Chaque enjambée de l’Homme lui permet de marcher plus loin. À chacun de ses pas, l’Homme réfléchit à comment rendre la route plus accueillante, plus confortable, plus facile à parcourir. Pour cela, il innove. Ces innovations ont toujours marqué l’histoire de l’Homme durant son évolution. En repoussant toujours plus loin les frontières, il a réussi à maitriser tout son espace : le monde est maintenant recouvert d’hommes, et aujourd’hui, l’innovation continue de plus belle son travail de moteur de développement. Les frontières étant assez perméables aux idées et aux connaissances, on peut retrouver des schémas communs dans le développement des techniques et de l’avancée technologique. Mais les traditions ont donné une forme particulière à chacune de ces techniques, ce qui a nourri la diversité culturelle humaine. L’un des meilleurs moyens de se rendre compte de cette richesse culturelle est de s’intéresser à l’artisanat local et traditionnel, et ce en voyageant. Car aujourd’hui, force est de constater que la mondialisation, l’amélioration des moyens de transport et de communications ont beaucoup brouillé les cartes du développement technique. Lors de notre voyage sur l’ile de Java, nos pérégrinations nous ont amenées à rencontrer de nombreuses personnes, gravitant dans des milieux différents et pratiquant des activités diverses. Ainsi, nous avons par exemple eux la chance de nous confronter à divers artistes et artisans qui nous ont expliqué comment fonctionnaient les techniques ancestrales qu’ils utilisaient et toute la symbologie qui existe autour de leurs créations. Nous vous proposons ici d’en décrire quelques-unes, à partir de nos entrevues et des recherches personnelles que nous avons faites.
Dans un premier temps, remontons dans l’Histoire pour nous pencher sur l’une des techniques les plus vieilles de la culture javanaise : les marionnettes ou théâtre wayang. La tradition marionnettiste remonte à très loin dans l’histoire du bouddhisme et de l’hindouisme en Chine comme en Inde. Les chercheurs pensent que son exportation en Asie du Sud-Est s’est surement faite au moment où le bouddhisme recouvrait la région. Puis, la première preuve écrite que l’on a de cette pratique date de 930 apr. J.-C. Il s’agit donc bien d’une tradition ancestrale. La création même de la marionnette demande un savoir-faire et un des matériaux très particuliers. Le support est fait de cuir de buffle des rizières, une membrane qui est souple, mais très résistante, ce qui permet de faire des objets qui durent. Une fois la peau séchée, le contour des marionnettes est dessiné grâce à une pointe en métal. On utilise pour cela un patron, qui sert de référence depuis des temps immémoriaux. Il s’agit donc d’une technique qui a évolué il y a bien longtemps, mais qui s’est ensuite ancrée profondément dans la culture. Peut-être que les outils ont changé, puisque maintenant les artistes utilisent des pièces de récupération issues de la mécanique. Il s’agit donc de recopiage, d’un héritage vieux de plusieurs centaines d’années, qui a su perdurer jusqu’à aujourd’hui.
La raison principale du maintien de cette tradition viendrait du fait que cet art a une forte visée éducative. En effet, le maitre-marionnettiste est souvent considéré comme proche de Dieu puisqu’il contrôle des entités, raconte une histoire qui est pleine de paraboles et de leçons de vie. À la manière de nos contes européens, les spectateurs du théâtre wayang apprennent l’importance des vertus humaines, du respect, de l’harmonie des sens et des hommes, et de toutes les formes de passion. La symbologie des marionnettes se cache derrière les couleurs, les formes et tous les détails de gravures. Il en existe 350 différentes, chacune ayant son identité et son histoire. Bien que cette technique soit très ancienne, on se rappelle aujourd’hui des symboles et on en comprend facilement les significations ésotériques. Ainsi, l’universalisme des valeurs et des enseignements ont réussi à traverser le temps et les cultures, pour être toujours d’actualité aujourd’hui.
Le maitre-marionnettiste leur donne vie à chaque représentation. Ce métier qui est un sacerdoce n’est pas donné à tout le monde. En effet, il faut déjà commencer par mémoriser toute l’histoire, puis suivre un entrainement digne des moines shaolins, composé de méditations, de jeûnes et d’apprentissage de l’art complexe du maniement des marionnettes. Ces maitres sont très respectés, voire vénérés. Cependant, c’est de moins en moins le cas aujourd’hui, car la modernité a apporté de nouvelles formes et supports pour l’apprentissage. Ainsi, l’accès à internet et aux nouvelles technologies ont rapidement pris le dessus sur ces traditions. De plus, durant les représentations qui durent toute la nuit, ce sont toujours les mêmes histoires qui sont contées en javanais ancien et que peu de gens comprennent et pratiquent. On comprend alors pourquoi cet art s’efface progressivement. Cet art est une relique qui reste quand même l’une des composantes essentielles de l’identité javanaise et une attraction touristique conséquente.
