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	<title>Possibles &#187; Amérique Latine</title>
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		<title>Altermondialisme, mouvements sociaux et Forum social mondial :  Défis, contradictions, perspectives &#8211; Par Pierre Beaudet</title>
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		<pubDate>Tue, 29 Sep 2009 13:49:31 +0000</pubDate>
		<dc:creator>raphael canet</dc:creator>
				<category><![CDATA[Changer le monde du local au global (vol.33, no.1-2, été 2009)]]></category>
		<category><![CDATA[Défis dans la construction de l'autre monde]]></category>
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		<description><![CDATA[Le Forum social mondial (FSM) a été un processus ambitieux qui a réellement marqué l’évolution des mouvements populaires dans plusieurs régions du monde ces dernières années. Depuis 2001, des avancées spectaculaires ont permis au FSM de construire un réel espace de réflexion et de dialogue, impliquant des centaines de milliers d’organisations, en ouvrant toutes sortes [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p>Le Forum social mondial (FSM) a été un processus ambitieux qui a réellement marqué l’évolution des mouvements populaires dans plusieurs régions du monde ces dernières années. Depuis 2001, des avancées spectaculaires ont permis au FSM de construire un réel espace de réflexion et de dialogue, impliquant des centaines de milliers d’organisations, en ouvrant toutes sortes de perspectives. Parallèlement, le processus du FSM a facilité la mise en place de mécanismes de coordination entre plusieurs secteurs du mouvement populaire. Bref tout cela représente un indéniable succès. Pour autant il importe aujourd’hui de réévaluer la situation à la lumière non seulement des perspectives et des contraintes des mouvements populaires, mais aussi, dans le contexte de la crise actuelle du capitalisme ou, devrait-on dire, la «crise des crises» qui change les données d’une manière assez radicale.</p>
<p><strong>Quelques notes sur la «crise des crises»</strong></p>
<p>Plusieurs  travaux ont récemment abordé la «crise des crises», notamment ceux de Samir Amin, François Houtart, Walden Bello, Robert Brenner, Michel Husson et de plusieurs autres. Loin d’être une «simple» crise financière, la tempête actuelle est une  crise «d’accumulation», reflétant l’épuisement d’un «modèle» mis en place depuis trente ans (le néolibéralisme). La crise est également un reflet de la compétition en cours (contradictions inter-impérialistes), entre un empire déclinant (les États-Unis) et l’émergence de nouveaux pôles capitalistes, encore trop ambigus pour s’imposer (Union européenne, Chine, notamment). Face à cela, les dominants tentent de reprendre l’initiative contre les dominés, en leur faisant accepter (hégémonie), ou en leur imposant (coercition) une «sortie de crise» qui permettrait la relance de l’accumulation. De toute évidence, ce processus sera laborieux, difficile, complexe.</p>
<p><em>Quels modèles de «sortie de crise» ?</em></p>
<p>Le capitalisme sous sa forme néolibérale a permis une formidable relance de l’accumulation capitaliste depuis les années 1980. La financiarisation, le démantèlement partiel du filet de sécurité sociale, la délocalisation des segments à forte intensité de main d’œuvre vers les nouveaux «ateliers» du monde ont permis une formidable explosion de l’accumulation. Aussi devant la crise actuelle, le réflexe des dominants est de «réparer» ce mode en en éliminant les travers les plus criants. Dans leur optique (comme on l’a constaté au sommet du G-20 à Londres en avril dernier), il s’agit d’une nouvelle «régulation» qui devrait permettre de «nettoyer» les institutions financières (qui ont l’ascendant dans le modèle actuel). Bref, d’éliminer les actifs «toxiques» et les pratiques «prédatrices». Ce nettoyage devra être toutefois financé par les classes populaires, immédiatement (hausses de taxes et coupures de services) et à long terme (la dette), ce faisant, en érodant encore davantage ce qui reste du modèle keynésien. Le «laboratoire» de cette opération est évidemment dans l’épicentre du système, soit aux États-Unis, où le gouvernement fédéral vise à refinancer les banques tout en imposant aux classes moyennes et populaires de sombres coupures dans leurs conditions de vie et de travail, présentées comme le seul moyen de sauver leur emploi.</p>
<p><em>Rivalités inter-impérialistes</em></p>
<p>Les dominants en Chine, dans les pays émergents et dans plusieurs pays de l’Union européenne, ne sont pas tout à fait d’accord avec cette sortie de crise qui permettrait aux États-Unis de perpétuer leur domination (notamment via leurs institutions financières et le maintien du dollar américain comme monnaie de référence mondiale), et ce, sans procéder aux «réformes» qu’ils ont eux-mêmes imposées au reste du monde durant les années 1980-90 (l’ajustement structurel). Le non-consensus au sein des dominants porte donc sur la stratégie de sortie de crise, mais aussi sur le leadership et la cohérence de l’ensemble du système maintenue depuis 1945 sous l’égide des États-Unis. L’Union européenne voudrait imposer aux États-Unis de financer leur propre crise (via une dévaluation sans précédent de leurs actifs et des revenus), au lieu de la «déverser» sur les autres États à qui on demande de «faire leur part» en s’endettant et en participant au sauvetage de l’économie états-unienne. L’Europe et les pays émergents voudraient également établir une autre architecture mondiale (réforme du FMI et de la Banque mondiale), consolider de forts «blocs régionaux» semi-autonomes (en commençant par l’UE) et revitaliser l’ONU, notamment pour le maintien de la «paix» (c’est-à-dire la «pacification» des peuples récalcitrants). En bref, accentuer le virage néolibéral quitte à lui trouver des formes «accommodantes», social-libérales.</p>
