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	<title>Possibles &#187; Redéploiement de l&#8217;action collective</title>
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		<title>L’UPAM : une invitation à l’action et à la réflexion &#8211; Par Marianne Di Croce</title>
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		<pubDate>Sat, 01 Aug 2009 02:53:21 +0000</pubDate>
		<dc:creator>admin</dc:creator>
				<category><![CDATA[Altermondialisme (vol.32, no.3-4, Aut.2008)]]></category>
		<category><![CDATA[Redéploiement de l'action collective]]></category>
		<category><![CDATA[Éducation]]></category>
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		<description><![CDATA[En novembre 2007, je participais à la création de l’Université Populaire à Montréal (UPAM), une initiative d’étudiants et d’étudiantes de l’UQÀM qui ont traduit dans une action concrète leur vision de l’éducation, de telle sorte qu’il soit possible d’en faire l’expérience. Si l’UPAM est née dans un contexte particulier – celui de la grève étudiante [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p style="text-align: justify">En novembre 2007, je participais à la création de l’Université Populaire à Montréal (UPAM), une initiative d’étudiants et d’étudiantes de l’UQÀM qui ont traduit dans une action concrète leur vision de l’éducation, de telle sorte qu’il soit possible d’en faire l’expérience. Si l’UPAM est née dans un contexte particulier – celui de la grève étudiante de novembre 2007 à l’UQÀM [1] &#8211; elle m’apparaît nous inviter, tant par les activités qu’elle propose que par les principes qui l’animent, à une réflexion beaucoup plus large sur l’éducation et sur le monde dans lequel nous vivons.</p>
<p style="text-align: justify">Un an plus tard, il me semble tout indiqué de prendre ici le temps de porter un regard sur cette expérience aux multiples facettes. Car l’UPAM est tout à la fois un événement d’éducation populaire, une action politique, une organisation ayant sa structure et son fonctionnement propres,  mais surtout le fruit du travail et de la participation de plusieurs personnes exceptionnelles et engagées [2].</p>
<p style="text-align: justify">Dans ce texte, je donnerai un aperçu de ce qu’est l’UPAM en mettant en lumière certains de ses aspects. J’aimerais par là lancer une réflexion à partir de cette expérience. Ceci dit, je tiens à spécifier que la réflexion que je souhaite amorcer ici est le fruit de mon expérience personnelle de l’UPAM – comme co-organisatrice et comme conférencière – et des riches discussions que j’ai eu la chance d’y avoir. En ce sens, mes propos n’engagent aucunement l’organisation elle-même ou les personnes qui en font partie. Par le biais de ce texte, j’espère ouvrir la voie à une réflexion collective sur le sens de cette expérience qu’est l’UPAM et sur le potentiel d’action et de transformation qu’elle porte.</p>
<p style="text-align: justify">
<h2>De l’action à la réflexion: ou comment est née l’UPAM</h2>
<p style="text-align: justify">Dans les faits, la première édition de l’UPAM c’est 68 activités (conférences, ateliers, tables-rondes, etc.) qui ont été présentées par une cinquantaine de personnes dans la semaine du 12 au 16 novembre 2007 à l’UQÀM. Un forum ouvert s’est aussi tenu dans des cafés autour de l’université. Environ 2500 personnes sont venues assister à ces activités d’horizons divers : philosophie, politique, études féministes, art, informatique ou économie, pour ne nommer que ces disciplines. À titre d’exemple, on peut notamment penser à la projection du film La république des Beaux-Arts en présence de son réalisateur Claude Laflamme, à la conférence d’Amir Khadir intitulée « La santé de ma grand-mère n’est pas une occasion d’affaire », à la conférence « Naufrage des universités » d’Éric Martin ou encore à celle de Louise-Caroline Bergeron « Femme avec un grand F » [3].</p>
<p style="text-align: justify">Ce qu’il faut savoir, c’est que cet événement a été organisé environ en trois semaines par une équipe d’une quinzaine de personnes et avec l’appui des associations étudiantes facultaires. Le moins qu’on puisse dire, c’est qu’un travail immense a été accompli pour mettre en œuvre cette université populaire, mais surtout que celle-ci découle d’une forte volonté d’action commune :</p>
<blockquote>
<p style="text-align: justify">« Animés d’un sentiment d’urgence et d’un besoin de s’organiser, des militants et militantes ont mis sur pied l’Université Populaire à Montréal afin de défendre une vision de l’éducation centrée sur la transmission et la production du savoir plutôt que sur la formation d’éléments économiquement productifs arrimés au marché du travail [4].»</p>
</blockquote>
<p style="text-align: justify">C’est donc en réaction à la situation particulière de l’UQÀM, mais également en réaction à la tendance globale de marchandisation de l’éducation que le besoin criant d’agir s’est manifesté. C’est de cette  action, presque spontanée, qu’est née l’UPAM qui, au départ, n’était pas pensée dans la durée. C’est suite au succès de cette expérience qu’une réflexion visant à établir la structure actuelle de l’UPAM a été entamée. C’est l’action concrète qui a fait naître l’envie de poursuivre la réflexion et le travail qui avaient été faits : «L’expérience fut un franc succès et ils et elles [des participant-e-s] ont décidé de former un comité permanent dans le but de poursuivre cette démarche et d’explorer les possibles d’une université populaire ici et maintenant [5].» C’est ainsi que d’autres éditions de l’UPAM ont eu lieu, entre autres lors d’une deuxième grève étudiante en février 2008 à l’UQAM, de même que sous la forme de quelques activités dans le cadre du lancement du centre social autogéré de Pointe Saint-Charles en juin dernier.</p>
<p style="text-align: justify">L’une des choses intéressantes qui me semble ressortir de cette expérience qu’est l’UPAM, c’est un lien étroit entre la pensée et l’action. Comme on l’a vu, le processus même de « fondation » de l’UPAM témoigne d’une démarche réflexive basée sur la pratique. Dans son esprit même, l’UPAM se veut un lieu privilégié pour le développement de la pensée critique par la participation active à des échanges et débats collectifs. Ceci dit, l’éducation est sans doute l’objet sur lequel l’UPAM nous invite à réfléchir tout particulièrement et cette réflexion passe par l’expérience directe d’une forme d’éducation différente de celle qu’on connaît généralement.</p>
<h2>Une vision de l’éducation</h2>
<p style="text-align: justify">Ce que l’UPAM veut promouvoir, c’est une vision « ouverte, gratuite, diversifiée, transdisciplinaire, anti-autoritaire6 » de l’éducation. Tout d’abord, on retiendra que l’accessibilité à l’éducation est une valeur prédominante : tous et toutes devraient avoir accès à une éducation de qualité, et ce, indépendamment de leur condition socio-économique. Le choix d’un programme d’étude devrait d’abord se faire en fonction de l’intérêt pour le domaine d’étude et non pas sur la base de critères matériels. L’idée selon laquelle l’éducation, c’est-à-dire l’acquisition et la production de savoir, quel qu’il soit, a une valeur en soi est également au cœur de cette vision de l’éducation. Cela implique que l’éducation a une valeur qui lui est propre et qu’elle ne devrait pas être soumise aux critères et aux règles du marché. Le financement des programmes d’études, l’attribution de bourses ou de subventions de recherches ne devraient pas être établis en fonction de leur utilité immédiate pour le marché du travail. L’éducation ne doit pas être réduite à la formation de travailleurs et de travailleuses, elle doit aussi et surtout nous former en tant qu’être humain prenant part à un monde qui nous est commun. En ce sens, l’UPAM mise sur le partage et la transmission du savoir dans un cadre libre et participatif, c’est-à-dire en favorisant les échanges et les discussions entre les participant-e-s.</p>
<p style="text-align: justify">À ce propos, l’une des choses qui a spécialement retenu mon attention à l’UPAM – que ce soit dans les deux conférences que j’ai présentées ou celles auxquelles j’ai assistées &#8211; c’est le dynamisme et la richesse des débats et des discussions. Je dirais que les échanges étaient plus animés et, à certains égards, plus féconds que dans plusieurs cours ou séminaires que j’ai suivi tout long de mon parcours académique. Si cela peut paraître étrange, je crois que cela peut s’expliquer par le fait que ce qui réunissait les personnes présentes, c’est leur intérêt pour le sujet abordé et leur désir d’approfondir leur connaissance. La recherche d’une bonne note ou le besoin de performer pour obtenir un contrat de recherche ou une bourse n’étant pas de la partie, nous étions plongés dans une atmosphère conviviale qui instaurait la coopération plutôt que la compétition. Les activités de l’UPAM ont donné lieu à une réelle réflexion collective.</p>
<h2>Une structure et un fonctionnement émergeant de la pratique</h2>
<p style="text-align: justify">Dans la mesure où l’UPAM, en tant qu’organisation, existe surtout dans l’action, on ne s’étonnera pas de savoir que son fonctionnement et sa structure actuels sont le fruit de la pratique. En effet, l’équipe de l’UPAM ne se réunit pas sur une base régulière, mais plutôt chaque fois qu’il y a un besoin d’agir ou une occasion pertinente de mettre sur pied des activités. En ce sens, la pérennité de l’UPAM est à l’image de sa création, c’est-à-dire qu’elle résulte surtout de la réunion quasi spontanée d’individus en vue d’une action commune. Le fonctionnement de l’UPAM n’a donc « jamais été réfléchi comme tel. Il est le résultat de la pratique et d’un fort sentiment antihiérarchique [7] ». La structure de l’organisation, qui comprend un comité permanent, des comités ponctuels et une rencontre entre sympathisant-e-s, n’est que la transposition de ce qui a été fait concrètement et elle reste ouverte au changement.</p>
