Une nouvelle gouvernance pour respecter notre mère la Terre

Par Sippi Flammand, membre de la nation Atikamekw-Nehirowisiw

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Notre Terre vaut mieux que de l’argent, elle sera toujours là. Elle ne périra pas, même dans les flammes d’un feu. Aussi longtemps que le soleil brillera et que l’eau coulera, cette Terre sera ici pour donner vie aux Hommes et aux animaux. Nous ne pouvons vendre la vie des Hommes et des animaux ; c’est pourquoi nous ne pouvons vendre cette Terre. Elle fut placée ici par le Grand Esprit et nous ne pouvons la vendre parce qu’elle ne nous appartient pas. Vous pouvez compter votre argent et le brûler dans le crâne d’un bison, parce que seul le Grand Esprit peut compter les grains de sable et les brins d’herbe de ces plaines. Tout ce que nous avons et que vous pouvez emporter, nous vous le donnerons, mais la Terre, jamais. (Un chef Blackfeet, p. 59).

Adaptation de la présentation faite dans le cadre du congrès de l’EMI 2016 intitulé : Changer le système, pas le climat : Créons des Alternatives pour un monde solidaire et de la publication qui a suivi ce congrès.

 

 

Autrefois, le monde était différent de tel que nous le connaissons aujourd’hui. Les peuples avaient un profond respect envers leurs environnements, avec tous les êtres qui vivaient autour d’eux. Ces peuples s’organisaient même avec tout ce qui leur entouraient dans une profonde sagesse, avec les esprits et avec les animaux. On pourrait même dire qu’il y avait une union aussi forte entre eux. Cette union se construisait en lien avec les quatre éléments principaux que nous avait offerts le Créateur, Ka tipertciketc, Kice Manito.

 

Le premier élément était la Terre, celle qui porte nos pas et nos connaissances sur ce monde. Le deuxième, l’eau, l’élément qui a donné vie à tous les esprits sur la Terre. Le feu, le troisième élément qui donna la force physique et spirituelle aux esprits. Finalement, l’air, l’élément qui porte la vie entre tous les éléments ensemble afin que les êtres puissent respirer et être libres.

 

Ces éléments formaient la constitution de premier ordre sur la Terre, c’est-à-dire la vie. Ils servaient aussi comme moyen de mieux vivre sur la Terre, notre Mère. Ces éléments faisaient le lien sacré entre tous les êtres vivants. Sans cela, il n’y aurait pas de monde, ou bien tout aurait été différent. D’ailleurs, nos ancêtres qualifiaient les animaux de frères, car ils avaient un lien de parenté entre eux, et ce lien se définit, en atikamekw, par le concept de Notcimik, qui veut dire « là d’où nous venons » ou plus spécifiquement, « d’où vient notre sang ». Bien sûr, nos ancêtres chassaient ces animaux, mais ils avaient un profond respect envers l’esprit de l’animal chassé dans la forêt. Ce respect se manifestait par des cérémonies avant et après la période de la chasse, en offrant l’herbe sacrée pour l’animal, qu’est le tabac, et en installant les ossements des animaux sur des plates-formes.

 

Nos ancêtres se sont aussi organisés en adaptant leur mode de vie selon les grands principes moraux pour vivre en harmonie avec la Terre-Mère ainsi qu’avec tous les animaux et les esprits qui leurs entouraient. Ces principes sont l’honnêteté, l’humilité, la vérité, l’amour, la sagesse, le courage et le respect, qui s’ajoute dans la constitution des éléments sacrés de nos peuples. Ces principes représentent également les septs feux de la vie et selon la prophéties amérindienne, il y aurait un huitième qui serait en train de prendre forme dans l’esprit des peuples autochtones. Ce huitième feu, est ce que nous sommes en train d’allumer en ce moment et ce, depuis plus d’une décennie.

 

En lien avec les quatre éléments et les principes sacrés, c’est de cette manière que la sagesse de mon peuple tente de s’exprimer et qu’il fait connaître sa position face aux enjeux capitalistes et extractivistes. Les peuples autochtones se sont organisés en respectant tout ce qui les entourait, les êtres humains, les animaux ainsi que les esprits. C’était une forme de gouvernance en lien avec la Terre-Mère.

 

Nehirowisiwin

Dans la langue atikamekw-nehiromowin, un concept définit l’être humain. Cette conception est plus philosophique que poétique, c’est le concept Nehirowisiw, qui veut dire : « Être qui est en harmonie avec son environnement, avec la nature, avec les esprits qu’il y a autour ». Eva Ottawa, l’ancienne Grande-Chef de la nation Atikamekw-Nehirowisiw et ex-Présidente de la Commission de la condition des femmes du Québec, définit ce mot de cette manière : « un être humain qui est en équilibre avec tout ce qui l’entoure, avec son environnement » (Ottawa, 2014 :116). En général, ça veut dire « un être autonome » (Poirier, 2014 :4). C’est un mot qui définit l’Être Atikamekw-Nehirowisiw dans son entièreté.

 

Présentement, nous travaillons beaucoup avec ce concept, afin de le raviver dans la conscience des jeunes et dans l’ensemble de la nation Atikamekw-Nehirowisiw. Nous sommes en train de nous perdre dans le capitalisme, dans la société de la consommation domestique, comme toute la société en général. Certains membres de la communauté ont refaçonné le concept de Nehirowisiw, dans un esprit évolutiviste, où nous nous devons nous adapter avec toutes les nouvelles technologies qui nous entourent, par exemple les réseaux sociaux, la télévision et ainsi de suite.