<p><em>La guerre« sans fin» reconfigurée</em></p>
<p>Devant cette impasse, les dominants états-uniens disposent, avec leur indéniable supériorité militaire, d’une carte-maîtresse. C’est le résultat des énormes investissements consentis depuis la fin de la guerre froide, qui ont culminé avant même l’arrivée de George W. Bush au pouvoir (la stratégie dite du «full spectrum dominance»). En clair, il s’agit d’assurer, non seulement la domination états-unienne actuelle, mais l’écrasement des compétiteurs «potentiels». Sous la présidence Bush, cette guerre «sans fin», «préventive», «unilatérale» a été portée à son paroxysme, suscitant de graves errements tactiques et des échecs retentissants. Mais aujourd’hui avec Obama, on envisage («realpolitique»), de perpétuer la guerre sans fin sous d’autres formes. La «réorganisation» en cours de l’occupation de l’Afghanistan et de l’Irak, l’encerclement progressif de la Russie (en évitant des confrontations inutiles comme en Géorgie l’été passé), la multilatéralisation de cette guerre (avec l’OTAN au centre), sont autant d’efforts consentis pour remettre l’Empire sur les rails et de facto, assurer l’hégémonie états-unienne sur la «triade» et sur une grande partie du reste du monde. Pour arriver jusque-là, les États-Unis misent sur le fait que les dominants européens  (et japonais) ont traditionnellement accepté, parfois avec réticence, cette subordination<a href="#_ftn1">[1]</a>. Ainsi pourrait se structurer la «nouvelle» guerre du vingtième-et-unième siècle, contre la Russie, éventuellement contre la Chine, en passant par des confrontations avec de nombreux États «récalcitrants» (le Venezuela, l’Iran, la Corée du nord, etc.). Cette relance de la guerre sans fin ne se fait pas sans la mise de l’avant de nouvelles tactiques et approches et n’exclut pas des négociations partielles, par à coup, comme on le voit avec Obama sur l’Iran par exemple. Mais la substance demeure la même : assurer la subordination des États, petits et grands, aux impératifs de l’Empire.</p>
<p><strong>Les mouvements populaires confrontés</strong></p>
<p>Regardons maintenant l’autre versant de la lutte. Depuis la moitié des années 1990, principalement en Europe et en Amérique du Sud, les dominants ont contesté le «modèle» néolibéral. Ils ont réussi à mener et même à gagner, jusqu’à un certain point, la «bataille des idées», sans toutefois réussir (à part quelques exceptions) à déraciner le néolibéralisme qui s’est redéployé sous de nouvelles formes, tout en poursuivant son labeur de déstructuration/restructuration du capitalisme et des luttes de classes.</p>
<p><em>Un autre monde possible et/ou nécessaire</em></p>
<p>Cette effervescence a pris la forme de nouvelles coalitions impliquant des mouvements sociaux «anciens» (syndicalisme) et «nouveaux» (paysans, écologistes, jeunes). Celles-ci se sont déployées comme autant de contre-pouvoirs, en capilarisant leurs structures (les réseaux). De tout cela ont émergé de vastes alliances ou «alliances d’alliances» qui ont alors débouché sur des «réseaux de réseaux» à l’échelle internationale, dont le plus important est le FSM. Ces nouvelles configurations sociales politisées se sont jetées dans un nombre incalculable de batailles, de manœuvres défensives, de blocages, en refusant souvent (mais pas toujours) de se subordonner à des agendas politiques. Par contre elles se sont déployées en force d’appui électoral aux projets de centre-gauche, dans le sillon d’une social-démocratie profondément transformée (le social-libéralisme).</p>
<p><em>L’irruption des subalternes</em></p>
<p>Contrairement aux expériences précédentes de coalitions «de gauche», les alliances des dernières années, agissant sous la forme de réseaux, ont permis de renforcer l’autonomie des mouvements, notamment de ceux qui ont été mis en place par les classes et groupes subalternes (piqueteros-chômeurs, autochtones, paysans sans-terre, dalits). L’horizontalité, l’action «positive» en faveur de ceux qui sont généralement marginalisés dans les mouvements (Femmes, jeunes, immigrants, autochtones, paysans), l’élaboration de nouveaux mécanismes de coordination et d’information ont été les outils de cette élaboration. Et ainsi, dans ce contexte, les réseaux ont acquis une importance inédite, non seulement comme vecteurs de la mobilisation populaire, mais également comme porteurs d’une autre utopie qu’ils n’ont pu cependant par encore réussi à définir clairement. Le résultat est un ensemble de contradictions de forte intensité où les classes populaires ne capitulent pas, continuent leurs mobilisations et leurs avancées, tout en étant confrontées au fait qu’elles n’ont pas la capacité de construire un projet contre-hégémonique.</p>
<p><em>Le «laboratoire» latino américain</em></p>
<p>Tout cela s’articule de manière profonde et spectaculaire en Amérique du Sud. De puissantes insurrections de masse ont renversé non seulement des régimes, mais des systèmes mis en place par le capitalisme mondialisé (Argentine, Bolivie, Équateur, Venezuela). Ailleurs, sans réussir à vaincre, ces insurrections se sont imposées sur des espaces transversaux (géographiquement et/ou socialement). Dans la majorité des cas, les mouvements ont imposé un déplacement du mode de gouvernance de façon à élargir leurs positions. Maintenant confrontés à ces partis dits de «centre-gauche» (social-libéralisme), ils réussissent à maintenir un niveau assez élevé de mobilisation, voire à disloquer les réseaux et les organisations des dominants (comme en Bolivie ou au Venezuela). Ils internationalisent ou au moins régionalisent leurs luttes. Par ailleurs, les mouvements subissent de fortes tensions qui traversent les classes populaires, et les ramènent devant leurs propres contradictions, hésitations et bifurcations.</p>