<p style="text-align: justify">L’ouverture et la coopération sont au cœur de la structure et du fonctionnement de l’UPAM. Les différentes « instances » sont accessibles à toute personne qui souhaite s’y impliquer, car ce qui réunit les « membres » de l’UPAM, c’est avant tout une vision commune de ce qu’est l’éducation et la volonté d’agir pour la promouvoir. Le pouvoir décisionnel est collectif et chacun peut y prendre part en fonction de son degré d’implication dans l’organisation. L’UPAM est d’ailleurs l’un des rares endroits où j’ai pu faire l’expérience d’un travail collectif d’organisation fonctionnant presque toujours par consensus et où toute dynamique de pouvoir était absente. Comment expliquer cela? Je ne sais pas trop. Sans doute les personnes impliquées y sont-elles pour beaucoup. Mais au-delà de ça, je crois qu’il est permis de penser que les principes et les valeurs qui animent l’UPAM ont sus être mis en pratique jusque dans son fonctionnement interne. En ce sens, l’UPAM m’apparaît comme un exemple singulier de mise en œuvre d’un réel pouvoir collectif, ce qui constitue un point de départ intéressant pour repenser le fonctionnement des institutions en général sous un mode de participation directe.</p>
<p style="text-align: justify">
<h2>Quel avenir pour l’UPAM?</h2>
<p style="text-align: justify">Je ne sais pas quel sera le futur de l’UPAM ou quand elle se manifestera de nouveau. Néanmoins, cette expérience a suscité un vif intérêt auprès de ceux et celles qui y ont participé, mais aussi auprès de plusieurs personnes qui nous ont contacté pour en savoir davantage. Cela me permet d’espérer que la réflexion va se poursuivre, que ce soit à travers l’UPAM ou à travers d’autres initiatives de ce genre. Car il me semble que l’UPAM est une expérience positive qui nous invite à agir pour repenser et transformer notre société, ses institutions et particulièrement son système d’éducation.</p>
<p style="text-align: justify">Les signes d’une crise de l’éducation m’apparaissent être nombreux et évidents, du primaire à l’université. Il suffit d’un détour par l’actualité, ne serait-ce que dans la dernière année, pour en trouver des exemples patents : qu’on pense ici à l’application de la réforme au primaire et au secondaire, au sous-financement des universités ou à la récente modification des règles d’admission au cégep effectuée pour répondre à la demande de main-d’œuvre. Une véritable réflexion sur le sens de l’éducation, sur son rôle et sur sa pratique sont plus que jamais nécessaires. Parce que, comme nous le dit si  bien Hannah Arendt :</p>
<blockquote>
<p style="text-align: justify">« L’éducation est le point où se décide si nous aimons assez le monde pour en assumer la responsabilité et, de plus, le sauver de cette ruine qui serait inévitable sans ce renouvellement et sans cette arrivée de jeunes et de nouveaux venus. C’est également avec l’éducation que nous décidons si nous aimons assez nos enfants pour ne pas les rejeter de notre monde, ni les abandonner à eux-mêmes, ni leur enlever leur chance d’entreprendre quelque chose de neuf, quelque chose que nous n’avions pas prévu, mais les préparer d’avance à la tâche de renouveler un monde commun [8]. »</p>
</blockquote>
<p style="text-align: justify">Et il me semble que c’est au moyen d’initiatives où la réflexion et l’action collectives sont possibles que l’on peut espérer que cette « tâche de renouveler le monde en commun » soit réalisée de la meilleure façon qui soit.</p>
<p><strong>Marianne Di Croce </strong>est professeur de philosophie au Cégep de St-Jérôme. Elle a participé à l’organisation de la première Université populaire à Montréal (UPAM).</p>
<p style="text-align: justify">&#8212;</p>
<p style="text-align: justify">[1] Nous n’élaborerons pas sur ce contexte particulier de la grève étudiante uqamienne de novembre 2007. Nous rappellerons seulement qu’à l’automne 2007 s’amorçait le dégel des frais de scolarité enclenché par le gouvernement libéral de Jean Charest et que les étudiant-e-s de l’UQÀM subissaient aussi les premières conséquences (entre autres une hausse des frais afférents) de la crise financière qui affectait leur université et qui l’affecte toujours actuellement.</p>
<p style="text-align: justify">[2] Je dédie d’ailleurs ce texte à toutes les personnes qui ont œuvré à l’organisation et à la tenue des différents événements de l’UPAM; particulièrement aux personnes extraordinaires que j’y ai rencontré et avec qui j’ai eu la chance de travailler souvent dans la dernière année : Emmanuelle, Anne, François, Marlène, Eve-Lyne et ceux et celles que j’oublierais ici.</p>
<p style="text-align: justify">[3] Pour plus de détails sur la programmation, consultez la section « agenda » du wiki de l’UPAM : www.upam.info.</p>
<p style="text-align: justify">[4] Extrait d’un tract de l’UPAM réalisé en juin 2008.</p>
<p style="text-align: justify">[5] Voir la section « Présentation et Mission du wiki de l’UPAM : http://www.upam.info/Pr%C3%A9sentationEtMission</p>
<p style="text-align: justify">[6] Ibidem</p>
<p style="text-align: justify">[7] Voir la section « structure et fonctionnement » du wiki de l’UPAM : http://www.upam.info/StructureEtFonctionnement</p>
<p style="text-align: justify">[8] Hannah Arendt, « La crise de l’éducation » dans La crise de la culture, Paris, Gallimard, collection «Folio essais», 1972, p.251-252.</p>
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		<title>Potentiels et innovations de l’altermondialisme au Québec :  Le Forum social québécois et le campement autogéré &#8211; Par Gabrielle Gérin</title>
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		<pubDate>Sat, 01 Aug 2009 02:00:57 +0000</pubDate>
		<dc:creator>admin</dc:creator>
				<category><![CDATA[Altermondialisme (vol.32, no.3-4, Aut.2008)]]></category>
		<category><![CDATA[Redéploiement de l'action collective]]></category>
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		<description><![CDATA[Ce n’est certainement pas pour rien qu’au Québec, l’on parle de mouvement altermondialiste plutôt que de mouvement anti-mondialisation, et qu’on en parle comme d’un mouvement continu, jeune certes mais détenant passé et avenir, plutôt que comme simple soulèvement spectaculaire et éphémère d’une génération contre quelques institutions internationales. Le terme reste flou, multiforme, et l’on s’en [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p style="text-align: justify">Ce n’est certainement pas pour rien qu’au Québec, l’on parle de mouvement altermondialiste plutôt que de mouvement anti-mondialisation, et qu’on en parle comme d’un mouvement continu, jeune certes mais détenant passé et avenir, plutôt que comme simple soulèvement spectaculaire et éphémère d’une génération contre quelques institutions internationales. Le terme reste flou, multiforme, et l’on s’en drape rapidement et pour des raisons diverses – des colocs qui compostent leurs déchets aux militantEs anarcho-écolos s’enchaînant aux arbres, en passant par les syndicats envoyant chaque année quelques unEs des leurs au Forum social mondial, il semblerait que nous soyons tous et toutes altermondialistes, à notre façon.</p>
<p style="text-align: justify">Pour certaines ONGs et mouvements institutionnalisés, l’« altermondialisme » correspond surtout à une internationalisation de leurs activités. Par la création de liens d’échange et de collaboration avec d’autres organisations équivalentes aux quatre coins du monde, ils espèrent coordonner, solidariser et ainsi renforcer leurs projets de transformation sociale à l’échelle du globe. Dans cette perspective, le moment clef où se cristallise le processus altermondialiste est le Forum social mondial, espace de réseautage et d’élaboration de stratégies globales entre organisations.</p>
<p style="text-align: justify">Mais de façon plus endogène, l’on peut aussi considérer l’altermondialisme comme l’influx de quantité de nouveaux militantEs et groupes au sein des communautés militantes des quatre coins du monde, ayant stimulé un certain renouveau et une diversification de leurs pratiques organisationnelles, stratégies, discours et terrains d’activité. Pour plusieurs, l’altermondialisme est également caractérisé par un engouement renouvelé pour l’action directe et créative, un rejet des modes d’organisation hiérarchiques, ainsi que par le développement de pratiques alternatives du vivre-ensemble social et politique, de production, de consommation et de militantisme basées sur l’horizontalité et l’écologie. On parle ici parfois de l’arrivée en scène d’une nouvelle génération militante, ou d’un retour en force des idées et pratiques radicales, voire anarchistes. On se réfère aussi souvent à un événement-clef, catalyseur de cette approche : le Campement intercontinental de la jeunesse.</p>