Une autre forme d’artisanat qui nous a marqués est la taille de pierre pour la création de bijoux. Les ornements existent depuis l’aube des temps et les parures habillent hommes et femmes de la naissance jusqu’à la tombe. Et dans le cas de Java, ce sont les hommes qui portent une fascination profonde pour ces produits. Cependant, ce qui est notable est de voir combien la symbologie qui entoure les cristaux est importante pour les porteurs de bijoux, un intérêt de l’animisme. En effet, chaque pierre a son pouvoir de protection, de bonne fortune ou de fertilité. La qualité de la pierre, sa dureté, ses couleurs et comment elle réfléchit la lumière, sont également de la plus grande importance.
Ainsi, on compte un nombre incalculable de petits étales proposant des pierres brutes, venant de Java, mais aussi d’Afghanistan, d’Inde, de Chine et de bien d’autres contrées encore. Les acheteurs se laissent convaincre grâce aux irisations, aux détails ou à la richesse des couleurs. Ils utilisent des petites lampes torches à forte lumière pour faire ressortir le caractère de la pierre brute. Il existe presque autant de vendeurs de pierre que de tailleurs. Au moment de la taille, ces derniers utilisent des petits moteurs de ponçage qui donnent la forme ovale, carrée ou ronde aux pierres. Ils les polissent ensuite afin de leur donner l’éclat qui les magnifie. Ils peuvent ensuite les monter sur des bagues ou des pendentifs, en titane, en acier ou en argent. Il y a donc aussi tout un artisanat du métal qui entoure celui des pierres et du sertissage. On pense aux argentiers, qui pratiquent leur art depuis de nombreuses années à Yogyakarta, pour le compte du Sultan dans un premier temps, puis plus largement aujourd’hui. Les techniques restent cependant les mêmes et il est possible de visiter les fabriques, de discuter avec les artisans qui se transmettent les secrets du métier depuis plusieurs générations. Une fois l’objet terminé, le porteur sera protégé du mauvais sort grâce à l’énergie et au pouvoir de sa pierre. C’est en ce sens que cette forme d’artisanat est s’inspire de l’animisme. Mais il faut noter que ce phénomène est considéré par beaucoup comme une mode, qui n’existait pas avec autant de force dans le passé. Il y a donc un fort jeu social dans cet artisanat. Toutefois, les techniques allant du prélèvement de la pierre au chinage final sont aussi vieilles que les poupées de cuir.
Le batik, qui signifie littéralement en javanais, ambâ : écrire, et titik : point, est une technique de teinture de tissu d’origine indonésienne utilisant une technique de réserve qui consiste à recouvrir certaines parties d’un tissu avec un réservoir, le canting, que l’on remplit de cire, avant de plonger le tissu dans un bain de teinture, afin d’empêcher les parties protégées d’être colorées par cette teinture, le processus étant répété autant de fois qu’il y a de couleurs à appliquer sur le tissu. De nos jours, le tissu utilisé est généralement du coton même si de plus en plus, les batiks sont réalisés avec de la soie, ce qui permet de laisser passer davantage de lumière rendant le matériau plus noble. Cette technique traditionnelle est utilisée dans de nombreux pays notamment l’Indonésie, la Malaisie, l’Inde ou encore le Sri Lanka. On admet généralement que le batik indonésien et plus particulièrement d’origine javanaise est le plus réputé. La diversité des motifs et des couleurs, influencée des diverses cultures, est également l’une des spécificités de cet art textile. Et encore une fois, le batik javanais est l’un des plus développés et ces nombreux motifs détiennent une riche symbolique dans la tradition javanaise. Ces tissus sont notamment utilisés lors des naissances, pour différencier certaines familles royales ou nobles par des motifs leur étant réservés.
Toutefois, mondialisation oblige, cette technique – comme d’autres richesses – a été largement exportée vers l’Europe par le colonisateur néerlandais. Aujourd’hui, ce sont des machines qui appliquent la cire, remplaçant le traditionnel canting, outil caractéristique des batiks faits main. Ainsi, les artisans qui perpétuent cette tradition textile contribuent au maintien de cette technique traditionnelle et mettent à l’honneur ces tissus dans les circuits touristiques, valorisant par la même occasion le savoir-faire javanais. De façon réciproque, le tourisme et plus généralement le voyage contribuent au soutien de ces activités traditionnelles et permettent de transporter d’un endroit à un autre de la planète, ces savoirs locaux.
Tout au long de notre séjour sur l’ile de Java, et au cours des quelques excursions dans les pays de l’Asie du Sud-est insulaire, nous avons pu remarquer à quel point le voyage, que ce soit touristique ou en immersion avec les populations locales, constitue un élément capital dans la pérennité des traditions artisanales. Voyager permet d’ouvrir de nouvelles fenêtres, élargi les connaissances, et permet de s’émerveiller devant la complexité de la nature et le génie humain. Une innovation peut parfois jaillir d’une technique vieille de plusieurs siècles.
Par Hugo Maurer et Tariq Rami