Journal de Bord #1 du tournage à Palawan (29/06/2015 – 08/07/2015) – Rosanna Tiranti

Journal de Bord #1 du tournage à Palawan (29/06/2015 – 08/07/2015)

(Phase 1 ou une semaine pour apprivoiser le terrain

 

Lundi 29 juin 2015 : 11h, arrivée à Puerto Princesa. Constat ironique : une pancarte nous accueille « Welcome to Puerto Princesa » sur fond de de lagon turquoise et de végétation à perte de vue, nous savons que ce n’est pas ce n’est pas vraiment ce qui nous attend dans le sud de Palawan mais la motivation est là, le lagon attendra …

Aussitôt sortis de l’aéroport nous nous rendons au siège du Réseau des organisations à but non-lucratif de Palawan (PNNI), nos deux tricycles peinent sur le chemin freinés par le poid de notre équipement.

Nous rencontrons Laurie de PNNI, à notre surprise elle nous apprend qu’elle ne dispose que de peu d’informations sur Rio Tuba (la ville située à plus de 230 kms au Sud de Palawan) que nous ciblons pour sa mine) et encore moins sur la rivière Togpon qui sera notre sujet pour le documentaire en raison de sa contamination présumée par la mine. A tel point que la question se pose de l’existence même de cette rivière. Alors que Google Maps et la presse locale nous avaient confirmé son existence en nous montrant seulement un emplacement flouté (parallèle curieux mais existant avec la zone 51 aux USA). Notre intérêt a été depuis lors piqué.

 

Un peu perplexes nous nous rassemblons autour d’un déjeuner, sur le chemin nous apprécions la fraicheur de l’air – rafraichissant après Manille – et la végétation (cliché mais vrai). Attablés autour d’un kare kare – plat typique de la cuisine philippine connue pour sa sauce divine aux arachides – nous définissons les rôles que nous tiendrons pour les presque trois semaines de tournage à venir. Ken sera le gérant de la production chargé de la logistique, de planifier les étapes du tournage, du budget et de la liste de contacts. Ervic – homologue philippin – sera son assistant, il s’occupera également de mener les interviews avec les sujets du documentaire, Rae sera la directrice chargée du tournage et du suivi du script : les caméras, la lumière et les angles seront ses préoccupations, de mon coté je serai son assistante en charge de notre deuxième camera.

 

Nous décidons ensuite de chercher un hôtel sur place, le Fersal Hotel sera notre havre de confort avant le départ pour le Sud de Palawan et son mode de vie à la roots.

Notre équipement et nos nombreux sacs sont à nouveau baladés dans les deux tricycles que nous empruntons pour rejoindre l’hôtel. Après notre installation et l’appréciation de l’air conditionné de notre chambre – qui nous manquera sans aucun doute beaucoup à Rio Tuba – nous planifions les rencontres du lendemain : au programme PCSD (Le Conseil du Développement Durable de Palawan) et ELAC (Le Centre d’Assistante Legal à l’Environnement. Nous prenons une bonne nuit de sommeil, une journée chargée nous attend le lendemain.

 

Mardi 30 juin 2015 : 9h, le petit déjeuner gargantuesque de l’hôtel tient ses promesses (pancakes moelleux, œufs brouillés juteux et tranches d’ananas sucrées à profusion) nous commençons la journée dans la bonne humeur et motivés. Nous apportons la touche finale au PowerPoint de présentation du projet documentaire et plus largement du projet REINVENTERRA que nous utiliserons pour la rencontre avec PCSD.

Arrivés au bureau de PCSD : une grande salle de conférence, un micro, une assistance de trois spécialistes – dont Francisco Pontillas, politicien, notre contact – la pression monte d’un cran. Nous prenons notre temps pour expliquer notre objectif : s’intéresser à la vie quotidienne d’une communauté vivant près de la rivière Togpon, nous éludons volontairement la question minière ainsi que le terme de «  contamination » de la rivière.