<p><em>La guerre de position</em></p>
<p>Gramsci nous disait que dans la crise, lorsque le vieux tarde à disparaître et que le nouveau hésite à venir, la société est atteinte de syndromes morbides. De très graves cassures apparaissent en laissant percevoir la capacité destructive des dominants. Ces capacités peuvent être «transférées», si on peut dire, chez les dominés. «Pauvres contre pauvres», «tout le monde contre tout le monde», et voilà le monde facilement replongé dans l’ethnicisme, la barbarie, le génocide. De la lutte de classes à la guerre raciale, le pas est vite franchi (dont les fondements sont posées dans la «guerre des civilisations»), comme on l’a vu en Europe durant une bonne partie du vingtième siècle. Pour le moment cependant, les dominés sont encore assez forts pour éviter cette dérive. Ils demeurent à la fois «retranchés» dans leurs espaces réels et virtuels. Ils hésitent entre la défensive (plus sécuritaire et plus avantageuse) et l’offensive (très risquée) et cette hésitation vient en bonne partie du fait qu’ils n’ont pas un projet contre-hégémonique.</p>
<p><strong>Le Forum social : espace dialectique et dynamique des mouvements</strong></p>
<p>Depuis 2001, un nouvel outil a été «inventé» comme passerelle et moyen d’interaction entre les mouvements populaires. Il est apparu au Brésil, non pas par hasard, mais parce qu’il est issu des avancées de longue durée marquées par les mouvements populaires de ce pays. Par la suite comme on le sait, l’initiative s’est internationalisée, tout en conservant une forte connotation brésilienne et latino-américaine.</p>
<p><em>Avancées et limites </em></p>
<p>Plusieurs travaux récents (Whitaker, Santos, Stampa, Negri) ont proposé des bilans détaillés du processus du Forum. Son élargissement (social et géographique), sa capacité d’adaptation (horizontalité, fluidité), son impact sur les mouvements sociaux et la société en général, se sont sans cesse accrus, de 2001 à 2009. Certes, les contradictions ont été et demeurent multiples : éparpillement, routinisation, bifurcations régionales menant à des impasses, etc. En gros et sur le fond, le FSM a été profondément modelé par les avancées et les limites des mouvements dans les espaces où il a été mis en place, tout en ayant sur ces mouvements une influence certaine. Cause et conséquence à la fois de processus plus larges, le FSM reflète bien la principale ligne de fracture du mouvement social, entre sa capacité de résistance d’une part, et ses limites à formuler un projet contre hégémonique global et cohérent, d’autre part.</p>
<p><em>La bataille des idées</em></p>
<p>En gros, le FSM a été assez efficace dans la grande bataille des idées, dans la délégitimation de la «pensée unique» exprimée par les secteurs les plus arrogants du néolibéralisme. Cette bataille s’est faite en faisant converger les perspectives radicales des luttes anticapitalistes et anti-impérialistes de mouvements de masse comme le MST, avec les projections néokeynésiennes de réseaux comme ATTAC. Elle s’est également déroulée en faisant appel à un vaste aréopage d’intellectuels plus ou moins «organiques», de Chomsky à Stedile en passant par Stiglitz et le <em>Monde diplomatique</em>. Elle s’est répercutée sur diverses sociétés, via non seulement les mobilisations, mais aussi par les médias «alternatifs» (notamment électroniques). Elle a pris la forme d’une critique sévère des diverses dimensions de la mondialisation néolibérale, critique aujourd’hui validée par la crise. Elle s’est également aventurée, quoique modestement, sur le terrain des alternatives économiques, sociales, écologiques, revitalisant et modernisant le concept du bien commun. Enfin cette bataille des idées a brisé un certain nombre de tabous plus ou moins paradigmatiques en facilitant une nouvelle «sociologie des émergences» (Santos) dans les territoires traditionnellement non explorés de l’identité, des «valeurs», de l’utopie.</p>
<p><em>Les défis </em></p>
<p>Huit ans plus tard, le FSM continue d’évoluer, d’autant plus que son horizontalité et son ancrage large lui permettent d’éviter la rigidification. Toutefois, on le constate depuis 2006 notamment, il rencontre de nouveaux défis. Le premier défi est sans doute la «banalisation» ou la ritualisation du FSM, comme un «évènement» qu’il «faut» organiser, et non comme un processus vivant et changeant. Cette routinisation guette toujours non seulement les mouvements sociaux, mais aussi les initiatives de réseautage (on pense aux Internationales du siècle précédent). Elle relève de plusieurs facteurs dont les limites des mouvements sociaux à continuer dans l’innovation et la résistance. Il y a également le poids des «appareils» et de leur sociologie bureaucratisante, normalisante, tendant à reproduire au lieu de créer, ce qu’on constate dans les grandes organisations syndicales et certains ONG notamment.</p>
<p><em>De nouveaux paradigmes organisationnels</em></p>
