PALAWAN : L’ILE DES OUBLIÉS

Préface :

Palawan est une île élancée sur la mer, longiligne et fine, d’une largeur moyenne de seulement 50 km. Elle est le refuge d’un grand nombre d’espèces animales et végétales dont certaines ne vivent que sur cette île. Il est courant de croiser serpents, singes, scorpions et autres grenouilles venimeuses au détour d’une marche dans la forêt. On la surnomme « The Last Ecological Frontier », car elle demeure encore relativement intouchée par l’homme. Palawan est sauvage et mystérieuse, elle se tient à l’écart du monde moderne, à l’écart de la fureur et du bruit.

Depuis peu, ce lieu classé comme réserve biologique par l’UNESCO est rongé par les mines de nickel ainsi que par la déforestation et l’apparition de nombreuses plantations de palmiers à huile, en particulier dans le sud de l’île. Tout ceci avec la bénédiction des autorités des Philippines qui prévoient notamment de transformer, autrement dit raser, 8 millions d’hectares de forêts tropicales à travers le pays pour y planter des palmiers à huile1.

Durant trois semaines, nous avons vécu et grandi sur cette mince bande de terre pour réaliser notre documentaire sur l’industrie de l’huile de palme.

Chapitre I : Infiltrés

Après avoir tenté de contacter plusieurs coopératives et compagnies d’huile de palme, pour obtenir le droit de filmer leurs installations, une seule seulement nous a répondu favorablement. Il s’agit d’Agumil Philippines INC., une compagnie faisant partie du groupe Agusan un groupe d’investisseurs Filipino — Malaysien. Cette entreprise est la seule à Palawan qui détient une usine permettant de transformer les fruits des palmiers en la précieuse huile de palme. Nous avons été rapidement mis en contact avec M. Chan-Lok Lim le directeur exécutif de la compagnie qui nous a donné toutes les autorisations nécessaires pour filmer.

À partir de Puerto Princesa, nous avons fait 5 h de route pour arriver dans la ville de Brooke’s Point là où est situé le site de production. Le manager de la plantation d’Agumil est venu nous chercher en voiture à l’arrêt de bus et nous a proposé de nous loger gratuitement dans une « Guest House » avec une cuisinière mise à notre disposition durant la durée de notre séjour. À l’arrière de la voiture de Ray le manager, nous échangions des regards incrédules sans pouvoir parler entre nous. À aucun moment, les responsables d’Agumil ne nous ont questionnés sur nos intentions. Officiellement, nous étions un groupe d’étudiants s’intéressant à la façon dont est transformée l’huile de palme, nous n’avons jamais dit comment nous allions utiliser les images de l’usine. Nous avons décidé d’accepter l’offre pour des raisons pratiques. Étant donné que notre documentaire est critique envers cette industrie, nous avons rapidement mis en place entre nous des éléments de langage au cas où on serait amené à répondre à certaines questions.

            Durant deux jours, nous avons résidé sur le site de production d’Agumil, un lieu réservé aux cadres de l’entreprise qui disposent tous d’une maison luxueuse et confortable dans une sorte de petite ville totalement fermée et sécurisée par des gardes armés et des caméras. Là-bas, il n’y a pas de coupure de courant contrairement aux villes alentour, les employés ont un potager, une piscine. Nous nous sentions prisonniers à l’intérieur d’un petit paradis artificiel, entre Club-Med et Alcatraz. Seuls l’odeur âcre et persistante de l’huile de palme, le bruit de l’usine et le ballet incessant des camions sont venus perturber la sérénité de ce lieu.

            Nous avons eu la chance d’avoir accès à toutes les installations d’Agumil, la transparence de la compagnie était stupéfiante. Comme si nous étions atteints par le « syndrome de Stockholm », nous nous sentions de plus en plus coupables de profiter ainsi de la générosité et du dévouement de la compagnie dans le but inavoué de les critiquer et de porter atteinte à leur image.