<p style="text-align: justify">Difficile, donc, de réunir cette diversité en un groupe plus ou moins homogène, sauf autour de la croyance large en un autre monde possible. Mais pour commencer à la comprendre et à en saisir les potentiels, nous nous attarderons à observer les équivalents québécois des deux événements cités ci-haut, soit le Forum social québécois (FSQ) et le Campement autogéré (CA). En effet, l’organisation de ces événements a non seulement permis l’ancrage plus profond et continu de l’ « altermondialisme » au Québec, mais a aussi fait preuve d’innovations significatives par rapport à leurs équivalents mondiaux, sur lesquelles il vaut la peine de se pencher.</p>
<p style="text-align: justify">
<h2>Les défis de l’altermondialisme</h2>
<p style="text-align: justify">Le slogan du Forum social mondial (FSM), « Un autre monde est possible », a rapidement été repris dans toutes les langues et à toutes les sauces, notamment à cause de la force symbolique du contrepoids qu’il oppose aux revendications libérales et conservatrices d’une prétendue fin de l’histoire, ou de l’absence d’alternative au capitalisme néolibéral. Cette affirmation large et rassembleuse reste toutefois plutôt symbolique, et ne saurait suffire. En effet, elle oublie non seulement d’interroger la nature de cet autre monde, mais aussi de celle du monde que l’on cherche à dépasser, et évite donc de poser la question de ce qu’il faudra détruire et mettre en oeuvre pour le faire. Il importe donc maintenant de se pencher sur la construction d’un contrepoids réel au capitalisme néolibéral, qui lui oppose non seulement une autre vision idéelle des rapports entre humains et avec la nature, mais qui lui mette aussi concrètement des bâtons dans les roues et construise pratiquement cet autre monde, en opposition à celui que l’on rejette.</p>
<p style="text-align: justify">Ce passage à la construction pratique d’un contre-pouvoir populaire capable d’enrayer le capitalisme néolibéral et de construire des formes de vie sociale alternatives demande que l’on retombe sur nos pieds et que l’on réfléchisse à la façon dont l’on marche : elle requiert avant tout la revitalisation, l’élargissement, la politisation et la démocratisation des luttes à toutes les échelles, par la base. Tiens, j’ai dû vous faire rire – ce n’est pas un objectif peu ambitieux, vous me répondrez, et l’identifier ne nous offre pas pour autant les moyens de le réaliser. Mais il reste vrai que si l’on veut qu’un autre monde se construise, il faudra lutter contre les processus qui, petit à petit, nous retirent des mains et des consciences nos capacités de résister et de produire un monde à notre image.</p>
<p style="text-align: justify">Ces processus ont, certes, une dimension globale, mais ils s’implantent concrètement à l’échelle locale – par la construction d’un port méthanier dans le golfe du Saint-Laurent, à travers l’attaque contre les droits syndicaux au Québec, la privatisation progressive de la santé, la marchandisation de l’éducation à toutes les échelles, la construction d’une nouvelle autoroute au centre-ville de Montréal, et les innombrables autres projets et mesures qui assoient le pouvoir croissant du capital sur nos vies.</p>
<p style="text-align: justify">Le meilleur moyen de contrer la ‘mondialisation’ et l’intensification des impératifs du marché capitaliste est donc la construction de luttes qui sauront empêcher son implantation concrète et multiforme à l’échelle locale. Pour cela, l’autre monde doit se mettre en marche et unir ses versants ‘anti’ et ‘alter’ – d’une  part, en luttant contre le monde qu’il rejette et sa logique expansive, sans quoi ses capacités à y résister ne feront que décliner. Et d’autre part, en continuant à créer le monde qui l’anime et qu’il souhaite construire, en menant ses luttes par des méthodes qui dépassent les logiques auxquelles il s’oppose.</p>
<p style="text-align: justify">Vous me répondrez que cette préoccupation est bien présente au Québec, puisqu’une série impressionnante de luttes y a été menée récemment. Mais il importe donc de faire preuve d’introspection et d’autocritique, en s’interrogeant à savoir pourquoi elles n’ont pas réussi à réellement enrayer le processus de restructuration néolibérale, et en identifiant les moyens à prendre pour que notre activité présente une menace réelle pour les intérêts dominants et acquière un pouvoir transformateur.</p>
<p style="text-align: justify">D’un côté, le défi à relever est de donner une force collective à la très grande diversité de groupes, militantEs et individus conscientisés issus de luttes populaires récentes, formés par la lame de fond altermondialiste et/ou engagés dans la recherche de modes de vie alternatifs. Leur diversité et leur ancrage aux échelles locales ou sectorielles (autour de thématiques particulières) peuvent être considérés comme étant une force, caractéristiques nécessaires et inspirantes d’une communauté militante créative, dynamique et contrôlée par la base. Mais ils peuvent aussi être considérés comme une faiblesse si les forces de ces groupes et individus restent trop atomisées, faute d’espaces où articuler la diversité de leurs énergies et connaissances en un front plus ou moins cohésif, où établir des liens entre leurs enjeux, où groupes et individus peuvent trouver et s’offrir support organisationnel, échange de connaissances, solidarité et débat, et unir leurs forces en entreprenant un processus démocratique et inclusif de construction de luttes communes.</p>
<p style="text-align: justify">D’autre part, la grande capacité organisationnelle des ‘vieux’ mouvements institutionnalisés, syndicats, mouvement étudiant, ONGs, etc., reste une coquille vide si leur membership lui-même n’est pas au cœur des processus décisionnels et organisationnels, réellement mobilisé à travers l’élaboration démocratique de campagnes, l’organisation libre d’actions, et la création d’espaces de participation et de partage de connaissances. La tendance générale au sein des grandes institutions militantes au Québec aujourd’hui semble plutôt être de limiter leur activité à la collection de cotisations auprès de leurs membres, les appelant à se présenter aux manifestations et à ‘participer’ à des campagnes élaborées au sein d’espaces clos, dans une dynamique ‘top-down’.<br />
Selon cette même logique,  les représentantEs d’organisations et institutions militantes semblent surtout chercher des solutions formelles à leur incapacité à bloquer la route au capitalisme néolibéral, en voulant améliorer les mécanismes à leur disposition pour travailler en commun aux échelles mondiale et régionale. Mais ils et elles limitent ainsi le problème et la solution au sein du cadre de leur champ d’action, soit les hautes sphères des mouvements – les instances où est concentré, de façon problématique, leur pouvoir décisionnel et leur capacité d’action. Une telle perspective pourrait presque être considérée, en poussant l’analogie, à une fuite vers le haut, puisqu’elle évite la nécessaire autocritique interne des mouvements et de leur mode d’organisation, particulièrement de leur activité à l’échelle locale et nationale.</p>
<p style="text-align: justify">On répond souvent que le fait que cette logique soit favorisée découle du manque de motivation et d’implication de la part des membres de ces organisations. Il me semble plutôt que c’est le fait de comprendre l’activité de ces groupes comme étant basée sur la délégation du pouvoir de leurs membres à un groupe chargé de faire vivre l’institution, plutôt que sur la facilitation des processus de développement de forces militantes créatives et de capacités démocratique au sein et en dehors de leur membership, qui produit, en bout de ligne, un tel résultat – et limite notoirement le contre-pouvoir réel représenté par ces groupes.</p>
<p style="text-align: justify">En somme, il semble que le problème à considérer n’est pas tant l’absence de résistances, de volontés de transformer la vie sociale, ou de capacités potentielles de le faire, mais plutôt le manque d’espaces et d’énergies dédiés à mettre militantEs potentielLEs et existantEs en mouvement de façon collective, qui leur permette d’acquérir et de cumuler leurs forces : un manque d’espaces où les potentiels contenus dans la grande diversité des luttes, structures, consciences, volontés, connaissances et modes de vie alternatifs peuvent se rencontrer, tisser des liens et acquérir une force transformatrice.</p>
<h2>Le Forum social québécois</h2>
<p style="text-align: justify">CertainEs ont justement vu l’objectif du premier Forum social québécois (FSQ), tenu à Montréal en août 2008, comme l’initiation d’un tel processus de démocratisation, d’élargissement, d’unification et de revitalisation des mouvements sociaux québécois par leur base. En effet, il rassembla en un espace des militantEs et groupes de tous types, mouvements et régions, ainsi que des individus sans ‘affiliation institutionnelle’ particulière, mais simplement attirés par les idées et activités de transformation sociale progressiste. L’idée de base n’était donc pas tant d’offrir une solution formelle aux problèmes auxquels les mouvements font présentement face au Québec, en créant un espace pour que leurs leaderships et représentantEs se rencontrent et négocient des alliances.  On cherchait plutôt à transformer et renforcer les mouvements sociaux de façon endogène, en facilitant le processus de construction, de démocratisation et d’unification de leur base militante à l’intérieur, en dehors et entre les structures formelles existantes. Le FSQ voulait donc offrir un espace pour que les individus et groupes rassemblent de l’information, bâtissent confiance et détermination pour la poursuite de leurs projets et luttes, et trouvent des espaces d’implication, de réflexion sur les enjeux, et de création de liens organisationnels et théoriques entre groupes et secteurs militants.</p>