<p>Le FSM et les mouvements qui en sont à la base sont, à un autre niveau, confrontés à leurs propres limites, d’où la tendance (sociologique et idéologique) à penser ou à espérer des «raccourcis», qui sont mis à l’agenda par des organisations, des personnalités, des réseaux charismatiques, souvent populistes (mais pas toujours) et qui se proposent comme les «organisateurs» de la mobilisation populaire et de la transformation sociale. Le fait est que la question de l’organisation est posée, notamment face au pouvoir, qu’on veuille le transformer, le capturer ou le marginaliser. Mais jusqu’à un certain point, l’innovation sociale des dernières décennies, y compris celle du FSM, secondarise (sans l’éliminer totalement) le concept de l’organisation-miracle, du chef-miracle, du moment «cataclysmique» de la «prise du pouvoir». Restent à aller plus loin que ce qui a été réalisé ces dernières années et à imaginer (comme on le voit aujourd’hui en Bolivie) une nouvelle configuration des mouvements par rapport au politique. Ce qui passe par au moins deux contradictions. Celle de l’autonomie d’une part, moment incontournable de l’affirmation des classes subalternes. Celle de la convergence d’autre part, par laquelle ces classes et leurs mouvement identifient les points d’intersection stratégiquement indispensables et tactiquement réalisables.</p>
<p><strong>Les dix prochaines années</strong></p>
<p>Construire le mouvement populaire reste au centre de l’attention de tous ceux et celles qui luttent pour un autre monde, y compris et à commencer par le FSM. Il n’y a ni raccourci ni substitut. Et le travail est franchement à peine entamé, compte tenu de nombreux facteurs. Le fait est que dans notre monde néolibéralisé, la vaste majorité des couches populaires demeure inorganisée, dans la dislocation du monde du travail traditionnel, la bidonvillisation et la déstructuration du monde rural. Et à côté de cette masse, ici et là, des embryons de nouvelles formes organisationnelles surgissent : elles doivent être renforcées, protégées, appuyées.</p>
<p><em>Le projet contre hégémonique</em></p>
<p>C’est dans ce bouillonnement qu’apparait l’ébauche du projet contre-hégémonique. Il surgit dans les initiatives de résistance et de blocage, le refus (<em>Que se vayan todos</em>), la capacité de jeter de (gros) grains de sable dans l’engrenage des puissants. Des grèves surgissent des occupations d’entreprises et de ces occupations s’élaborent de nouvelles gouvernances, encore très locales, mais porteuses. Il surgit dans le laborieux travail des convergences, qu’on voit à l’œuvre en Bolivie ou au Népal, où les classes populaires dans toute leur diversité et leurs contradictions négocient entre elles l’étroit chemin entre la capitulation et l’aventure.</p>
<p><em>Échec à la guerre</em></p>
<p>Ce contre projet n’a pas d’avenir si il ne réussit pas à déjouer l’adversaire dont la stratégie est basée sur la militarisation du monde et l’enchaînement des classes populaires aux projets barbares (guerre de civilisation) à connotation ethnique et raciste. Ce n’est pas évident pour tout le monde, mais dans ce contexte, la bataille de Gaza, de Bagdad ou de Kaboul n’est pas un «évènement» lointain et malheureux où on se solidarise avec l’«autre», mais un terrain de confrontation immédiat et percutant pour tout le monde, y compris à Sao Paulo, Mumbai, Paris ou Los Angeles.</p>
<p><em>Écosocialisme</em></p>
<p>Le projet contre hégémonique du vingt-et-unième siècle est définitivement en rupture avec toutes les idéologies et utopies de la «modernité», de la «croissance économique», du «progrès technoscientifique». Pendant des décennies, les mouvements sociaux ont été aveuglés par une idéologie des «lumières» tamisée à gauche, sans trop écouter les avertissements critiques et prophétiques de plusieurs. Mais aujourd’hui, ce projet de la «modernité» est en phase terminale. Encore de manière ambigüe, le mouvement met alors de l’avant cette perspective écosocialiste où, parmi plusieurs traits marquants, figure cette notion que la protection de l’environnement naturel est organique à toute élaboration de développement social équitable.</p>
<p><em>Le retour des exclu-es</em></p>
<p>Les paysans, autochtones, dalits et autres exclus de ce monde sont bien sûr de retour et ils n’ont pas demandé la «permission» à personne. Mais ce retour reste encore un défi pour qu’il prenne toute sa force et sa signification. Il ne s’agit évidemment pas de dramatiser les contradictions au sein des classes populaires. Encore moins de diviser les mouvements populaires entre les «bons» (les nouveaux) et les «méchants» (les anciens). Néanmoins, l’équation est en train de changer, et pas seulement sur une base théorique. Dans la pratique des masses urbaines et rurales, cette nouvelle «multitude» reconfigure les lieux et les pratiques de la lutte pour l’émancipation.</p>
<p><em>De nouvelles «boîtes à outils»</em></p>
<p>Pour permettre et accentuer toutes ses avancées, les mouvements populaires, de même que le FSM, construisent de nouveaux «outils» qui sont à la fois conceptuels et pratiques. L’épistémologie même, -les concepts- est en transformation (Santos), ce qui ne veut certes pas dire une «tabula rasa», mais de nouveaux développements permettant de comprendre la substance des choses dans leur élaboration contemporaine, complexe, dialectique. Parallèlement, le mouvement populaire produit de nouvelles tactiques, de nouvelles «mécaniques», visant toujours et davantage le renforcement des résistances <span style="text-decoration: underline">par</span> leur démocratisation (une «leçon» durement apprise depuis l’implosion du socialisme «réellement existant» du passé). Les «outils» pratiques dont le mouvement a besoin impliquent de nouvelles «technicités» dans toutes sortes de domaines (gestion, communication, gouvernance, etc.). C’est aussi une bifurcation vers le «glocal», c’est-à-dire la capacité d’ancrer les résistances dans un espace dense et structuré tout en les projetant et en les faisant converger à une échelle plus vaste.</p>