PCSD que nous avons senti septique se révèle d’une grande aide en nous fournissons une lettre officielle justifiant de notre présence et la raison de notre travail, lettre que nous présenterons à la compagnie minière de Rio Tuba ainsi qu’aux officiels de la ville de Rio Tuba que nous rencontrerons.

En bref la réunion ne pouvait pas mieux se passer !

 

Le précieux sésame en poche nous partons d’un pas plus léger à notre deuxième rencontre de la journée avec ELAC. Nous rencontrons ensuite Lucille Sabdao d’ELAC (ancienne employée de la mine de Rio Tuba qui connaît bien la ville. Cette dame charmante nous annonce qu’elle nous a trouvé un contact qui nous hébergera pour nos premiers jours à Rio Tuba, ainsi qu’un van qui nous emmènera jusqu’à Rio Tuba le lendemain ou le contact de Lucille viendra nous chercher. Nous remercions chaleureusement Lucille Sabdao pour son aide qui nous a été très précieuse.

Nous rentrons sereins préparer nos affaires pour notre départ du lendemain. Dernière soirée pour profiter du luxe de l’air conditionné, d’une douche chaude et de draps frais avant Rio Tuba.

 

 

Mercredi 1 juillet 2015 : 8h30, Petit déjeuner gargantuesque #2, cette fois en compagnie de Marjolaine Martel Morin une stagiaire du projet REINVENTERRA en recherche à Palawan sur la question de l’influence de l’exploitation minière sur les communautés (Marjolaine partira elle aussi dans quelques jours dans le Sud). Après ce dernier petit déjeuner nous préparons nos sacs, nous sortons l’anti-moustique et les chapeaux « d’aventuriers » achetés pour l’occasion. Nous sommes prêts pour les cinq heures de voyage qui nous sépare de l’aventure.

17h : arrivée à Rio Tuba, soulagement mêlé de curiosité. Le chauffeur de tricycle, Kuya Ding Dong contacté par Lucille Sabdao pour venir nous chercher nous attend pour nous conduire au barangay (municipalité) d’Ocayan où nous logerons chez Neneta Estomata le contact de Lucille Sabdao.

Première impression de Rio Tuba : une terre rouge boueuse, une température plus fraiche, des regards interrogatifs voire méfiants de la part des habitants. L’accueil de la part de Neneta est chaleureux : la table du salon se remplie de victuailles, riz et légumes. La maison a un confort spartiate mais la gentillesse de notre hôte et son sourire nous rendent de bonne humeur. Le fils de Neneta un petit garçon de 7 ans nous regarde timidement. « Mais qui sont ses gens avec leurs chapeaux qui envahissent mon salon avec leur gros sacs et leur drôle de matériel ? » doit-il se demander.

 

Nous dormons tôt après avoir installé la moustiquaire.

 

Jeudi 2 juillet 2015 : Réveil un peu dur, la nature se réveille aux aurores et de ce fait nous aussi. Aujourd’hui la météo n’est pas vraiment en notre faveur, nous testons un peu les réglages des cameras en temps de pluie ainsi que ceux de notre micro zoom. Nous quittons La famille Estomata à la recherche d’un logement à Rio Tuba. Notre choix se porte sur « Gamo’s House » une auberge occupée surtout par des chauffeurs de camions très bien placée sur la rue principale de Rio Tuba : spartiate oui mais avec une salle de bain, des lits doubles et deux ventilos.

Nous passons ensuite par une épicerie située très peu de notre futur chez-nous pour acheter de la nourriture pour la famille Estomata

 

Le soir après un autre bon repas copieux préparé par Neneta nous dormons tôt, en plus du déménagement à Gamo’s il est prévu que nous rencontrions un homme dont les cousins vivent près de la rivière Togpon.

 

Vendredi 3 juillet 2015 : Réveil tôt car une bonne journée nous attend, nous préparons nos sacs. Nous remercions surtout Neneta avec de la nourriture pour son hospitalité, je laisse mon chapeau d’aventurière au fils de Neneta, il vivra d’autres aventures même si ce ne sont pas celles du documentaire.