<p style="text-align: justify">L’événement en soi était organisé de façon à rejoindre cet objectif : ainsi, presque toutes les activités inscrites à la programmation des trois journées étaient autogérées, organisées par les groupes, mais aussi les individus (différence notoire par rapport au FSM), le désirant ; notons également que beaucoup de travail de convergence entre les activités portant sur des thèmes similaires fut effectué, de façon à ce que groupes et personnes se rencontrent, engagent des débats et dégagent des perspectives communes. Le résultat de l’invitation à joindre le processus d’auto programmation fut stupéfiant pour une première édition, avec plus de 300 activités inscrites au programme par presque 200 groupes et individus différents. Le forum visant à être un espace de discussions et de débat plutôt qu’un simple colloque de grande échelle, la forme même des activités tendait à favoriser la participation directe des personnes présentes aux échanges – ce qui permit l’expression de points de vue généralement peu représentés dans les conférences traditionnelles, et notamment plusieurs remises en question des pratiques institutionnelles et hiérarchies internes, structurelles et thématiques, aux mouvements sociaux.</p>
<p style="text-align: justify">L’emphase mise durant le processus d’organisation sur la dimension populaire de l’événement porta également fruit : en mobilisant en dehors des réseaux militants traditionnels, les organisateurs et organisatrices de l’événement réussirent à faire en sorte que plus de 40% des participantEs au FSQ, soit environ 2000 personnes, soient des individus s’identifiant comme ne faisant partie d’aucun groupe militant particulier. De plus, l’attention portée à rendre l’événement accessible, aux niveaux logistique, financier et du transport, permit une participation très diversifiée, notamment sur le plan territorial.</p>
<p style="text-align: justify">Mais la particularité du FSQ, et le potentiel porté par l’événement, se trouvaient selon moi surtout dans la volonté de ses initiateurs et initiatrices d’innover au niveau de son processus d’organisation, considéré comme moyen de transformation sociale en soi. Formée au retour du FSM 2005, l’Initiative vers un Forum social québécois est née de la volonté de quelques militantEs, surtout étudiantEs, de voir à ce que le Québec aie son propre espace de rassemblement pour les mouvements sociaux, malgré le manque de volonté de leurs principales institutions de s’engager dans l’organisation d’un tel événement. Pour les membres de l’initiative, l’idée n’était pas tant de renforcer le réseautage et la coordination entre les hautes sphères des mouvements sociaux, que de créer un espace dédié aux forces dites ‘citoyennes’, ou populaires – à la base des mouvements sociaux – organisé par et pour elles.</p>
<p style="text-align: justify">L’ouverture de l’assemblée générale et des comités d’organisation à tout groupe ou individu intéressé à s’impliquer dans le processus, la décentralisation de ce dernier en collectifs régionaux autonomes, la recherche de l’horizontalité et du consensus comme modes d’organisation et la centralité de la créativité militante, du développement des capacités et du respect de l’autonomie de toutes les personnes impliquéEs faisaient de l’organisation du FSQ, à son origine, un processus semblant s’inspirer plus des valeurs portées par le campement intercontinental de la jeunesse que du mode d’organisation des FSM. L’idée était de mettre en commun les forces respectives des personnes impliquées et de leur offrir un espace où laisser libre cours à leur créativité, de façon à partager leurs talents, acquérir de nouvelles connaissances, vivre l’expérience d’un mode d’organisation horizontal et bâtir des réseaux de solidarité durables.</p>
<p style="text-align: justify">Le processus d’organisation fut ainsi extrêmement riche et complexe, d’autant qu’il rallia plus tard une très large part des groupes militants au Québec, dont les grands mouvements institutionnalisés. Il fallut donc innover au plan du mode organisationnel, de façon à établir des consensus rassembleurs malgré la diversité parfois contradictoire des pratiques, objectifs et intérêts des groupes et personnes impliquées, autant représentantEs d’institutions aux milliers de membres que militantEs autonomes.</p>
<p style="text-align: justify">On ne saurait prétendre qu’un simple événement sporadique suffira à relever les défis auxquels l’altermondialisme fait face au Québec s’il veut atteindre ses objectifs de transformation sociale, surtout lorsqu’on parle d’une initiative aussi jeune. Mais le FSQ a été, et devra rester, plus qu’un événement : par sa forme même et par son processus d’organisation novateur, ancré dans l’inclusivité, la créativité et l’horizontalité, il pourrait bien contribuer significativement à réseauter, démocratiser et élargir la communauté militante du Québec de façon durable. Ceci, toutefois, à condition que l’on continue à chercher à dépasser les contradictions qui habitent son processus d’organisation, et à oser innover au niveau de nos pratiques organisationnelles, de façon consciente, autocritique et créative.</p>
<p style="text-align: justify">
<h2>Le Campement autogéré</h2>
<p style="text-align: justify">Le Campement Autogéré (CA) consiste lui aussi en une expérience extrêmement riche de leçons et source d’inspiration pour l’avenir de l’altermondialisme au Québec. Il trouve ses racines dans le Campement intercontinental de la jeunesse (CIJ), espace organisé parallèlement au Forum social mondial depuis ses débuts et visant à mettre concrètement en pratique les valeurs prônées au sein de cet événement.</p>
<p style="text-align: justify">InspiréEs par l’expérience, des militantEs du Québec organisèrent le premier campement, alors dénommé Campement québécois de la jeunesse, en 2003, ce qui fait du Campement autogéré de 2008 la sixième édition de l’événement : en six ans, le campement a donc pu évoluer et beaucoup s’enrichir. Les premières éditions consistèrent avant tout en des laboratoires de recherche autogestionnaire profonde, d’expérimentation politique consciente et rigoureuse. La relativement petite échelle de l’événement (entre 30 et 150 participantEs sur deux semaines de campement) permit de pousser très loin l’élaboration évolutive d’un mode d’organisation social alternatif, visant à se libérer de toute forme d’oppression et de la logique de marché capitaliste, et basé sur l’échange libre de connaissances, la recherche du consensus, la créativité, la responsabilisation, l’autonomie, le respect et surtout, l’horizontalité des rapports. En cela, le campement autogéré est un événement assez unique, et la mémoire collective qui s’y est formée a certainement beaucoup à contribuer à l’évolution de la pensée et de la pratique altermondialiste.</p>
<p style="text-align: justify">Le campement m’apparaît pourtant avoir évolué de façon significative lors de ses dernières éditions. D’abord ‘geste politique en soi’, le campement semble être passé d’une philosophie de l’autonomie isolationniste – ce qu’il me plaît de désigner par l’appellation de phénomène ‘carré de sable’ – à une philosophie de l’autonomie proactive, interventionniste, transformatrice.</p>
<p style="text-align: justify">Je m’explique : alors que le campement s’est d’abord déroulé ‘dans le bois’, en retrait de la société que l’on cherche à transformer, il s’est plutôt greffé, lors de ses deux dernières éditions, à des luttes en cours. Ainsi, en 2007, le campement s’installe près de Montebello, pour les deux semaines précédant les mobilisations contre le sommet ayant réuni les dirigeants des Etats-Unis, du Canada et du Mexique ainsi qu’un consortium des plus grandes entreprises d’Amérique du Nord pour la négociation du Partenariat pour la Sécurité et la Prospérité (PSP). Il visait à rassembler les militantEs intéresséEs à vivre l’expérience du campement, mais aussi par l’organisation d’actions et la réflexion collective autour des enjeux liés au sommet.</p>
<p style="text-align: justify">Au moment où j’écris ces lignes, le campement 2008 est installé à Lévis, sur les rives du St-Laurent, sur les terres où est prévue la construction prochaine d’un port méthanier par les compagnies Enbridge Inc., Gaz de France et Gaz Métro. Ses participantEs cherchent dans ce cas à tisser des liens de solidarité avec les groupes et personnes luttant depuis maintenant presque cinq ans contre l’implantation du projet, afin d’y apporter leur support direct par l’organisation de rencontres et d’actions, ainsi que par le partage de leurs méthodes d’organisation. Par leur présence, ils et elles cherchent aussi à contribuer à souligner la dimension nationale et même globale des enjeux en question (notamment, les changements climatiques), afin que cette lutte ne se réduise pas à l’argument ‘pas dans ma cour’.</p>
<p style="text-align: justify">Le campement fait donc de plus en plus preuve d’une volonté claire d’extérioriser ses apprentissages, et de contribuer aux luttes en cours de façon constructive et créative. L’ « autonomie » est ici comprise comme une pratique cherchant à se dénuer de ce que l’on critique – de toute forme de domination, de la logique de marché capitaliste et des institutions la reproduisant – mais placée au cœur du social plutôt qu’en isolation, de façon à y catalyser ses éléments transformateurs.</p>