<p><em>Du et de la politique</em></p>
<p>Pour terminer, le mouvement populaire et ses expressions et espaces comme le FSM fait bien évidemment de la «politique» au sens de la «polis» et de l’action citoyenne sur les structures du pouvoir. Mais plus concrètement, le défi actuel est double. À une première échelle, il faut construire (c’est une métaphore) un nouveau «front uni antijaponais», pour vaincre, ou au moins faire reculer, l’Empire. Pour cela il faut sortir des sentiers balisés, ce qui veut dire en clair constituer, et donc même animer, les plus grandes coalitions sociales, y compris avec les expressions multiples du projet social-libéral, comme le font nos camarades latino-américains pour bloquer la droite et ses supporteurs états-uniens. Chercher également à utiliser, sans se subordonner, les contradictions inter-impérialistes, toujours pour affaiblir l’Empire, sans servir de marche pied aux compétiteurs de cet Empire. Simultanément, encore là dans le cadre de la métaphore du Front uni antijaponais, il faut bâtir sa propre force, marginaliser, au sein de l’alliance, le social-libéralisme, voire, renverser l’équation au profit des mouvements populaires. C’est une opération certes très risquée !</p>
<p><em>Un, cent, mille FSM</em></p>
<p>Dans tout cela, le rôle du FSM est incontournable. Un FSM créatif, innovateur, audacieux, inclusif, un espace (en fait un espace d’espaces) où se dévoilent, se discutent, s’élaborent les pluralités du mouvement populaire, dans son volet de résistance comme dans son volet de construction des alternatives. Bien sûr, ce développement implique une capilarisation, le développement d’embranchements vers des pays, régions, sous-régions, territoires locaux et nationaux. Également, vers toutes les avenues que prennent les mouvements populaires, dans le syndicalisme, l’altermondialisme, l’écologie, le féminisme. Et enfin, sur tous les terrains principaux de la grande confrontation et de la bataille des idées. Au-delà de la prolifération, le FSM des dix prochaines années doit se densifier, animer des processus de réflexion et d’articulation prolongés et d’envergure. Nous avons besoin de créer, en même temps, toutes sortes de nouveaux projets, des «universités populaires» (Santos) à la télévision altermondialiste du monde (c’est maintenant possible sur la toile) en passant par des formes inédites de débats, de dramatisations, de mobilisations.</p>
<p><strong>Pierre Beaudet &#8211; </strong>Professeur à l’École de développement international et mondialisation de l’Université d’Ottawa.</p>
<hr size="1" /><a href="#_ftnref1">[1]</a> Ce capitulannionisme des élites européennes ne date pas d’hier. On se souvient de ce qu’elles disaient dans les années 1930 : «mieux vaut Hitler que le Front populaire». La priorité était (et demeure) de mâter les classes populaires, quitte à se subordonner à un adversaire capitaliste plus puissant.</p>
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		<title>Une Patria Grande pour le continent sud-américain &#8211; Par Pierre Beaudet</title>
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		<pubDate>Sat, 01 Aug 2009 03:34:04 +0000</pubDate>
		<dc:creator>admin</dc:creator>
				<category><![CDATA[Altermondialisme (vol.32, no.3-4, Aut.2008)]]></category>
		<category><![CDATA[Rôle du politique]]></category>
		<category><![CDATA[Amérique Latine]]></category>
		<category><![CDATA[institutions internationales]]></category>
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		<description><![CDATA[En Amérique du Sud, berceau des forums sociaux et de l’altermondialisme, se produit aujourd’hui sous nos yeux un intéressant processus de mobilisation sociale et d’innovation politique qui secoue la chape de plomb qui sévit sur ce continent depuis 500 ans sous la domination européenne et plus récemment sous la pesante influence des États-Unis. Parmi les [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p style="text-align: justify">En Amérique du Sud, berceau des forums sociaux et de l’altermondialisme, se produit aujourd’hui sous nos yeux un intéressant processus de mobilisation sociale et d’innovation politique qui secoue la chape de plomb qui sévit sur ce continent depuis 500 ans sous la domination européenne et plus récemment sous la pesante influence des États-Unis. Parmi les chantiers en effervescence se trouve celui de l’intégration sud-américaine. En effet, le vieux rêve de Simon Bolívar de créer «une» Amérique du Sud unie et capable de prendre sa place dans le monde connaît une nouvelle vie. Les enjeux, les contradictions, les défis, sont multiples.</p>
<p style="text-align: justify">
<h2>L’histoire bascule</h2>
<p style="text-align: justify">Tout au long du vingtième siècle, le paysage politique, social, économique, culturel de l’Amérique latine, a été dominé par l’influence des États-Unis. Et pour cause, depuis la fameuse déclaration du Président James Monroe en 1823, Washington s’est arrogé le droit d’intervenir dans «son» continent. Ainsi jusque dans les années 1990, de terribles dictatures sont maintenues à bout de bras par les États-Unis au Chili, au Guatemala, en Argentine et plusieurs autres pays où des rébellions populaires sont mâtées par la violence extrême. Entre-temps, l’économie de ces pays est «adaptée» sur mesure pour fournir aux États-Unis des produits miniers et agricoles appropriés par de grandes entreprises multinationales états-uniennes. Plus tard dans le tournant de la mondialisation néolibérale, Washington entreprend d’institutionnaliser cette intégration/subordination dans le cadre de la <em>Zone de libre-échange pour les Amériques</em> (ZLÉA), un projet mis sur la table par le Président Clinton en 1994.</p>