            L’usine d’Agumil est capable de transformer 30 tonnes de fruits d’huile de palme par heure et prévoit de doubler sa capacité dans les prochaines années. Les monstres métalliques crachant une vapeur bouillante dans un bruit fracassant et mécanique sont fascinants et magnifiques à filmer. Nous faisions de longs plans fixes montrant la répétition du mouvement de la machine qui inlassablement fracasse, brûle, broie, liquéfie les fruits qui entrent par sa gueule noire et graisseuse. Nous n’étions plus sur l’île paradisiaque peuplée par des créatures colorées, l’île sur laquelle les hommes travaillent de façon traditionnelle, millénaire, avec des produits naturels.

machine agumil

Nous étions dans un espace dominé par la violence froide des machines. Le contraste était saisissant, comme si le monde moderne entrait avec fracas sur cette île auparavant préservée. Nous voulions exprimer cette idée à tout prix dans notre film.

            Nous sommes partis avec une pointe de soulagement, toujours stupéfait de la facilité avec laquelle nous avons pu filmer à l’intérieur de cet endroit pourtant si controversé.

Chapitre II : Libérés

            Pour continuer notre documentaire, nous voulions illustrer comment les traditions et le mode de vie de certains Philippins se heurtent à ce genre d’industrie destructive pour l’environnement. C’est pourquoi nous sommes partis à la recherche des membres de la tribu des Palaw’ans, habitant dans la municipalité de Sofronio Espanola. Les membres de cette tribu sont les premiers habitants de Palawan ils sont arrivés sur l’île entre le 12ème et le 13ème siècle. Nous cherchions à faire le portrait de Kenisio Malasan le leader traditionnel (Panglima) d’une tribu vivant dans le village de Sitio Marebong, aux confins de la montagne. En arrivant dans le village nous ne savions pas si nous allions réussir à interviewer notre Panglima, en l’absence d’électricité de téléphone et d’internet dans le village il était impossible pour nous de le joindre auparavant. Nous avons eu vent de lui uniquement, car il avait milité dans le passé contre un projet de plantation d’huile de palme et qu’il avait été interviewé par l’ONG, ALDAW pour une étude portant sur les effets de l’huile de palme sur les habitants des tribus de Palawan2.

Dès que le van nous a déposé à l’entrée de Sitio Marebong un attroupement de curieux nous a rapidement encerclés en jetant des regards à la fois intrigués et inquiets sur notre groupe. Nous avons appris plus tard que les habitants du village n’avaient jamais rencontré d’étrangers à l’exception de quelques missionnaires catholiques de passage, c’est pourquoi la raison de notre présence ici demeurait une énigme pour la plupart. Très rapidement, nous avons rencontré Panglima, qui en tant que leader traditionnel, et « peacekeeper » du village, est venu nous accueillir, pour nous aider à nous installer et en apprendre plus sur la raison de notre venu ici, nous étions soulagés de voir qu’il comprenait le Tagalog (certains membres de la tribu parlent uniquement le dialecte local). Nous avons également trouvé un endroit ou demeurer, un centre de santé, vide, construit en guise de dédommagement pour le village par la compagnie minière locale et controversé CitiNickel. Après avoir été logés par Agumil nous pensions souvent à l’ironie de notre situation. Nous avons découvert à ce moment-là que le village était coincé entre une mine et une plantation d’huile de palme. Il étouffe entre deux industries, protégées par des membres du gouvernement philippins, sans avoir les moyens de se défendre contre ces géants.

Nous avons passé les premiers jours au village reclus à l’intérieur de notre habitation, car un typhon a frappé les Philippines le soir où nous sommes arrivés au village. Durant cette période, nous vivions comme des captifs, nous ne pouvions pas sortir et nous ne pouvions que communiquer entre nous en raison de la méfiance des habitants et de la barrière de la langue. Nous n’avions pas accès à l’électricité ou à internet et étions sans nouvelles du monde extérieur. Pendant ces deux semaines, il n’y avait que nous et les quelque deux cents âmes du village. Nous tournions en rond dans notre prison, le temps trainait et s’allongeait, il était poisseux et élastique. Lentement, la pluie a cessé et nous avons appris à échanger avec les habitants de Sitio Marebong, lentement nous nous sommes libérés.