<p style="text-align: justify">En ce sens, le Campement autogéré relève de plus en plus les défis identifiés plus haut, en unissant les versants ‘anti’ et ‘alter’ de l’altermondialisme: on y contribue d’une part à construire et démocratiser les luttes qui cherchent à empêcher l’implantation concrète du capitalisme néolibéral à l’échelle locale, tout en mettant l’emphase sur la dimension globale des enjeux auxquels elles font face. Et d’autre part, on s’y engage consciemment à créer le monde qui nous anime et que l’on souhaite construire, en menant nos luttes par des méthodes qui dépassent les logiques auxquelles l’on s’oppose. La tenue du campement catalyse le développement des deux pendants du processus au sein des mouvements populaires et sociaux du Québec, et représente en ce sens une source importante d’espoir et d’inspiration quant à la réalisation du potentiel du dénommé mouvement altermondialiste.</p>
<p style="text-align: justify">
<h2>Potentiels en mouvement</h2>
<p style="text-align: justify">Pas de doute, le Québec est un terreau fertile au développement de la pensée et la pratique altermondialiste. Ses moments phares, le Forum social québécois et le Campement autogéré, bien qu’ils soient des événements très différents, autant dans leur mode d’organisation que dans leur forme, semblent toutefois pouvoir se complémenter et se rejoindre sur le plan des buts qu’ils recherchent. L’on pourrait même affirmer qu’ils portent un potentiel énorme, à leurs façons respectives, pour relever les défis qui se présentent à ceux et celles qui croient qu’un autre monde est possible, et qui se dédient à le mettre en marche. Mais pour que ces potentiels continuent à prendre forme dans la réalité, et de façon toujours plus constructive, il faudra que leurs participantEs s’engagent toujours plus pleinement à continuer à les construire sur la base de leurs caractères innovateurs, en cultivant une pratique de l’autonomie proactive, de l’utopie concrète et transformatrice.</p>
<p><strong>Gabrielle Gérin </strong>étudie en science politique à l’Université York (Toronto). Elle fut membre du secrétariat du Forum social québécois pour l’édition 2007.</p>
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		<title>Mouvement syndical et altermondialisme &#8211; Par Jacques Létourneau et Nathalie Guay</title>
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		<pubDate>Fri, 31 Jul 2009 20:05:59 +0000</pubDate>
		<dc:creator>admin</dc:creator>
				<category><![CDATA[Altermondialisme (vol.32, no.3-4, Aut.2008)]]></category>
		<category><![CDATA[Redéploiement de l'action collective]]></category>
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		<description><![CDATA[Au cours des dernières années, le mouvement syndical international s’est rapproché de la mouvance altermondialiste issue des forums sociaux mondiaux. Au Québec, on a vu certaines organisations syndicales soutenir et participer à l’organisation du premier Forum social québécois (FSQ). Forte de son expérience historique sur le terrain de l’action sociopolitique, la Confédération des syndicats nationaux [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p style="text-align: justify">Au cours des dernières années, le mouvement syndical international s’est rapproché de la mouvance altermondialiste issue des forums sociaux mondiaux. Au Québec, on a vu certaines organisations syndicales soutenir et participer à l’organisation du premier Forum social québécois (FSQ). Forte de son expérience historique sur le terrain de l’action sociopolitique, la Confédération des syndicats nationaux (CSN) a participé, depuis sa fondation en 2001, au Forum social mondial (FSM) ainsi qu’au premier FSQ. Devenue nécessaire dans le contexte de la mondialisation, cette jonction entre la mouvance altermondialiste et le mouvement syndical représente une opportunité certaine pour renforcer la mobilisation contre le modèle unique que tente de nous imposer le capitalisme transnational. Cependant, la composition du mouvement altermondialiste et son caractère diffus font en sorte que la pratique issue de Porto Alegre ne cadre pas toujours avec les objectifs syndicaux du mouvement ouvrier. Sociologiquement construit sur le modèle du XXe siècle, le mouvement syndical répond de moins en moins bien aux enjeux imposés par la mondialisation. Si l’action syndicale demeure plus que jamais pertinente, les transformations récentes qui ont changé la division internationale du travail appellent à un élargissement et à une recomposition de l’action syndicale. En ce sens, les forums sociaux mondiaux représentent un moment privilégié pour la refondation du syndicalisme.</p>
<p style="text-align: justify">
<h2>De nouveaux défis pour le mouvement syndical international</h2>
<p style="text-align: justify">Des transformations importantes dans le système capitaliste mondial se sont produites au cours des dernières années. La fin de la guerre froide, l’apparition des nouvelles technologies de l’information et le renforcement des économies émergentes ont bouleversé considérablement le monde du travail. Si durant les Trente Glorieuses les travailleurs et les travailleuses exerçaient leur action syndicale essentiellement dans un cadre national, la mondialisation de l’économie est venue changer la donne. La nouvelle division internationale du travail a provoqué des mutations dans le système mondial de production modifiant considérablement la nature même de l’emploi, notamment dans les pays occidentaux. L’apparition de nouvelles formes de travail, le déclin du secteur industriel et la remise en question par les néolibéraux de l’État providence ont affecté sérieusement le rapport de force du mouvement syndical. Aux États-Unis et au Canada, le secteur manufacturier et industriel représente aujourd’hui moins de 15 % du PIB, ce qui confirme une transformation significative du marché du travail.</p>
<p style="text-align: justify">De plus, il faut ajouter que la montée fulgurante du capitalisme financier au détriment de l’économie réelle a ébranlé les fondements du capitalisme moderne. Certes, une bonne partie des conditions générales de vie et de travail sont toujours déterminées dans le cadre de l’État-nation, mais cette réalité est de moins en moins vraie à mesure que se dessinent les contours de la globalisation.</p>
<p style="text-align: justify">Ces changements représentent des défis pour le mouvement syndical. Selon l’Organisation internationale du travail (OIT), le taux de syndicalisation de la main-d’œuvre à l’échelle mondiale a chuté, entre 1975 et 1995, de 16 % à 8 %. À quoi doit-on s’attendre pour 2015 ? La désindustrialisation accélérée des pays occidentaux, causée essentiellement par le transfert de la production vers les pays du Sud et l’émergence des nouvelles technologies, a provoqué ce recul important de la représentativité syndicale. Alors que dans le monde occidental les « nouveaux travailleurs » sont très peu syndiqués, le prolétariat industriel qui se développe dans les pays émergents demeure pour l’essentiel à organiser. Souvent impuissant devant le rouleau compresseur du libre marché et des politiques de droite des gouvernements, le mouvement syndical a travaillé d’arrache-pied en vue d’atténuer les effets de la mondialisation. Malheureusement, le modèle syndical hérité de la révolution industrielle et des théories keynésiennes n’a fait qu’alléger les effets des politiques néolibérales. Il n’a pas renversé la vapeur.</p>
<p style="text-align: justify">C’est ce constat qui a présidé récemment à la création d’une nouvelle entité syndicale internationale, la Confédération syndicale internationale (CSI). Celle-ci regroupe la presque totalité des travailleurs syndiqués à travers le monde (168 millions) et se lance le double défi de renforcer l’action syndicale à l’échelle internationale tout en instaurant de nouveaux liens entre les luttes nationales et les luttes mondiales. S’inspirant des actions concertées du mouvement des femmes, telle la Marche mondiale de 2000, ou, encore, de la multiplication des forums sociaux régionaux ou nationaux tels que prescrits par le Forum social mondial, la CSI a proposé que le 7 octobre 2007 soit consacré à l’échelle mondiale au thème du travail décent. Cette action a été reprise par plus d’une centaine de confédérations syndicales à travers le monde. De plus, dans son document fondateur, la CSI admet que le mouvement syndical est en perte de vitesse et convient que le mouvement altermondialiste joue un rôle de vecteur de résistance et de changement et qu’il doit être reconnu comme tel. Si le mouvement syndical international dans sa globalité ne se définit pas nécessairement comme partie intégrante du mouvement altermondialiste, plusieurs syndicats qui en sont membres s’inscrivent dans l’action sociale et politique qu’il met en avant, dépassant ainsi le cadre unique des relations de travail.</p>
<p style="text-align: justify">Au cours des dernières années, bon nombre d’organisations syndicales ont participé aux forums sociaux mondiaux. Lors du dernier FSM en 2007 au Kenya, la CSI a même repris les thématiques proposées par le forum afin de les intégrer aux analyses et aux actions syndicales. C’est dans cette foulée que des organisations syndicales québécoises, en particulier la CSN, ont mis l’épaule à la roue pour contribuer à l’organisation du premier Forum social québécois en août 2007.</p>
<h2>Intégrer la question du travail dans la sphère altermondialiste</h2>
