KALINGA : À LA RECHERCHE DES PHILIPPINS PERDUS

La route sinueuse qui mène aux confins de la province de Kalinga est longue. À partir de Manille comptez 11 h dans un autobus glacial jusqu’à la ville de Tabuk, puis au moins 4 h entassé dans un van secoué par la route cahoteuse. La piste s’arrête brusquement au milieu de la montagne, les véhicules motorisés ne sont plus d’aucun secours. Il faut alors marcher à travers les rizières et porter soi-même ses bagages jusqu’à Buscalan, un petit village niché au flan de la Cordillera. C’est dans ce village que réside la dernière tatoueuse traditionnelle (en Tagalog « Mambabatok ») des Philippines, il s’agit de la célèbre Apo Whang-Od, 96 ans, de la tribu des « Bontoc ». Le temps n’a rien ravi à la beauté des tatouages qui recouvrent toute la surface de ses bras. À peine, ses mains tremblent lorsqu’elle pratique son art. Elle semble tatouer ses clients avec l’assurance de ceux qui ont pratiqué la même passion toute leur vie.

Cette technique ancestrale de tatouage, pratiquée dans le nord des Philippines, est appelée « hand-tap tattoo ». Cela fait des siècles que les habitants de Kalinga recouvrent leur corps de ces tatouages aux motifs tribaux évoquant des éléments naturels, tels que des arbres des rivières ou encore des aigles. Selon la tradition, les hommes, souvent des guerriers, se faisaient tatouer, en particulier la poitrine, lorsqu’ils tuaient quelqu’un, notamment en leur coupant la tête. Les femmes quant à elles ont pour coutume de se faire tatouer l’intégralité de leurs bras après leur puberté. Il s’agit d’un rite de passage symbolisant l’entrée des hommes et des femmes dans leur nouvelle vie, le tatouage symbolise leur puissance nouvelle. Aujourd’hui, il n’y a plus de guerriers à Buscalan mais Whang-Od continue de marquer à vie les habitants de ce village avec ses « batuk », ainsi que les nombreux voyageurs désireux de rencontrer ce personnage haut en couleur et d’expérimenter ce rite initiatique ancestral.

tatto artist

Tout est naturel dans cette technique, l’encre est fabriquée avec du charbon de bois. L’électricité n’est pas non plus nécessaire durant « la pique », la tatoueuse utilise un petit marteau en bambou pour frapper vigoureusement une branche armée d’une aiguille. Le processus est beaucoup plus long que pour les tatouages modernes, comptez 7 h pour une demi-manche et plusieurs jours pour le bras entier. La douleur est également plus intense en comparaison avec les procédés actuels. Bien sûr cette douleur fait partie intégrante du processus initiatique, il faut endurer la douleur, se concentrer sur ce qu’il y a l’intérieur de soi. Au fil des heures, au rythme du son hypnotisant du bambou frappant la branche, une relation se tisse entre le tatoué et la tatoueuse. Il s’agit d’une relation de confiance. Un mouvement brusque ou un coup de marteau asséné de façon un peu trop vigoureux enfonce l’aiguille loin dans la chair, la douleur est alors intense et le sang mêlé à l’encre coule parfois en abondance.

hand tap tatto main

Le village de Buscalan est probablement un des rares endroits aux Philippines où les habitants vivent et travaillent encore de façon traditionnelle. En effet, la culture des Philippines est marquée par une influence occidentale très forte depuis que le pays a été colonisé tout d’abord par les Espagnols puis par les États-Uniens. Les vestiges culturels sont rares, bien sûr il existe de magnifiques églises coloniales et d’admirables rizières en terrasses. Cependant, le constat est qu’aux Philippines les KFC, les McDonalds et les marques huppées occidentales ont pris d’assaut les rues du pays. Aujourd’hui les Philippins éprouvent une vénération pour la culture américaine, passent de longues heures à déambuler dans les « mall », se blanchissent la peau et essayent de ressembler aux canons de beauté hollywoodiens. La culture des Philippines est un syncrétisme à mi-chemin entre Occident et Asie mais qui tend de plus en plus à ressembler au mode de vie américain. La voiture est ici reine, il est mal vu de marcher et de transpirer. Dans les rues de Manille, les gros « pick-up » font fureur, sur la route ils côtoient les tricycles, aussi, les « Dunkin Donuts » ont comme voisin les marchands de « balut ».

Le village de Buscalan demeure coupé du monde moderne, c’est un petit îlot brut, un paradis perdu à l’écart de la civilisation moderne, où les habitants prennent soin de ne pas altérer leurs traditions.

Les peuples indigènes tels que la tribu des « Bontoc » sont présents un peu partout sur le territoire, ils représentent entre 10 et 20 % de la population. Ils sont les témoins du passé et conservent un fonctionnement tribal avec un pouvoir décisionnaire délégué au chef de la tribu et un territoire en théorie sanctuarisé. L’agence gouvernementale la « National Commission on Indigenous People » prend soin de protéger ces modes de vie en empêchant notamment des entreprises ou des individus de pratiquer la « bio-piracy ». Parfois il faut attendre plusieurs années pour obtenir l’autorisation d’effectuer une recherche en territoire indigène1. La protection de ces espaces est probablement la seule façon de conserver des cultures et des traditions ancestrales aujourd’hui en perdition telle que la technique de tatouage pratiquée par Apo Whang-Od.