Kuya Ding Dong le chauffeur de tricycle nous conduit à Gamo’s ou nous nous installons. Nous découvrons les calenderias ou des cantines très abordables ou l’on mange de la cuisine locale préparée par une famille qui vit à l’endroit ou est située la calenderia. L’adaptation du palet est de mise et il ne faut pas avoir peur de goûter de nouveaux plats même si leur aspect ne nous tentent pas. J’ai pour ma part de la difficulté avec la cuisine philippine car il y a de la viande presque dans tous les plats ainsi qu’un gout sucré omniprésent. Après déjeuner nous rencontrons l’homme dont le cousin et sa famille vivent dans un endroit reculé au milieu des champs et en bordure de la rivière Togpon. La famille Siplan sera t-elle notre premier sujet pour le documentaire ? C’est la question à laquelle nous devrons répondre en rencontrant la famille le lendemain.

 

Samedi 4 juillet et Dimanche 5 juillet 2015: j’ai décidé de relier ces 2 jours car nous avons tourné chez la famille Siplan pendant toute cette fin de semaine. Samedi, nous partons avec Rae rencontrer la famille, pour s’y rendre il faut prendre un tricycle qui nous dépose près d’un chemin boueux que l’on emprunte pieds nus pour ne pas glisser, on traverse ensuite des champs toujours pieds nus puis on longe une clôture.

Au bout du chemin nous rencontrons la famille Siplan : Pipeta et Bobby les parents, les enfants : Rebecca (22 ans) Robert (19 ans), Fregel (13 ans) Racquel (7 ans) Risabel (5 ans) et Richel (2 ans). Sourires timides face à la camera. Pendant ces deux premiers jours justement l’objectif est d’apprendre à connaître la famille, les habituer à notre présence et à celle de la caméra que nous essayons de garder discrète. Nous avons pu aussi approcher la rivière Togupon de plus près : une eau rouge teintée par la latérite (un composant chimique potentiellement toxique.) Nous avons essayé de nous imprégner du quotidien de la famille. La difficulté pour moi a été que la famille ne parlait que très peu anglais, il a fallu communiquer autrement ce qui n’est pas toujours facile, surtout quand on a envie de s’exprimer mais que l’on ne peut pas. Frustration à ce niveau, frustration aussi d’enregistrer des interviews mais de ne pas comprendre.

Nous avons notamment interviewé Fregel, le garçon nous explique son quotidien et son envie de ne pas quitter la vie a l’écart du bruit et de l’agitation de la ville de Rio Tuba

Dimanche Ken et moi partons en début de soirée pour recharger les batteries à Gamo’s, Rae et Ervic sont restés pour filmer chez la famille dans la soirée

 

Lundi 6 juillet : Réveil difficile à 4h du matin car nous devons rejoindre Rae et Ervic qui ont besoin des batteries. Nous empruntons donc le chemin boueux qui mène chez les Siplan. Paysage inquiétant mais calme. Nous rejoignons Rae et Ervic en train de filmer un time lapse (technique en cinéma qui consiste à filmer la même scène pendant par exemple 40 minutes et ensuite ajouter un accéléré au montage pour marquer le passage du temps.)

Après une tasse de café instantané avec la famille, nous partons tourner des scènes près de la rivière et faire quelques interviews. L’après-midi, Ervic et moi restons pour filmer chez les Siplan, Ken et Rae rencontrent quant à eux un conseiller municipal de la ville de Bataraza pour discuter d’une possible visite de la mine. Le soir nous dinons chez JB’s, un fast food de Rio Tuba qui deviendra en peu de temps un de nos lieu de prédilection.

 

Mardi 7 juillet : Aujourd’hui tournage chez la famille Siplan, mais avant pour commencer la journée rien de tel qu’un smoothie à l’ananas, un sandwich bacon et œuf avec des frites ainsi que des nouilles au bœuf. Vous l’aurez compris, en temps de tournage on ne rigole pas sur le petit déjeuner – on ne rigole d’ailleurs jamais sur le petit déjeuner –

Nous empruntons donc vers 13h le chemin de terre et de boue, fous rires incontrôlables alors que nous trébuchons. Le tournage cet après-midi se concentre sur la vie quotidienne de la famille, leurs tâches quotidiennes (couper du bois, cuire de la nourriture, se rendre à l’exploitation familiale de charbon.)