<p style="text-align: justify">Si le mouvement altermondialiste dégage des perspectives d’action qui interpellent le mouvement syndical dans la façon de réagir devant les changements survenus au cours des dernières années, force est de constater que l’altermondialiste a tout intérêt à élargir ses horizons en accordant une place centrale à la question du travail, particulièrement dans la lutte à la pauvreté et à l’exclusion. En effet, il faut reconnaître que l’espace alternatif issu des forums sociaux mondiaux évoque rarement le travail comme un maillon fondamental du partage de la richesse.</p>
<p style="text-align: justify">Or, pour le mouvement syndical international, le travail décent est au cœur d’une importante campagne mondiale. On le sait, la globalisation discrimine des millions de femmes et d’hommes un peu partout dans le monde. Si la croissance de certains pays permet le développement du travail formel, les conditions générales, elles, demeurent nettement insuffisantes. Par exemple, on sait que les femmes et les jeunes font toujours l’objet d’une exploitation sans vergogne, laquelle ne peut que s’estomper au regard d’une action syndicale libre et authentique. Cette liberté syndicale est encore brimée dans plusieurs pays et reste donc à construire par l’entremise notamment des réseaux internationaux de solidarité.</p>
<p style="text-align: justify">Aussi, de façon éloquente, des données récentes canadiennes démontrent, encore une fois, toute la pertinence de l’action syndicale. On y apprend qu’au cours des 25 dernières années le salaire moyen n’a augmenté que de 53 $ au Canada. Au moment où les plus riches gagnent 16 % de plus, les revenus des plus pauvres, quant à eux, diminue de 20 %. La situation des personnes immigrantes, particulièrement les femmes, s’est aussi considérablement dégradée [1]. À titre indicatif, selon l’Institut de la statistique du Québec, les travailleurs syndiqués gagnent environ 10 % de plus que ceux qui ne le sont pas [2]. Le recul du syndicalisme dans le reste du Canada est d’ailleurs l’un des facteurs évoqués par les experts afin d’expliquer cette stagnation des revenus.</p>
<p style="text-align: justify">Par ailleurs, les changements survenus dans le monde financier et productif relèguent les travailleurs au second plan. Outre les délocalisations et les réductions de personnel, on assiste à une dégradation des conditions de travail. La croissance du travail atypique - tout ce qui n’est pas un travail salarié, permanent, à temps complet - découle à la fois des changements et des besoins liés aux nouvelles réalités du marché du travail. L’emploi atypique est passé de 16,7 % en 1976 à 31,6 % en 2002, ceci en ne prenant pas en compte les étudiants [3]. Si certaines plusieurs du travail atypique permettent parfois de répondre aux besoins de certaines personnes, notamment le travail autonome et à temps partiel, d’autres variantes, tels les statuts d’emploi temporaires et les salariés d’agences de placement, représentent dans la plupart des cas un recul au regard des conditions de travail.</p>
<p style="text-align: justify">
<h2>Ouvrir sur de nouvelles perspectives syndicales</h2>
<p style="text-align: justify">L’engagement syndical dans les milieux de travail et dans la communauté en général pose un défi qui va bien au-delà de l’amélioration des conditions de travail de ceux et de celles qui sont membres d’un syndicat. Depuis quelques années, le mouvement syndical œuvre à définir un cadre d’action qui permette d’agir sur de nouveaux enjeux liés au développement durable de notre société. Par exemple à la CSN, l’articulation de l’action syndicale sur le terrain de ce que l’on nomme le deuxième front [4] autorise justement un élargissement de la pratique syndicale. C’est en se référant à ce volet du syndicalisme que la CSN a participé au premier Forum social québécois.</p>
<p style="text-align: justify">D’autres expériences syndicales militent en faveur d’un élargissement de la pratique. Par exemple, la création des outils collectifs de la CSN qui interviennent sur le terrain de l’économie solidaire et de la finance socialement responsable témoigne d’un engagement certain au regard du renouvellement de la pratique syndicale.</p>
<p style="text-align: justify">La campagne de la CSN sur le commerce équitable et la consommation responsable en est un autre exemple. Après une première période de sensibilisation, 500 syndicats, représentant environ le tiers des membres de la CSN, rapportaient poser des gestes concrets en ce sens (recycler, privilégier les produits équitables, favoriser le covoiturage, les transports en commun et les transports actifs, les collectes de vêtements, la diffusion d’information, etc.). Des résolutions prises au dernier congrès – un congrès vert &#8211; devraient susciter des pratiques qui investiront plus en profondeur les milieux de travail en matière de responsabilité sociale telle que la protection de l’environnement, en plus d’interpeller les gouvernements relativement à leur inertie en la matière [5].</p>
<p style="text-align: justify">Ces nouvelles pratiques syndicales contribuent par la force des choses à l’élargissement de l’action des syndicats, ceci dans la droite ligne de l’esprit alternatif qui anime le Forum social mondial.</p>
<p style="text-align: justify">
<h2>Conclusion</h2>
<p style="text-align: justify">Dans la société en général, les organisations syndicales ont bien souvent mauvaise presse et les perceptions de la population à leur égard sont fréquemment négatives. S’il faut travailler à modifier les perceptions pour que l’on parle davantage des actions syndicales positives, les organisations syndicales gagnent aussi à élargir le débat avec les citoyens et les autres acteurs sociaux. Rappelons qu’au Forum social québécois des représentants syndicaux ont accepté l’invitation lancée par des organisations étudiantes afin de discuter du contexte de la grève étudiante de 2005 et des critiques que soulevait cette grève à l’époque. De même, certaines des idées qui germent dans les forums sociaux sont parfois étrangères à la culture syndicale. Pourtant l’histoire syndicale témoigne de l’évolution que peut prendre certains débats. Les personnes qui ont suivi à la CSN les discussions au sujet de l’environnement ont pu constater l’évolution des mentalités face à cette problématique passant d’un certain scepticisme, dans un premier temps, à une posture proactive par la suite.</p>
<p style="text-align: justify">Pour les organisations syndicales, les forums sociaux sont certainement des lieux qu’il faut privilégier afin de mettre leurs pratiques en perspective et de contrer la crise à laquelle elles font face, mais également pour réaffirmer l’importance des luttes syndicales tout en cherchant à les adapter au type de société qui nous attend dans les prochaines années. Dans la recherche des alternatives au néolibéralisme, il est certain que la diversité des idées ainsi que le foisonnement des pratiques et des expériences qui émanent de ces forums sont extrêmement enrichissants. Une chose est évidente, un monde plus juste et solidaire ne peut se construire seul et le mouvement syndical peut à coup sûr trouver dans les forums sociaux ses meilleurs alliés.</p>
<p><strong>Jacques Létourneau</strong> est en charge des relations internationales à la Confédération des syndicats nationaux (CSN).</p>
<p><strong>Nathalie Guay </strong>travaille au service de la recherche de la Confédération des syndicats nationaux (CSN). Elle est membre du secrétariat du Forum social québécois.</p>
<p style="text-align: justify">&#8212;</p>
<p style="text-align: justify">[1] Statistique Canada, Gains et revenus des Canadiens durant le dernier quart de siècle, Recensement de 2006, En ligne : http://www12.statcan.ca/francais/census06/analysis/income/pdf/97-563-XIF2006001.pdf</p>
<p style="text-align: justify">[2] Guillaume Bourgault-Côté, « Le pouvoir d’achat des travailleurs a augmenté de 53$ en 25 ans », Le Devoir, 2 mai 2008, p.A1.</p>
<p style="text-align: justify">[3] Institut de la statistique du Québec, Réalité des jeunes sur le marché du travail en 2005, Québec, Publications gouvernementales, 2007, p.46.</p>
<p style="text-align: justify">[4] À la CSN, la critique sociale et le projet alternatif ont vu le jour sous la présidence de Marcel Pepin à la fin des années 1960. Avec la naissance du « deuxième front » en 1968, l’idée était d’élargir la portée de l’action syndicale aux différentes dimensions des conditions de vie des personnes et des collectivités, en s’alliant avec les autres forces progressistes engagées dans le développement social. La nécessité d’investir le terrain de l’espace public se justifiait par le fait que l’exploitation des personnes se poursuivait à l’extérieur du milieu de travail, par la consommation notamment, mais aussi afin de mettre en avant une vision qui embrasse l’intérêt général plutôt qu’un discours défendant une diversité d’intérêts particuliers.</p>
<p style="text-align: justify">[5] http://www.csn.qc.ca/Evenements/congres2008/indexa.html</p>
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		<title>Laborieuses mutations des acteurs collectifs &#8211; Par André Thibault</title>
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		<pubDate>Fri, 31 Jul 2009 19:59:20 +0000</pubDate>
		<dc:creator>admin</dc:creator>
				<category><![CDATA[Altermondialisme (vol.32, no.3-4, Aut.2008)]]></category>
		<category><![CDATA[Redéploiement de l'action collective]]></category>
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		<description><![CDATA[Juste avant, il y eut le RAP
