CHRONIQUE D’UNE ODYSSÉE ASIATIQUE

Le voyage permet beaucoup de choses, un nombre infini de possibilités. L’une des caractéristiques qui appelle inlassablement l’Homme à prendre la route est l’envie d’évasion, de découvrir un ailleurs qui lui permette de renouer avec un sentiment que l’on perd avec l’âge : l’émerveillement. L’enchantement qui émane d’un enfant qui se retrouve face à quelque chose de nouveau est bien souvent palpable. Et plus les années passent, plus cette innocence perd de sa vigueur si l’on reste dans un univers figé, puisqu’on a l’impression que rien de change, que tout à la même forme et que les couleurs se valent. Alors, un autre sentiment bien humain prend parfois le pas et pousse à l’exploration de contrées nouvelles, la curiosité.

Une fois que l’homme décide de partir à la découverte du monde, peu de choses peuvent le retenir. La preuve réside dans notre présence sur chaque parcelle de notre belle planète Terre. Et puisqu’aujourd’hui le transport permet de traverser le monde en une poignée d’heures, ce terrain d’exploration devient plus aisément accessible. Avec un minimum d’organisation, une soif de neuf et un sourire franc, chacun peut parcourir le monde à sa guise et retrouver cet émerveillement enfantin. Nous avons pu en faire l’expérience en posant pour la première fois le pied sur le sol asiatique. Tout un pan de l’humanité et de la Terre nous ouvrait ses portes. Il ne nous restait plus qu’à boire dans cette fontaine de jouvence.

Au fil des kilomètres, des voyages en train, en avion ou en deux roues, nous avons pu avoir un petit aperçu des mille différents visages de cette partie du monde. Des villes bourdonnantes aux campagnes lancinantes, en passant par les rivages de mers déchainées ou paresseuses, par les collines de tecks ou les volcans fumants, les paysages qui se déroulent à chaque tournant apportent leur lot de découvertes. Chaque pays, chaque région et même chaque ville a son propre caractère et avoir la chance de nous confronter à tant de diversité nous a permis de comprendre un peu mieux les rouages de cette aire aux mille facettes.

Comme dans tous les pays du monde, les densités de population changent drastiquement suivant que l’on soit loin ou proche des grands centres d’activité. Et comme notre époque l’exige, ce sont les villes qui concentrent le cœur du mouvement humain. Mais ici, les villes deviennent de véritables ruches aux routes qui drainent continuellement, jours et nuits, des milliers de véhicules de toutes formes et toutes couleurs. Chacun s’active et s’affaire, entre les bureaux climatisés des grandes tours de verres, et les petits commerçants qui vendent tout ce qui est possible et imaginable. Il existe de nombreux points communs entre ces mégalopoles, mais aussi de grandes différences.

Ainsi, Manille et Jakarta peuvent être considérées comme deux villes gargantuesques et frénétiques, qui ne connaissent pas de repos. La circulation pédestre est absolument déconseillée, pour le bien des poumons et même des pieds en soit, puisque les trottoirs relèvent d’un idéal. Le concept de jungle urbaine prend tout son sens dans ces villes primates, qui chaque minute, recrachent dans un bruit infernal des expirations d’air vicié qui piquent la gorge et les yeux. Tous les moyens de locomotions y sont représentés, du plus humble au plus luxueux ce qui illustre bien l’un des visages les plus marquant de cette région du monde : les inégalités dantesques qui existent et qui cohabitent avec une proximité déconcertante. Manille voit ainsi fleurir des condominiums rutilants au milieu des zones informelles que constituent les bidonvilles. À Jakarta, cette dynamique est autre puisque le béton a fini par recouvrir la plupart des habitations sommaires et illégales des migrants ruraux. En effet, les autorités se sont lancées dans un effort de relogement de ces habitants afin de mieux gérer l’urbanisme, ce qui peut être à priori une bonne idée. Cependant, les populations installées au bord des chemins de fer ou des rivières maintenant fortement polluées ont aussi créé leurs propres centres d’activité. Ainsi, petits bouis-bouis et autres quincailleries se succèdent à perte de vue, chapeautés par les habitations des cuisiniers et des compteurs de boulons.

Mais si le chaos et l’anarchie sont caractéristiques de ces deux capitales, il suffit de parcourir quelques centaines de kilomètres à vol d’oiseau pour se retrouver dans un univers absolument antithétique. Singapour, que l’on appelle la ville jardin, en raison de ces arbres gigantesques qui parsèment le pavé avec la même régularité que les échoppes en Indonésie et aux Philippines, est un exemple de propreté et de netteté. Et bien que nous soyons habitués à l’ordre dans nos villes occidentales, la cité État fait figure d’exception. Cela en devient presque déroutant. C’est un mélange de verre, de vert et de béton bien organisé. Chacun a sa place et doit s’y tenir au risque de recevoir une amende très salée, amende qui arrive dans les boites aux lettres sans qu’aucun représentant de la loi ne se soit manifesté. Car cette ville immaculée possède ses propres yeux qui surveillent chaque centimètre carré de trottoir, de couloirs souterrains ou de parcs urbains. Des milliers de capteurs optiques et autres caméras sont fixés partout, ce qui permet le traçage presque en temps réel des habitants comme des visiteurs, tout ceci rendu possible grâce à la reconnaissance faciale. Ceci permet également à chacun de jouir d’une sécurité, certes oppressante, mais sécurité tout de même.