Les Siplan bien que réservés face à la caméra se prêtent au jeu. Un élément qui a retenu notre attention : les enfants sont à la maison alors que l’on est un mardi, la famille nous explique que par manque d’argent les enfants n’iront pas à l’école aujourd’hui .

Le fait que les enfants n’aillent pas à l’école m’attriste mais apparemment cela fait partie du quotidien de la famille (les Siplan même lorsque qu’ils évoquent leurs difficultés gardent le soutire.)

Nous quittons la famille en début de soirée, pour aller rencontrer le conseiller de Bataraza, McDo Saiyo, 25 ans et un grand sourire aux lèvres lorsqu’il nous accueille. La rencontre nous servira à obtenir des contacts vivant près de la rivière où (situation idéale, vivant près de la rivière et travaillant pour la mine de Rio Tuba) nous présentons notre recherche comme étant centrée sur les crocodiles. En focalisant notre intérêt sur les crocodiles nous supprimons ainsi la suspicion des officiels et de la population en général sur le sujet de l’exploitation minière.

McDo Saiyo nous donne quelques pistes pour obtenir des contacts au Pier (un village de pêcheurs qui longe la rivière). Nous rencontrons aussi son père et sa mère, très intéressés de savoir ce qui m’amène à Rio Tuba, avec une grande hospitalité ils nous présentent de l’ananas frais de leur production en faisant quelques blagues sur l’appétit des moustiques de Palawan pour les peaux blanches : un délice – je n’aurais jamais pensé que la réunion avec un officiel de la ville prendrait une telle tournure.

Nous quittons la réunion assez tard, fatigués par la chaleur et notre journée de tournage.

 

Mercredi 8 juillet : réveil tôt suivi du traditionnel petit déjeuner signature de Rio Tuba qui rythmera toute notre aventure (un smoothie à l’ananas, sandwich bacon et œuf avec des frites ainsi que des nouilles au bœuf). L’estomac contenté et nos pilules contre la malaria avalées (nécessité d’un estomac plein !) nous nous rendons au bureau du capitaine du barangay de la ville de Rio Tuba, Gomer Miano ou nous rencontrons aussi sa secrétaire Jocelyne Parafina, une femme adorable. Après avoir présenté notre projet (toujours officiellement centré sur les crocodiles pour ne pas éveiller les soupçons) elle nous propose un guide pour nous rendre au Pier ainsi qu’une visite de l’exploitation minière.

Aussitôt dit nous partons pour le Pier (village de pêcheurs) accompagné par notre guide Ondo un conseiller municipal vivant au Pier. Nous rencontrons Edita une veuve dont le mari, pécheur a été tué trois mois auparavant par un crocodile. Edita a déjà fait l’objet d’un reportage de la chaine de télévision nationale philippine ABS CBS, ainsi elle décline notre proposition de la suivre (cela aurait été pour nous une occasion de montrer comment les crocodiles migrent vers un autre point de la rivière à cause de sa pollution par la mine.)

Nous rencontrons ensuite Kuya Boy, pêcheur retraité, sorte de parrain du village qui a le respect des habitants. Nous procédons ensuite avec son accord à une interview (d’après mes collègues parlant tagalog l’interview avait l’air intéressante et riche en informations : frustration pour moi encore de ne pas comprendre ni de ne pouvoir interagir.

Après l’interview nous rentrons à Gamo’s pour une réunion de groupe : nous mettons en avant l’idée de faire de Kuya Boy un sujet possible du documentaire, ainsi la semaine prochaine sera l’occasion de le suivre lui et les Siplan simultanément.

 

C’est sur cette réflexion que je termine ce premier carnet de bord, la suite de nos aventures dans le carnet de bord #2.

 

Rosanna Tiranti