformiser. On pense notamment à la procession du Nazaréen noir de Quiapo, la plus grande paroisse de la capitale réunissant pas moins de 100 000 fidèles et organisée par des laïcs[9].

Cette dynamique est aussi vraie pour l’Indonésie qui s’est construite sur les 5 piliers de la Pancasila. C’est Sukarno qui en fera la moelle épinière de la philosophie politique indonésienne dès 1945. Ainsi, au moment d’écrire la constitution, les principes que sont le nationalisme indonésien, l’humanisme, la démocratie, la prospérité sociale et la croyance en un Dieu unique allaient servir de base[10]. Puis, à l’aube de la construction de l’Indonésie indépendante, bien que la croyance en un Dieu unique soit de mise, l’acceptation de différents noms pour ce Dieu était tout à fait acceptée, confirmant le principe humaniste. Cela explique également que l’État reconnaisse aujourd’hui six différentes religions (l’islam, le protestantisme, le catholicisme, l’hindouisme, le bouddhisme et le confucianisme) et que l’appartenance à l’une de celles-ci soit intimement liée à l’identité personnelle. En effet, sur les papiers d’identité (KTP) apparait la confession religieuse du citoyen.

Toutefois, « l’islamisation » du pays a réellement débuté dans les années 1970 au moment où un mouvement populaire se rapprochant de la doctrine du Livre, a pris de l’ampleur : la piété est doucement devenue une vertu sociale ce qui a cristallisé certaines idéologies politiques. Ainsi, ce mouvement démarre du peuple et se diffuse vers les élites aux pouvoirs, par des mouvements politiques islamiques qui ont su tabler sur les différentes aspirations religieuses du peuple, tout en gardant une ligne humaniste dans le but de promouvoir les valeurs musulmanes dans une démocratie ouverte aux autres confessions[11]. En revanche, on remarque que les mariages interconfessions, les changements de religions, et l’apostasie posent de réels problèmes sociétaux. Même si les autres religions ne représentent qu’une minorité devant les 89 % de musulmans dans la population, on référence tout de même plus de 245 religions ou systèmes de croyances existants dans le pays[12]. Ainsi, cette diversité a tout de même provoqué de graves épisodes de violences dans le pays, comme en 1998 dans les Molluques, ce qui rappelle que l’équilibre national reste fragile. Une autre image de ces tiraillements s’illustre dans le cas de la province d’Aceh qui applique légalement la charia dans cet État démocratique.

Aux Philippines, on observe le même double visage de la religion, qui peut être source de démocratie et d’ouverture, mais également d’instabilité et de dogmatisme. Aussi, rappelons qu’historiquement la religion a aussi permis un certain contrôle de la population par les élites au pouvoir. Ces derniers ont notamment utilisé le dogme chrétien pour encadrer le peuple philippin dès le plus jeune âge en instrumentalisant le système éducatif. Le chemin de croix du manuel scolaire est un exemple parlant de cette situation : suite à la privatisation des livres éducatifs, les éditeurs ont par exemple pu être libres dans la façon de raconter l’Histoire. En ouvrant les premières pages du principal manuel d’histoire destiné aux lycéens en 1999, on peut lire que « Dieu aime les Philippins et leur a donné un riche et beau pays, il les a gratifiés du “don de la foi” pour Le connaitre et Le servir », le but étant de placer les Philippines comme le pays élu de Dieu, chargé de convertir l’Asie[13]. D’autre part, le spectre du populisme religieux que l’on peut observer aux États-Unis commence aussi à planer sur les Philippines, ce qui peut entraver le développement de la démocratie en proposant un discours politique simpliste et très parlant pour cette population qui croit fort aux valeurs du christianisme[14]. La combinaison de ces deux dynamiques peut donc devenir une réelle source de contrôle des masses. Enfin, notons que la foi pure et vivante des Philippins est aussi menacée par la commercialisation des phénomènes religieux, qui devient une immense source de profits pour les compagnies de voyages qui instrumentalisent les grands rassemblements et autres pèlerinages à travers le monde[15].

Par Tariq RAMI et Hugo MAURER


Bibliographie :

Guéraiche, W. (2005). Pour la gloire de Dieu et le profit de quelques-uns: les Philippines. Outre-Terre, 12(2005/3), 153-164.

Kessler, C., & Rüland, J. (2006). Responses to rapid social change: populist religion in the Philippines. Pacific Affairs, 73-96.

Lado, L., de Charentenay, P., & Guillebaud, J. C. (2014). Le christianisme à la rencontre des cultures. Études, (1), 7-18.

Margolin, J. L. (2002). L’Asie, frontière de l’islamisme? La découverte « mouvements » (n°21-22), 111-120

Tanuwidjaja, S. (2010). Political Islam and islamic parties in Indonesia: critically assessing the evidence of Islam’s political decline. Contemporary Southeast Asia: A Journal of International and Strategic Affairs, 32(1), 29-49.

Article – Le Monde des religions « L’Indonésie rend optionnelle la case “croyance” sur ses cartes d’identité » publié le 9 mai 2012 et consulté en ligne le 28 juillet 2015 sur http://www.lemondedesreligions.fr/actualite/l-indonesie-rend-optionnelle-la-case-croyance-sur-ses-cartes-d-identite-09-05-2012-2500_118.php

CIA World Factbook, Page consultée le 25 juillet 2015 sur https://www.cia.gov/library/publications/the-world-factbook/geos/id.html

Encyclopedia Britanica, article « Philippines ». Page consultée le 25 juillet 2015 sur http://www.britannica.com/place/Philippines

Encyclopedia Britanica, article « Pancasila ». Page consultée le 25 juillet 2015 sur http://www.britannica.com/topic/Pancasila

Notes du cours POL3401, L’Asie du Sud-est, Automne 2014 par M. Caouette.

Vidéo : Les Dessous Des Cartes – Cartographie mondiale des religions. Vu sur YouTube le 23 Juillet 2015 https://www.youtube.com/watch?v=WMnGE825YqY

 

Notes :  

[1] CIA World Factbook – Philippines : 2000 Census / Indonésie : 2010 Census

[2] Vidéo Les Dessous Des Cartes : Cartographie mondiale des religions

[3] Jean-Louis Margolin, p.111

[4] Notes du cours POL3401, L’Asie du Sud-est, Automne 2014 par M. Caouette

[5] Ludovic Lado et al. p. 8

[6] Encyclopedia Britannica, Article « Philippines »

[7] Margolin p.112

[8] Ludovic Lado et al. p. 13

[9] Ibid.

[10] Encyclopedia Britanica, Article « Pancasila »

[11] Tanuwidjaja, S. p. 33

[12] Article en ligne : http://www.lemondedesreligions.fr/actualite/l-indonesie-rend-optionnelle-la-case-croyance-sur-ses-cartes-d-identite-09-05-2012-2500_118.php

[13]Guéraiche. p. 156

[14] Kessler and Rüland p. 78

[15] Ludovic Lado et al. p. 15