la pluie et jerrica

Au fil du temps et du tournage, nous avons appris à nous acclimater au vide, à le contempler à nous occuper l’esprit et à apprécier des choses qui paraissaient insignifiantes auparavant. Plus besoin des artifices du monde moderne. Finis ordinateur, voiture, frigo, téléphone, vie nocturne et autre divertissement, nous dormions par terre et nous prenions notre douche avec un seau rempli d’eau de pluie ; il n’empêche que nous étions souvent heureux dans notre dénuement.

Chapitre III : Agressés

Mis à part les conditions de vie et d’hygiènes parfois difficiles, notre tournage s’était jusque-là déroulé avec une facilité déconcertante, nous étions en avance sur notre calendrier et tout allait bien. C’est pourquoi nous sommes allés à Brooke’s Point pour déguster un Coca bien frais, donner des nouvelles à nos proches et nous reposer un peu.

En rentrant, une surprise nous attendait, Panglima, notre sujet nous attendait devant chez nous. Il nous a annoncé d’un trait qu’il voulait arrêter le tournage. Un agent du NCIP (National Commission on Indigenous People), chargé de protéger les peuples indigènes, est venu de la ville de Abo-Abo, jusque dans le village pour menacer Panglima de le poursuivre en justice. Le motif : avoir donné une interview à des personnes ne faisant pas partie de la tribu.

Lorsque des chercheurs veulent conduire une recherche au sein d’une tribu ils ont besoin d’un permis du NCIP qui parfois nécessite plusieurs années d’attente pour l’obtenir. Cependant si la tribu en question accepte le projet de recherche, ce qui était notre cas, le principe d’autodétermination contenu dans la loi IPRA prévaut. Ces menaces n’avaient aucun fondement juridique, elles cachaient des raisons bien plus politiques. Elles étaient probablement motivées par la volonté de protéger l’image du NCIP qui n’avait rien fait pour empêcher les mines et les plantations d’huile de palme de détruire le mode de vie des populations que l’agence est censée protéger. Nous avons quitté le village pour essayer de trouver une solution, notamment obtenir un document attestant qu’aucune charge ne sera retenue contre Panglima.

Durant cette période, nous avons expérimenté la pression de la police qui n’hésitait pas à prendre des photos de nous sans permission à chacun de nos mouvements. Finalement, nous avons réussi à contacter un responsable du NCIP qui bien qu’il ait refusé de nous fournir le document nous a dit verbalement, sans savoir que la conversation était enregistrée, que l’agent qui avait menacé Panglima cherchait juste à l’effrayer.

Nous sommes rentrés au village pour récupérer nos affaires et partir. Finalement et contre toute attente, Panglima a voulu finir le tournage après avoir écouté l’enregistrement.

Épilogue :

En partant, mon amie et collègue Jerrica me pose des questions à propos de mes origines, et la signification de mon nom. Je lui réponds que moi aussi j’ai du sang tribal qui coule dans mes veines, mon nom est celui d’une des douze tribus d’Israël. Nous étions les gardiens du temple comme Panglima et le gardien de ses traditions. Mes ancêtres n’ont pas vécu dans la jungle, mais dans des tentes, perdus dans le désert du Sinaï. Peut-être que nous faisons tous partie d’une tribu quelque part. Maintenant moi j’en ai deux.

Nous avons quitté le village, comme nous l’avions découvert : sous une pluie torrentielle. Nous avons dû traverser une rivière sortie de son lit à bord d’un tricycle vacillant. Le résultat de cette aventure réside dans un disque dur externe et pèse 300 Gigaoctets de données. Il réside également dans notre mémoire comme le moment où nous avons vécu au sein d’une civilisation qui n’était pas la nôtre, mais qui nous a accueilli nous et nos différences.

En espérant que Palawan ne soit plus oubliée.

 

berna et les enfants