L’esprit des Forums sociaux n’a pas pris les milieux progressistes québécois par surprise. Les 28 et 29 novembre 1997, quelque 600 personnes s’étaient rencontrées au Cégep Maisonneuve pour lancer le Rassemblement pour une alternative politique . Dans le compte-rendu qu’il en donnait dans l’aut’JOURNAL de décembre-janvier suivant, Paul Cliche [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<h2>Juste avant, il y eut le RAP</h2>
<p style="text-align: justify">L’esprit des Forums sociaux n’a pas pris les milieux progressistes québécois par surprise. Les 28 et 29 novembre 1997, quelque 600 personnes s’étaient rencontrées au Cégep Maisonneuve pour lancer le Rassemblement pour une alternative politique . Dans le compte-rendu qu’il en donnait dans l’aut’JOURNAL de décembre-janvier suivant, Paul Cliche parlait d’une “ rencontre historique entre militants et militantes en provenance de l’ensemble des groupes, mouvements, partis et tendances formant l’arc-en-ciel progressiste souverainiste ”. Les participants devaient y trouver “ un lieu de rassemblement où ils pourront s’informer mutuellement des activités des différents réseaux, échanger, se solidariser et prendre des initiatives qui établiront progressivement un réel rapport de force politique (…). Ils veulent que ce mouvement d’action politique prenne position, questionne les décisions des dirigeants, interpelle le pouvoir (…), en somme propose et organise l’alternative ”.</p>
<p style="text-align: justify">Le virage économique du gouvernement Bouchard faisait basculer nettement le PQ dans le courant ultralibéral, accélérant son divorce avec une partie substantielle de sa base sociale militante. Conscients de la diversité de leurs “ convictions idéologiques profondes ”, les fondateurs entendaient ne pas décevoir les espoirs qu’ils éveillaient, “ en mettant en commun leurs points de convergence, en construisant des ponts entre les tendances, en tentant de s’élever au-dessus de l’esprit de chapelle sans se renier ”.</p>
<p style="text-align: justify">Malgré tout, c’est lors de cette enthousiaste rencontre qu’une première porte s’est claquée. Un amendement à la proposition de fondation fut proposé, stipulant que “ l’indépendance constitue le principal cheval de bataille du futur mouvement ”. Son rejet entraîna la sortie fracassante de quelques personnes, sous les invectives de quelques autres. Tôt ou tard, tout projet arc-en-ciel doit affronter la question de savoir si certaines couleurs auront prédominance sur d’autres. On s’entendit plus aisément sur un second amendement, voulant que le RAP soit “ en rupture avec les partis traditionnels (PQ, PLQ, ADQ) ” — le fait de les énumérer n’étant pas fortuit comme on le verra plus loin.</p>
<p style="text-align: justify">Comment ensuite combiner efficacité et démocratie ? Un conseil des régions devait assurer le contact continu avec la base et un comité de coordination national prendre en charge les objectifs organisationnels. Ce dernier délégua à un comité du contenu la formulation des “ idées-forces capables de susciter des changements sociaux et politiques majeurs ”. On l’aura peut-être deviné, ce dernier attira les adhérents les plus convaincus à certains des courants idéologiques représentés. Conformément à la tradition immortalisée par l’hymne national canadien, son “ histoire est une épopée ”… au sens homérique du terme ! Chaque rencontre fut riche en engueulades et en départs. Quand les survivants présentèrent au comité de coordination la plate-forme issue de leurs délibérations, une nouvelle querelle éclata entre les deux comités à savoir si ce contenu pouvait être révisé ou devait être présenté tel quel lors du congrès officiel de fondation.</p>
<p style="text-align: justify">Entre le comité de coordination national et celui de Montréal, ce fut longtemps une tension persistante, dont l’objet plus ou moins avoué était l’influence exercée dans le mouvement par des partis de gauche non mentionnés dans la déclaration de rupture précédente. Et puis, une dernière confrontation opposa ceux pour qui le RAP devait survivre et servir de base de lancement à la naissance d’un parti politique conforme à ses orientations, et les autres qui préconisaient qu’il se saborde comme mouvement et se transforme le plus tôt possible en parti. Cette dernière option l’emporta, par un autre vote serré. La suite est bien connue. Ce nouveau parti se joignit à de petits partis de gauche existants pour constituer l’UFP, laquelle fusionna ensuite avec Option Citoyenne, issue davantage des groupes communautaires, pour donner Québec Solidaire. Ceux qui se sentaient plus à l’aise dans un mouvement se retrouvent aujourd’hui dans divers groupes altermondialistes.</p>
<p style="text-align: justify">
<h2>Que reste-t-il de nos États ?</h2>
<p style="text-align: justify">À l’intérieur de ces derniers groupes, la stratégie traditionnelle de tout miser sur l’action politicienne partisane n’inspire plus confiance. Mais la question de l’État demeure un dilemme irrésolu, une source de malaise. Elle est pourtant incontournable.</p>
<p style="text-align: justify">Un petit exemple, presque trivial. Les “ véhicules hors route ” dégagent, souvent sans l’excuse d’une utilité quelconque, de fortes quantités de gaz à effet de serre, en plus de la pollution sonore qu’ils produisent et des dégâts qu’ils causent à diverses espèces végétales et animales. J’adhère à l’association Québec Nature, qui fait un sérieux travail de sensibilisation à cet égard. Elle a probablement réussi à convaincre plusieurs personnes et à faire progresser l’adhésion à un modèle culturel critique à l’endroit de cette conception du loisir. Mais la libre délibération entre les acteurs de la société civile rencontre vite sa limite. Les enthousiastes des promenades bruyantes en pleine nature n’ont pas la moindre intention de renoncer aux “ joies ” de la vitesse et à l’impression de puissance qu’ils y expérimentent ; les objections des verts les braquent au contraire sur leur position.</p>
<p style="text-align: justify">Là où s’arrête la capacité persuasive des militants sociaux, le pouvoir de l’État a les moyens de prendre la relève. Le site WEB de Québec Nature nous informe : “ En 1997, une nouvelle loi qui encadre la circulation des véhicules hors route a été adoptée. La circulation des véhicules motorisés à des fins récréatives ou sportives est permise sur les terres publiques ou privées, à certaines conditions. Les agents de conservation, les agents de la paix tout comme les agents de surveillance de sentiers de clubs homologués, ont le mandat d’en assurer le respect ”.</p>
<p style="text-align: justify">Aucun Parti Vert n’a encore réussi à faire élire de député au Canada ni au Québec. Les militants de Québec Nature ou de Greenpeace œuvrent dans le secteur associatif, pensent globalement et agissent localement. Mais c’est à la bonne vieille échelle gouvernementale classique qu’a pu se prendre une décision verte dotée de moyens qui en imposent l’application. Décision trop modérée à mon goût, mais applicable au-delà de tout ce que peut se permettre la seule société civile.<br />
On s’entend depuis Max Weber sur le constat que l’État bénéficie d’une légitimité exclusive de l’exercice de la contrainte. Et aucun changement social majeur, aussi souhaitable qu’il soit objectivement, ne peut se passer d’outils musclés pour en imposer l’application à certains acteurs sociaux. On n’aimerait mieux pas. Que la libre délibération et l’éducation suffisent à dégager les consensus nécessaires. Mais c’est rêver en couleur.</p>
<p style="text-align: justify">Ne serait-ce que sur le terrain trivial de la violence privée. Sa régulation autogérée par la communauté porte le plus souvent un nom : le lynchage ! Mécanisme presque spontané, qui refait surface quand l’appareil public est dépassé et n’arrive pas à rassurer les populations. Dans un quartier populaire du Sénégal au début de cette année, deux malfaiteurs multipliaient les actes de violence. La foule a fini par se faire justice. L’Observateur décrit la scène : “ Des bosses par-ci, du sang coulant sur des plaies béantes. Leurs habits dépouillés et leurs bras attachés par une corde, ils ont vraiment subi les foudres de ces populations qui leur en voulaient terriblement ”. Sur le blogue de ce journal national, la majorité des réactions de lecteurs rejoignent la plus succincte : “ Il faut les kill ” (comme si en anglais, ça tuait encore plus).</p>
<h2>… mais certains États sont plus égaux</h2>
<p style="text-align: right"><em>Hence, progress can be thought of only along spatial lines of expanding the liberal<br />
creed abroad, (…) With its unso-phisticated reduction of ‘freedom’ to a set of allegedly universal criteria to be established, the liberal narrative (…) can conceive of it only as the geographical expansion of an already established truth. Thus, it fails in the long run to provide anything but an imperialist and fairly antagonistic version of the purpose: new barbarians in need of conversion, new tyrannies in search of civilization.</em><br />
<em><strong>Vibeke Schou Pedersen</strong></em></p>