Cela n’est pas forcément le cas de Bangkok, métropole hors normes et fascinante. Les fantasmes qui fleurissent autour de la capitale thaïlandaise sont nombreux et il advient à chacun de venir les vérifier. Ce que nous pouvons simplement dire, c’est que chacun peut y trouve son bonheur. Les cultures asiatiques y sont toutes représentées, les canaux qui s’étirent hors du temps s’entremêlent avec les immenses arcades d’autoroutes suspendues qui drainent sans relâche le flot incessant de voitures ; les toits brillants aux feuilles d’or des temples bouddhistes illuminent les quartiers noirs du cambouis des ferrailleurs ; les lumières les plus vives surplombent les bouges les plus sordides où l’Homme devient une marchandise pour l’Homme ; les tours et les restaurants luxueux côtoient les bâtiments laissés pour morts après les faillites successives de 1997… Il faudrait une année entière à se perdre dans les méandres de Bangkok pour en saisir toutes les subtilités.

Au-delà de ces paysages urbains, nous avons aussi pu avoir un bon aperçu de la riche nature de ces contrées. Et ce qui nous a marqué fut de voir combien celles-ci peuvent être différentes suivant la saison. Nous pensions voir des rizières inondées, des étangs verts de nénufars et des arbres luxuriants, mais ce ne fut pas tout le temps le cas. La région de Gunung Kidul au sud-est de l’île de Java est un ancien océan qui est maintenant recouvert de forêts de teck, le sol sec et dur rendant la culture difficile. Mais les paysans javanais ont, grâce à des techniques ancestrales, réussi à s’adapter à ce milieu hostile en organisant leur production suivant le rythme des saisons. Les cultures en terrasses à flanc de collines sont l’héritage de leurs ancêtres qui ont patiemment brisé une quantité infinie de morceaux de roche noire afin de construire ces murets qui se tiennent fièrement face au soleil. Mais dans les régions plus centrales de Java, où l’eau est plus abondante, ce sont des kilomètres de rizières qui s’étendent, afin de nourrir une population de plusieurs de millions d’habitants qui ne cesse de croitre.

Outre ces grandes terres insulaires, les paysages de jungle qui existent sur les petits îlots sont aussi verts et luxuriants que ce qu’on pourrait imaginer. La nature y est très puissante et l’Homme doit sans cesse entretenir ses terres afin de ne pas se faire manger par la forêt. Sur les rivages des îles Perhantians en Malaisie, ce sont des plages de sable blanc qui se prélassent sous une mer turquoise qui abrite une foule de vie bariolée. Les coraux sont le terrain de jeu de poissons de toutes les couleurs et aux formes parfois très étranges, des raies aux tâches bleues électriques ou de requins à pointe noire. La visibilité sensationnelle de ces fonds marins permet aux plongeurs de s’émerveiller devant ce spectacle sous-marin. Les tortues voguent avec sérénité au milieu des épaves de galions datant de l’époque des grands explorateurs, ou de navires plus modernes qui ont pris leur retraite dans ces eaux calmes.

Les cotes du sud de la Thaïlande sont tout aussi enchanteresses et les hautes formations rocheuses qui tombent à pic dans les eaux placides de la mer d’Andaman, forment les îles de Koh Lanta et de Koh Phi Phi qui sont à couper le souffle. On s’imagine à la barre d’un grand vaisseau pirate à l’âge d’or des corsaires, cherchant refuge dans ces criques majestueuses afin d’échapper à la marine coloniale. Et malgré les fréquents orages pendant la saison des pluies, la température de l’eau et de l’air permettent facilement le bivouac sauvage, sous couvert d’une épaisse moustiquaire.

Cependant, puisque l’accès au voyage se démocratise et que le tourisme devient un marché juteux pour les populations locales, la faune et la flore de ces régions paradisiaques se voient menacées. Comme chaque année, ce sont une myriade de nouveaux resorts et autres guest-houses qui voient le jour, afin d’accueillir un flot toujours plus important de voyageurs. La nature est donc menacée et si l’on veut découvrir ces havres de paix, il faut savoir se faufiler entre les hautes saisons touristiques au risque de prendre la pluie. Entre tranquillité et beaux temps, il s’agit de faire son choix. Alors, même si la nature est puissante et reprend rapidement ses droits, l’empreinte de l’homme est de plus en plus visible et il devient difficile de trouver des endroits authentiques et relativement vierges qui permettent de remonter dans le temps et se glisser dans la torpeur moite des tropiques asiatiques.