<p style="text-align: justify">Mais en quelques années, le paysage est chambardé. À partir du nouveau millénaire, de nouvelles générations de mouvements sociaux et politiques apparaissent du Rio Grande à la Terre de feu. En Argentine, en Bolivie et ailleurs, ils réussissent à enrayer, voire à bloquer le projet néolibéral. Plus tard profitant de la réouverture démocratique, les populations votent massivement pour des partis de gauche (Brésil, Uruguay, Bolivie, Équateur, etc.), espérant des transformations fondamentales.</p>
<p style="text-align: justify">Le continent est en effervescence et dans cette foulée, le projet de la ZLÉA est contesté un peu partout. Une coordination hémisphérique des mouvements sociaux, l’<em>Alliance sociale continentale</em>, est mise en place, regroupant des mouvements et des coalitions (notamment le <em>Réseau québécois pour l’intégration continentale</em> qui organise en avril 2001 un historique <em>Sommet des peuples des Amériques</em> à Québec). Finalement en novembre 2005, le projet de la ZLÉA est effectivement enterré par les gouvernements sud-américains, au grand dam du Président Bush et de son principal allié dans le dossier, le gouvernement canadien. C’est de ce grand basculement qu’émergent de nouveaux projets d’intégration animés à partir de l’Amérique du Sud et qui s’inscrivent dans la recherche d’alternatives au modèle libre-échangiste et néolibéral dominant.</p>
<p style="text-align: justify">
<h2>Le rêve de l’intégration</h2>
<p style="text-align: justify">Bien qu’héritière d’une histoire commune, l’Amérique du Sud reste un continent diversifié à tous les niveaux, y compris sur le plan économique. Des pays «riches» (relativement au continent) comme le Chili, l’Uruguay, l’Argentine, coexistent avec des zones de grande misère, dans les pays andins, en Amérique centrale. Entre tout cela s’interpose un géant économique et démographique, le Brésil. Certes, l’intégration continentale harmonieuse apparaît aujourd’hui comme une nécessité, tant pour renforcer les États spécifiques que pour permettre au continent de jouer dans la «cours des grands» dans un univers mondialisé et structuré autour de grands ensembles comme l’Amérique du Nord, l’Union européenne, la Chine.</p>
<p style="text-align: justify">Mais le projet reste plus facile à dire qu’à faire, compte tenu non seulement des disparités mais aussi des rivalités, voire des conflits qui existent un peu partout. Jusqu’à récemment, ces obstacles ont empêché en pratique plusieurs projets d’intégration de prendre leur essor (comme le <em>Marché Commun du Sud</em> (Mercosur), la <em>Communauté andine de Nations,</em> le <em>Caricom</em>, etc.). Le <em>Mercosur</em>, mis en place en 1991 par le Brésil, l’Argentine, l’Uruguay et le Paraguay a peut être été le plus loin dans la tentative d’élaborer un cadre de coopération fonctionnel. Mais pendant longtemps, les gouvernements néolibéraux qui dominaient dans ces pays étaient bien plus intéressés à développer leurs relations bilatérales, avec les États-Unis ou l’Europe, qu’à renforcer les liens intra continentaux.</p>
<p style="text-align: justify">C’est donc ce qui a changé à partir de 2002 avec l’élection du président Lula au Brésil, dans la foulée de la tenue du premier Forum social mondial à Porto Alegre en janvier 2001. Depuis, les avancées ont été importantes, tant sur le plan de l’élargissement du Mercosur (qui compte maintenant un nouvel État-membre le Venezuela, ainsi que cinq États associés, la Colombie, le Pérou, la Bolivie et l’Équateur et le Chili) que sur le plan des projets d’intégration que le Brésil voudrait renforcer dans le cadre de la <em>Communauté sud-américaine des Nations</em>, lancée symboliquement à Cuzco en 2004. Pour le moment cependant, le Mercosur, qui représente une véritable force économique (250 millions d’habitants et un PNB consolidé de 2500 milliards de dollars, soit 75% du PNB de l’Amérique du Sud), n’avance pas aussi rapidement que certains le voudraient.</p>
<p style="text-align: justify">Certains États accusent le Brésil d’utiliser son poids pour imposer ses priorités. Les grandes entreprises brésiliennes, dont la société publique Pétrobras, n’ont pas des pratiques très différentes des autres multinationales, comme on l’a vu dans les difficultés de la Bolivie et de l’Équateur de reprendre le contrôle de leurs ressources. Par ailleurs, divers conflits opposent l’Argentine et l’Uruguay.</p>
<p style="text-align: justify">Les États-Unis entre-temps ne restent pas inactifs en tentant de signer des accords de libre-échange avec des États à qui on promet d’ouvrir le marché états-unien, ce qui est certes tentant pour des pays encore pauvres et qui sont jusqu’à un certain point en compétition les uns avec les autres. Malgré ces obstacles, l’intégration économique avance via de grands projets d’infrastructure dans le domaine des transports, de l’énergie et de l’agriculture.</p>
<p style="text-align: justify">
<h2>Patria Grande</h2>