<p style="text-align: justify">La démonstration qui précède est platement classique. Si les drames de la vie collective se limitaient aux faits divers éloquemment relatés par le Journal de Montréal, les passionnés du bien commun continueraient comme naguère à s’engager prioritairement au service de l’État, un État dont les capacités d’action et de contrôle coïncideraient avec le tracé de ses frontières. Cette vision de l’État comme système complet et autonome, pendant politique du concept sociologique de société globale, est historiquement récente et même au cours des deux derniers siècles, n’a guère eu une validité heuristique satisfaisante que dans de grandes collectivités nationales assez fortes pour… loger de prestigieuses écoles de sociologie et de science politique. Ces grands ensembles se reconnaissaient par des structures sociales distinctes, une culture supposée commune, voire un projet de société (dont rêvent encore bien des néo-nationalistes québécois dans l’espoir de trouver un mécanisme d’intégration qui puisse se substituer aux racines ethniques).</p>
<p style="text-align: justify">Or la globalisation est en train de chambarder tout cela. N’y voir qu’une subordination du politique, du social et du culturel à l’économique, c’est en négliger le caractère géopolitique majeur. Même aux États-Unis, il y a bien plafonnement de l’État-Providence, mais une présence plus forte que jamais d’un pouvoir politique capable d’infléchir des orientations et décisions collectives de tous ordres, y compris bien au-delà de ses frontières. Ça nous interroge particulièrement ici, car ce pays est à moins d’une heure de trajet automobile pour la plupart d’entre nous. Cette influence multidimensionnelle (politique, économique, culturelle… et militaire) limite beaucoup plus la marge de manœuvre des instances politiques québécoises que le fédéralisme centralisateur canadien. Pendant que certains continuent de se battre contre l’héritage de Trudeau, la plupart des nouveaux militants sont beaucoup plus angoissés par les manœuvres des grands consortiums financiers, de leurs bras organisationnels comme l’OMC et le FMI, et des “ think tanks ” néoconservateurs qui rayonnent de Washington partout et jusque chez nous (Institut économique de Montréal). Même le terme d’empire, dans son sens traditionnel, rend mal compte du basculement universel des rapports de pouvoir en train de se produire.</p>
<p style="text-align: justify">
<h2>Brouillage des identités collectives</h2>
<p style="text-align: justify">Cela noie-t-il les identités collectives (peuples, nations, ethnies) dans un grand tout indifférencié ou provoque-t-il au contraire des replis où l’on réinvente et sacralise des “ nous ” mutuellement exclusifs ?</p>
<p style="text-align: justify">Chez nous, non seulement de nombreux immigrants s’intègrent dans leur société d’accueil, mais ils y fournissent plus que leur part de vedettes (de Maryvonne Kendergi à Bruny Surin et Dany Laferrière chez nous). Malgré que les taux actuels d’immigration soient loin d’être les plus élevés de notre histoire, on a souvent l’impression du contraire, en raison de la diversification spectaculaire des provenances géographiques. Et ces nouveaux venus pénètrent des champs d’emploi de plus en plus larges, incluant l’administration, la technologie, l’entrepreneuriat. Au nom de quoi considérerait-on cette situation historique exceptionnelle ? Les grandes migrations sont une constante plutôt que l’exception dans l’histoire humaine. Régulièrement, les traités de paix ont redessiné les frontières sans respecter les appartenances ethniques des populations. Et depuis la plus haute Antiquité, le commerce a toujours maintenu en contact des groupes séparés par la géographie.</p>
<p style="text-align: justify">Dans ces sociétés à haute mixité qui sont les nôtres, le concept d’appartenance est clair mais son application concrète est pleine d’imprécisions et d’ambiguïtés. À l’intérieur de chaque communauté, il y a des tiraillements incessants et insolubles entre la solidarité et les tensions : je ne suis pas le produit aveugle de mes ancêtres ; l’appartenance ethnique et une composante importante mais non exclusive de l’identité des individus. Entre les communautés, on observe beaucoup d’ambivalence entre attrait et répulsion, convergences et divergences d’intérêts, interdépendances et besoins d’autonomie et d’identité. Sont fréquents les cas de métissage, de mariages ou de liaisons amoureuses interethniques, de partenariats professionnels ou amicaux, d’échanges de produits culturels.</p>
<p style="text-align: justify">Cela n’empêche pas que les différences identitaires sont réelles. Mais on ne naît pas membre d’une communauté ethnique, on le devient, en assimilant, en intériorisant cette identité. Et avant d’en adopter les symboles, on apprend concrètement, charnellement, à vivre comme et avec les autres membres de cette communauté. Cet apprentissage vital se fait essentiellement par immersion, en s’imprégnant comme naturellement des manières de vivre qui ont cours dans ce groupe d’appartenance. On apprend aussi à penser comme et avec les autres.</p>
<p style="text-align: justify">Le principal symbole qui va rigidifier cette identité, c’est le postulat d’infaillibilité de sa propre culture. Devant le scandale de divergences interculturelles majeures, la classe dominante du groupe ethnique tranche que les représentations partagées par le groupe — mythes, coutumes, visions du monde, définition du bien et du mal — sont les seules vraies, donc que sa propre culture est la seule qui accomplit l’universalité et qu’elle est intrinsèquement supérieure aux autres. S’ajoute, dans la société qui se considère avancée, une théorie de l’histoire humaine faisant de sa société à soi l’aboutissement d’un processus évolutif. À partir du moment où une élite fait de ces contenus culturels une orthodoxie, la séduction se transforme en contrainte et la dynamique repousse vers l’extérieur ceux qui auraient pu la garder vivante en la renouvelant. Pourtant, la production des symboles d’identité est une opération interactive entre des communautés ethniques, incompréhensible en-dehors de cette interaction. Et on s’enferre dans des impasses si on oublie que les symboles d’identité n’ont pas pour rôle de décrire la réalité mais d’inspirer et de motiver.</p>
<p style="text-align: justify">Toute culture repose sur la conception imaginaire, le choix et la mise en application de certaines solutions à certains problèmes. Toutes, elles négligent d’autres problèmes, d’autres solutions, et les discours socialement acceptables, ceux qui construisent le lien social dans le groupe, ignorent ces zones sombres. D’où la marginalité que connaissent, du moins au début, les innovateurs, les réformateurs, les artistes, qui abordent les sujets avec lesquels cette culture ne sait pas composer.<br />
La première conscience critique du dissident est celle d’un échec personnel, précisément dans l’affirmation de son identité propre et de son appartenance. Il s’aperçoit un jour que cette expérience d’échec est partagée par d’autres — que cela crée un écart entre un discours collectif formel et un pessimisme personnel inavoué — et que les communications deviennent inauthentiques parce qu’elles doivent respecter ce discours formel auxquels ils ne croient pas (langue de bois). C’est le fondement imaginaire de la légitimité qui s’effondre. Le manque d’ardeur à jouer la comédie constitue un prélude possible à un nouveau lien social, une solidarité des personnes contre le modèle culturel de leur société d’appartenance. Le maillon faible d’un discours identitaire qui diabolise les étrangers, c’est la probabilité de rencontrer des étrangers sympathiques. Le diable devient l’ange, dans une relation libre des contraintes qui restreignent et banalisent les rapports internes. Le groupe d’affinité ne coïncide plus avec le groupe d’appartenance.</p>
<p style="text-align: justify">Il reste que sur notre planète aujourd’hui même, tant de gens se tuent dans des conflits interethniques ! Pour eux, la spécificité d’une culture justifie n’importe quel abus pourvu qu’il soit sanctionné par l’histoire officielle. Et la douleur des survivants devient facilement désir de vengeance.</p>
<p style="text-align: justify">Quand la différence peut se porter au contraire sur des terrains comme la culture, la politique ou l’économie, le spectre des massacres vengeurs sans fin commence à se résorber. Des tensions internationales ont été réduites par des complicités développées par des scientifiques, des commerçants, des sportifs, des artistes. La réplique principale des Afro-américains à des générations de crimes racistes a été le blues et le jazz. La bonne société conservatrice blanche a tout fait pour empêcher l’expansion de cette musique et pour la dénigrer comme étant vulgaire, voire immorale. Peine perdue. Mais aucun musicien blanc n’en est mort, à moins que l’un ou l’autre ait crevé de jalousie. De même, la seule stratégie de promotion de l’identité qui ait vraiment fonctionné au Québec, c’est d’avoir constamment misé sur un facteur échappant à l’aléatoire et à l’arbitraire, soit la langue. Il n’est pas étonnant que ceux dont les fonctions sociales reposent sur l’usage de la langue (des écrivains aux professionnels desservant une clientèle locale) en aient été les principaux gardiens… et qu’aujourd’hui, toujours aussi attachés à cette spécificité linguistique, ils éprouvent de plus en plus une sensibilité altermondialiste dont les concepts et les stratégies demeurent largement à définir — ce numéro de Possibles  s’inscrivant dans une très longue démarche.</p>
<p style="text-align: justify"><strong>André Thibault</strong>,<strong> </strong>correspondant montréalais des Amis du Monde Diplomatique, il est aussi chargé de cours en sociologie à l’Université du Québec en Outaouais.</p>
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