La faim et la malnutrition constituent des problématiques très présentes en Asie, mais restent relativement mal réparties entre les pays. Selon la Banque Mondiale[1], environ 70 % des 1.1 milliard de personnes considérées comme étant pauvres dans les pays en développement se situent sur le continent asiatique, et plus particulièrement en Asie du Sud-Est. Ainsi, dans cette région on estime que chaque jour 50 % des habitants ne reçoivent pas un apport suffisant en calories et que 60 % des enfants sont en situation de sous-poids[2].
Bien que ces chiffres soient en baisse, la situation reste alarmante et la volonté pour les classes politiques d’atteindre la sécurité alimentaire par différentes stratégies demeure un enjeu capital. En effet, comme la sécurité alimentaire et la croissance économique sont en interaction constante, il convient, pour atteindre une stabilité sur le long terme, de trouver un équilibre en terme de stratégies de développement[3].
Dans les pays développés, ce sont les innovations technologiques et institutionnelles dans un contexte économique axé sur la compétition et le libre-échange, qui ont permis de sortir du stress alimentaire. Paradoxalement, ce modèle a souvent été utilisé comme exemple pour les pays en voie de développement, sans succès. Cependant, depuis les années 1950, il a été démontré que l’interventionnisme étatique pratiqué par bon nombre de gouvernements et visant à promouvoir la sécurité alimentaire grâce à des mesures protectionnistes, a réussi à soutenir une croissance économique et conséquemment la sécurité alimentaire[4].
Cette réalité a été particulièrement observée dans les pays d’Asie du Sud-Est. De fait, il existe dans cette région un lien très étroit entre les décisions gouvernementales et les répercussions sur les populations, puisque les dirigeants créent des agrégats de conditions favorables à la croissance globale, avec lesquels l’accès des ménages à la nourriture devient stable, grâce à des interactions étroites entre les marchés locaux et les ressources nationales. Le développement du marché national entraine donc un effet positif sur le développement des marchés domestiques. En effet, bien qu’il reste de nombreux efforts à fournir pour améliorer sensiblement et durablement le niveau micro dans ces pays, une forte croissance nationale apporte la plupart du temps, un effet d’entrainement conséquent.
En Asie, le pragmatisme et l’urgence ont poussé les gouvernements à s’éloigner des débats ontologiques et épistémologiques portant sur les définitions relatives à la sécurité alimentaire, pour se concentrer sur des mesures qui permettraient d’atteindre des résultats. Dans ce sens, ils ont employé des stratégies peu orthodoxes d’un point de vue occidental, en tablant sur des points qu’ils peuvent réellement contrôler, à savoir : la croissance sectorielle en revenu et le prix des denrées alimentaires[5]. Ceux-ci se décomposent en deux axes majeurs :
- Une croissance rapide au niveau macroéconomique et une réduction de la pauvreté grâce à un soutien de l’économie rurale. Pour y arriver, les politiques font appel à un fort taux d’intérêt, à un investissement massif en infrastructures, en Recherches et Développement et en capital humain, accompagné d’une forte production en capital brut : on parle de croissance propauvre[6]. Cette dynamique explique la très forte croissance en 1997.
- Une stabilité de l’accès à la nourriture grâce à un contrôle des prix, particulièrement sur ceux du riz pour avoir, selon Engels, une croissance stable sur le long terme incluant les pauvres. Cela permet de les protéger des chocs économiques exogènes qui pourraient rendre leur situation encore plus précaire (le prix du riz étant très sensible sur le marché international). À l’inverse de beaucoup de pays en voie de développement où cette stratégie a été un échec du fait qu’elle soit couteuse et très restrictive, certains pays d’Asie du Sud-Est l’ayant pratiquée sont parvenus à soutenir leur croissance et à tendre vers une forme de sécurité alimentaire.
Une fois que la croissance économique est lancée, l’enjeu est de maintenir un faible écart entre le développement économico-social des villes et des campagnes, afin de maintenir une certaine stabilité politique. Ainsi, les politiques macroéconomiques permettent de mettre en place la sécurité alimentaire, qui devient alors source de stabilité politique et de vitalité sociale, tout en gardant son caractère de pilier de la croissance. Cela explique pourquoi la classe politique considère la problématique de la sécurité alimentaire comme l’une des clés de voute du développement.
Historiquement, ces stratégies se sont concrétisées selon 3 phases charnières. Dans les années 1960 à 1970, les pays de l’ASE entrent dans leur période de révolution agraire, aussi appelée révolution verte. Celle-ci a permis d’accroitre fortement la productivité et le rendement agricoles grâce aux investissements publics. Ainsi, les populations rurales ont pu gagner en qualité de vie. Toutefois, le rythme de ces révolutions est frénétique et peu maitrisé, avec la volonté d’aller toujours plus vite : cela entraine des conséquences négatives sur la fertilité des sols, la résistance des semences aux maladies et les nombreux problèmes de sècheresse.
Puis, entre les années 1970 et la moitié des années 1990, on observe une stabilisation des prix, due aux subventions intenses des producteurs locaux. Cette stratégie protectionniste est sectorielle, unidirectionnelle, couteuse et moyennement efficace. On constate donc des effets mitigés, notamment avec le peu de diversification et de modernisation dans les moyens de production.