<p style="text-align: justify">En décembre 2004, Fidel Castro et Hugo Chavez mettent sur la table un nouveau projet, l’<em>Alternative Bolivarienne pour les Amériques</em> (ALBA) qui veut réaliser le projet de Bolívar de constituer en Amérique du Sud une Patria Grande. Peu à peu se joignent à l’ALBA la Bolivie d’Évo Morales (en 2006), le Nicaragua après le retour au pouvoir des Sandinistes (2007) et plus récemment, le Honduras (2008). Plusieurs autres États dits «associés» sont également partie prenante du processus, notamment l’Équateur, l’Uruguay, la République dominicaine et les îles de la Dominique et de Saint-Kitts. Pour le moment, l’ALBA se présente comme un projet encore vague. On y entend beaucoup de déclarations quelque peu ambitieuses, mais on y voit aussi des actions concrètes qui jusqu’à un certain point concrétisent l’utopie de l’intégration.</p>
<p style="text-align: justify">Contrairement au Mercosur qui s’affiche comme un processus d’intégration économique, l’ALBA se présente comme un projet «contre hégémonique» où l’Amérique du sud, selon le sociologue Emir Sader, est «devenue le maillon le plus faible de la chaîne impérialiste» :</p>
<blockquote>
<p style="text-align: justify">En réunissant ces pays et les mouvements sociaux, l’ALBA s’est transformé en un nouvel horizon historique de l’Amérique latine et des Caraïbes, à partir duquel toutes les forces progressistes devront penser leur identité, leurs objectifs et leurs formes d’action. Elle devient un exemple modèle de l’application d’un commerce équitable, de solidarité, de coopération. Un espace alternatif au libre-échange, à la domination du marché, en révélant concrètement comment c’est par un échange entre besoins et possibilités que l’on vient à bout de l’analphabétisme, que l’on renforce l’agriculture familiale et la sécurité alimentaire, que l’on redonne la vue à des millions de personnes, en bref, où l’on met les besoins de la population au-dessus des mécanismes du marché et de l’accumulation du capital. [1]</p>
</blockquote>
<p style="text-align: justify">Au-delà des déclarations, l’ALBA s’est structurée autour de grands projets. Dans un premier plan, le Venezuela, gros producteur de pétrole, fournit d’importantes quantités de combustible à des prix largement inférieurs à ceux du marché international [2]. En fait cet accord pétrolier inclut beaucoup plus de pays que les seuls États-membres de l’ALBA puisque 14 États sont maintenant membres de Petro Caribe, que Chavez voudrait bien élargir à l’échelle du continent (le projet de Petro SUR). En attendant, dans le cas d’un pays pauvre comme le Nicaragua, les avantages sont indéniables puisque la formule représente des économies d’environ $430 millions de dollars pour la seule année 2008. PDVSA, l’entreprise vénézuélienne de pétrole, investit de vastes sommes dans le secteur énergétique à Cuba, en Bolivie et ailleurs. [3]</p>
<p style="text-align: justify">Parallèlement à l’énergie, l’ALBA promeut les échanges dans toutes sortes de domaines. Avec l’appui financier du gouvernement Chavez, plus de 30 000 coopérants cubains sont ainsi actifs au niveau de la santé et de l’éducation, non seulement au Venezuela, [4] mais aussi dans les pays les plus pauvres de la région comme Haïti par exemple. Le projet de TELESUR est un autre développement qui attire l’attention. Cet «anti-CNN» veut non seulement produire des images pour l’Amérique du Sud, mais surtout offrir une autre perspective sur les évènements et les personnalités qui font l’histoire. Récemment, l’idée a été lancée par Hugo Chavez de créer une «Banque du Sud» qui remplacerait éventuellement le FMI et la Banque mondiale comme soutien «en dernier recours» au niveau financier pour les pays d’Amérique du Sud. Le projet est encore à l’état d’embauche, mais le Président vénézuélien a annoncé une capitalisation initiale de sept milliards de dollars.</p>
<p style="text-align: justify">Enfin, fait singulier à remarquer, l’ALBA veut laisser une place, à côté des États, aux mouvements sociaux, via un Conseil des mouvements sociaux. Lors de leur dernière rencontre à Tintoréro (Venezuela), une centaine d’organisations syndicales et populaires se sont dites en accord pour concrétiser cette présence de la société civile populaire au sein de l’ALBA en faisant la promotion du «commerce équitable» plutôt que du «libre-échange [5]». Notons par ailleurs, dans cette même perspective d’interaction avec les mouvements sociaux, que Caracas fut l’hôte d’un volet du Forum social mondial polycentrique de 2006 (avec Bamako au Mali et Karachi au Pakistan) et que le gouvernement bolivarien a fortement appuyé son organisation.</p>
<p style="text-align: justify">
<h2>Les défis</h2>
<p style="text-align: justify">Comme on peut l’imaginer, le projet de l’ALBA excite les imaginations et les espoirs d’un bout à l’autre du continent. Toutefois, le rêve est tempéré quand on considère les obstacles internes et externes qui confrontent le projet. Le gouvernement d’Hugo Chavez, qui est la véritable dynamo de l’ALBA, est dans une passe difficile depuis l’échec du référendum constitutionnel de l’an dernier. Bien que l’État dispose d’énormes surplus financiers liés aux fluctuations à la hausse des prix de l’énergie, l’économie ne va pas très bien, en témoignent les taux de chômage et la déliquescence des infrastructures. Et sur le plan politique, Chavez reste de plus en plus contesté par l’opposition de droite, mais aussi par une partie de la gauche qui craint une certaine dérive populiste et autoritaire. Néanmoins, Chavez n’a pas dit son dernier mot. Le projet de transformation qui reste à venir s’appuie sur le désir d’émancipation de millions de personnes qui voient dans la «révolution Bolivarienne» le seul espoir de s’en sortir.</p>