Enfin, dans la période post 1990, une nouvelle tendance émerge, avec un marché à la recherche de qualité, tant nutritionnelle que gustative. De plus, l’apparition d’une classe moyenne urbaine nombreuse commence à faire pression sur la demande globale de nourriture, grâce à des revenus plus importants. Parallèlement, la diversification de l’alimentation devient une réalité difficile à soutenir pour les producteurs de riz. En effet, ceux-ci vont se tourner vers la qualité pour se démarquer, avec un prix n’évoluant que très peu pour des quantités produites en baisse, on peut citer l’exemple du riz biologique chinois de meilleure qualité, mais produit en moindre quantité.
Cependant, la sécurité alimentaire est aujourd’hui liée à d’autres enjeux qui prennent de plus en plus de poids, dans un monde où l’accès aux ressources rares devient le nerf de la guerre. Or, avec les changements climatiques, la pollution des sous-sols, la surexploitation de la nature, des externalités négatives voient le jour et redistribuent les cartes de la rareté de celles-ci. Nous allons en détailler ici deux qui nous paraissent essentielles.
Premièrement, dans les pays dont la nourriture de base est le riz, l’eau est une ressource capitale pour la production agricole. En effet, la technique traditionnelle reste l’inondation des rizières, ce qui demande de fortes ressources aquifères. Le développement de l’irrigation reste ainsi la pierre angulaire de la révolution verte et aujourd’hui, plus de 75 % de la production de riz provient de 79 millions d’hectares de terres irriguées[7]. Toutefois, la pollution des nappes phréatiques, la salinisation des sols entrainant leur acidification et la diminution brute des ressources à cause du réchauffement climatique, entrainent une augmentation des couts de production du riz alors que les prix de vente restent stables, créant ainsi un déséquilibre pour les producteurs qui dégagent une marge de plus en plus faible[8].
On pense ensuite à l’accès à la Terre cultivable dans un contexte de surpopulation : d’après la loi des rendements décroissants de D. Ricardo et T. Malthus, que l’on appliquerait aux relations entre la population humaine, l’activité agricole et la Nature, on se rend vite compte que les besoins alimentaires humains tendent, du fait de la forte croissance démographique, à augmenter plus vite que les ressources alimentaires disponibles. Ainsi, les limites de la Nature finiront par bloquer la production effrénée de nourriture et les terres cultivables deviendront de plus en plus des ressources clés[9]. Dans les faits, les superficies cultivées en Asie seraient déjà supérieures aux superficies estimées propices à la culture. Ainsi, l’un des derniers moyens de trouver de nouvelles terres viendrait du défrichement des forêts situées sur des terres cultivables, ce qui représente un peu moins de 20 % de l’ensemble des forêts[10]. Mais ce procédé aurait des conséquences dramatiques sur l’environnement et la biodiversité.
Il faudrait, pour éviter ce scénario, que la classe économique et politique dominante revoie ses méthodes de développement et qu’elle opte pour des modèles plus durables[11]. Cela pourrait passer par la promotion de modèles d’agricultures diversifiées, comme l’agroforesterie, où le rendement est moins important, mais requérant peu de ressources extérieures autres que l’eau, comme les produits fertilisants, les insecticides et herbicides ou les énergies fossiles. Il reste de nombreux progrès à faire en Recherche et Développement pour préserver notre écosystème et assurer des revenus décents auprès des trois milliards de personnes qui constituent la population agricole mondiale.
En somme, les politiques actuelles visant à préserver leurs populations des manques alimentaires sont clairement pratiquées par les pays en développement, alors que les plus gros consommateurs sont les pays développés, ce qui induit que malheureusement, sauf changements dans nos régimes alimentaires occidentaux, nous ne parviendrons que difficilement à faire évoluer ce paradigme dominé par l’économie de marché. De plus, les régimes alimentaires varient selon les pays, et si l’on en croit certaines études[12], nous ne devrions plus connaître à notre époque de famines et stress alimentaire. S’alimenter est un besoin vital, respecter la Nature une loi universelle, concilier les deux, une évolution nécessaire.
Par Hugo Maurer et Tariq Rami
Bibliographie :
Bouman, B.. Water-efficient management strategies in rice production. International Rice Research Notes, North America, 26, jan. 2012. Available at :
http://www.ejournals.ph/index.php?journal=IRRN&page=article&op=view&path%5B%5D=4298&path%5B%5D=4507 — Date accessed: 11 Jul. 2015.
Godfray H. Charles J. et al., Food Security : The Challenge of Feeding 9 Billion People, Science 327, 812 (2010) ;
Hossain M. and Fischer K. S., Rice Research for Food Security and Sustainable Agricultural Development in Asia: Achievements and Future Challenges, GeoJournal, Vol. 35, No. 3, Feeding 4 Billion People: The Challenge for Rice Research in the 21st Century (March 1995), pp. 286-298
Roudart L., Terres cultivables non cultivées : des disponibilités suffisantes
pour la sécurité alimentaire durable de l’humanité. Centre d’études et de prospective. Analyse n° 18, Mai 2010
Timmer C. P., Food Security And Economic Growth: An Asian Perspective. Center for Global Development, November 22, 2004
[1] Banque mondiale, 1990
[2] M. Hossain and K. S. Fischer, 1995
[3] C. Peter Timmer, 2004
[4] Ibid
[5] Ibid
[6] Ibid.
[7] Bouman B., 2012
[8] David B. Lobell, Marshall B. Burke, Claudia Tebaldi, Michael D. Mastrandrea, Walter P. Falcon, Rosamond L. Naylor1, 2008
[9] Roudart L., 2010
[10] Ibid.
[11] Godfray Charles J., 2010
[12] Ibid.