<p style="text-align: justify">Ailleurs sur le continent, les gouvernements de gauche peinent à répondre aux attentes de la population. La réélection des gouvernements de gauche dans plusieurs pays (Brésil, Chili, Uruguay) est loin d’être garantie dans un contexte où des turbulences sociales s’aggravent. Tout cela se conjugue pour fragiliser les projets d’intégration et de création de la Patria Grande.</p>
<p style="text-align: justify">
<h2>À quand le retour des Yankees ?</h2>
<p style="text-align: justify">Mais sans doute les adversaires les plus redoutables de l’ALBA se retrouvent au nord du Rio Grande. Certes, dans le sillon des débâcles de l’Irak et de l’Afghanistan, les États-Unis ont été discrets en Amérique du Sud ces dernières années, ce qui a profité non seulement au Venezuela et à l’ALBA, mais aussi au Brésil qui cherche à s’afficher comme puissance régionale, voire mondiale [6].</p>
<p style="text-align: justify">Dans le contexte de la crise énergétique mondiale cependant, il serait surprenant que Washington «oublie» sa sphère d’intérêts rapprochée. Actuellement, les États-Unis importent près de cinq millions de barils de pétrole par jour d’Amérique du sud, principalement du Venezuela ! Les réserves en hydrocarbures abondent dans les pays andins, sur la côte est (au large du Brésil) et bien sûr dans le bassin caribéen. Et ces chiffres étourdissants ne tiennent même pas compte du gaz naturel dont on connaît les réserves faramineuses en Bolivie et en Équateur.</p>
<p style="text-align: justify">Qu’attendre donc des États-Unis sinon un retour en force, à un moment ou l’autre ? Ce qui explique les investissements considérables qui sont actuellement consentis du côté de la Colombie, où l’aide et la présence militaires américaines ont considérablement augmenté. C’est tout un développement pour un pays qui a la plus longue frontière avec le Venezuela et qui a avec Hugo Chavez une longue série de contentieux. Autre signe avant-coureur, l’administration Bush vient de remettre en place la lVe flotte (démembrée en 1950) et dont le mandat est de «sécuriser» la Caraïbe et les océans entourant l’Amérique du Sud. [7]</p>
<table border="1" align="center">
<tbody>
<tr>
<td>
<h2 style="text-align: center">Les objectifs officiels de l’ALBA (2004)</h2>
<ul>
<li>Promouvoir le commerce et l’investissement entre les États-membres sur la base de la coopération, dans le but d’améliorer la vie des peuples et non de faire des profits ;</li>
<li>Renforcer la coopération entre les États-membres pour rendre disponible la santé et l’éducation gratuitement aux peuples ;</li>
<li>Favoriser l’intégration des secteurs de l’énergie pour répondre aux besoins des peuples ;</li>
<li>Faciliter la création de médias alternatifs pour contrebalancer les médias états-uniens et pour promouvoir l’identité latino-américaine ;</li>
<li>Promouvoir la redistribution des terres et la sécurité alimentaire ;</li>
<li>Développer les entreprises publiques ;</li>
<li>Développer le secteur industriel de façon à ce que les États-membres deviennent économiquement indépendants ;</li>
<li>Promouvoir les mouvements de travailleurs, d’étudiants et les mouvements sociaux en général ;</li>
<li>S’assurer que les projets de l’ALBA soient bénéfiques pour l’environnement.</li>
</ul>
</td>
</tr>
</tbody>
</table>
<p style="text-align: justify">
<p><strong>Pierre Beaudet</strong> est professeur à l’École de développement international et mondialisation de l’Université d’Ottawa.</p>
<p style="text-align: justify">&#8212;</p>
<p style="text-align: justify">[1] Emir Sader, « América Latina en Movimiento », 7 mai 2007, en ligne : http://alainet.org/. Texte traduit par RISAL, Réseau d&#8217;information et de solidarité avec l&#8217;Amérique latine (http://risal.collectifs.net/).</p>
<p style="text-align: justify">[2] Le pays acheteur paie immédiatement 40% de la valeur du pétrole. L’autre 60% est reconduit dans une dette à long terme à 1% de taux d’intérêt.</p>
<p style="text-align: justify">[3] Selon l’Economist Intelligence Unit, la générosité du Venezuela lui coûte cher. La dette de PDVSA est très élevée (64 milliards), ce qui lui interdit d’investir dans la croissance de la production locale qui a décru de 3,2 millions de barils par jour (2002) à moins de 2,5 millions aujourd’hui. « Venezuela: political reform or regime demise? », Latin America Report, n°27, 23 juillet 2008.</p>
<p style="text-align: justify">[4] Les coopérants cubains rendent possible le travail des «Misiones» (Robinson, Ribas, Sucre et Vuelvan Caras), ces projets spéciaux conçus par le gouvernement de Chavez pour fournir les services de bases dans les bidonvilles de Caracas et les villes de l’intérieur.</p>
<p style="text-align: justify">[5] Encuentro de los Movimientos Sociales en el Marco de la  V Cumbre de la Alternativa Bolivariana para los Pueblos de Nuestra América Tratado de Comercio de los Pueblos, Tintorero (Venezuela), 28 et 29 avril 2007.</p>
<p style="text-align: justify">[6] Les économistes ont inventé un nouvel acronyme pour désigner les pays qui «émergent» et qui contestent l’hégémonie de la «triade» (Amérique du Nord, Union Européenne, Japon). Il s’agit des «BRICS» pour Brésil – Russie – Inde – Chine – South Africa. Il ne fait pas de doute en tout cas que ce sont ces «BRICS» qui ont fait dérailler les négociations entreprises sous l’égide de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) à Doha à l’été 2008.</p>
<p style="text-align: justify">[7] Jules Dufour, « Le retour de la IVe Flotte », Alternatives, volume 15, no 1, septembre 2008.</p>
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