 

Nehirowisiwin est un état d’être, un état de conscience, une identité venant de l’environnement. Le territoire, Notcimik, est notre maison, comme nous disons souvent, c’est notre réfrigérateur, notre salle-à-manger et notre pharmacie. C’est là d’où nous venons, là d’où vient le sang qui coule dans tous les êtres.

Nous avons la responsabilité de sauvegarder, de protéger ce sens, ce lien sacré que nous avons avec la Terre-Mère. Si nous ne faisons rien pour le protéger, nous nous condamnons à un monde sans lien avec la Terre. D’ailleurs, c’est ce qui arrive présentement avec le monde capitaliste et extractiviste ; la société est en train de se dénaturaliser et en train de perdre sa responsabilité sur cette Terre. Toute la philosophie du libéralisme et du néolibéralisme est en train d’anéantir le lien que nous avons envers notre environnement, en créant le lien domestique avec les objets transformés, que nous pensons d’ailleurs utiles, mais polluants pour notre esprit.

 

Même certaines personnes de la nation Atikamekw-Nehirowisiw ont perdu le lien avec la Terre-Mère, ce qui est dommage, car les peuples autochtones sont reconnus comme des peuples protecteur de la Terre. Afin de raviver ce lien avec la Terre-Mère, un projet modèle de gouvernance avec le territoire appelé Politique de Réaffirmation Identitaire et d’Occupation Territoriale Atikamekw-Nehirowisiw est en création. Ce projet consiste à revaloriser le lien que nous avons avec la Terre-Mère tout en respectant notre identité première qui est Atikamekw-Nehirowisiw. C’est dans l’esprit des aînés, des sages de cette communauté que cette nouvelle perspective d’occuper notre territoire a été développée, tout en abordant le lien sacré avec tous les éléments cités plus tôt de même qu’avec les grands principes de la vie des peuples amérindiens. Bref, c’est en revalorisant une identité avec le territoire que nous pouvons nous réunir avec la Terre-Mère.

 

Combat des Premières Nations pour la Terre-Mère

Ma nation, Atikamekw-Nehirowisiw, est en négociation globale avec les gouvernements depuis plus de 35 ans pour avoir l’autonomie gouvernementale ainsi que pour ravoir la liberté d’utilisation du territoire que nous habitons. À un moment donné dans les négociations, les négociateurs et politiciens de nos communautés ne savaient plus où aller pour défendre le territoire, le Nitaskinan. Ils se sont alors tournés vers les aînés, les grands connaisseurs de ces territoires. Et César Newashish, un grand homme de Manawan, leur a dit ceci : « Dites-leur que nous n’avons jamais cédé notre territoire, que nous ne l’avons jamais vendu, que nous ne l’avons jamais échangé, de même que nous n’avons jamais statué autrement en ce qui concerne notre territoire » (César Newashish, 1994). Cette perspective vint alors changer la donne dans les négociations. C’est vrai que les négociateurs des gouvernements avaient une perspective possessiviste (droit de propriété) sur le territoire, surtout à cause de la philosophie libérale qu’avaient les négociateurs. Nous, les Atikamekw-Nehirowisiw, et généralement, les peuples des Premières Nations et Amérindiennes n’avons pas ce type de réflexion envers la Terre-Mère. Nous ne pouvons pas posséder la terre, c’est la terre qui nous possède.

 

C’est donc dans cette approche que les peuples autochtones défendent le territoire, comme à l’époque de la Crise d’Oka en 1990. Les Kanienkehaka, Mohawks, voulaient protéger leurs territoires, car ils avaient un lien sacré avec ceux-ci. Le mouvement Idle no more à la fin de 2012, c’est encore dans cette perspective que les Premières Nations se sont mobilisées, parce que le gouvernement Harper avait adopté des lois de types omnibus, qui changaient complètement la manière de gérer les eaux, de même que le territoire. C’est encore le lien sacré qu’il y a entre les Premières Nations et la Terre-Mère qui venait d’être coupé à cause d’une stupide loi antidémocratique qui avantageait les pétrolières, particulièrement les entreprises extractrices du bitume de l’Alberta. On peut également inclure là-dedans la mise en place des oléoducs canadiens, d’ouest en est. Je dis bravo aux femmes qui nous ont informés à ce sujet. Autrement, nous serions en train d’ignorer ce qui se passe au gouvernement avec les entreprisees extractivistes. De même que les jeunes, dont j’ai fait partie, pour défendre les droits de la Terre-Mère.

 

Au cours des derniers mois, en terre ancestrale Sioux, se déroule un mouvement de protection de la Terre-Mère et de son élément sacré, l’eau, à Standing Rock. Défendre le droit de la Terre, c’est aussi défendre les droits humains et les droits des esprits. Chez les peuples amérindiens, les femmes sont les protectrices de l’eau. C’est leur rôle de protéger l’élément sacré qui unit les humains et les esprits de la Terre-Mère nourricière. D’ailleurs, lors des cérémonies, ce sont généralement les femmes qui prient pour l’eau quand il y a un rain dance ou autre cérémonie. L’oléoduc qui est en train d’être installé sur ces territoires vient brimer les droits des Sioux sur ce territoire. De plus, l’énergie fossile que devrait transporter cet oléoduc est une forme dépassée d’énergie. Nous sommes en 2016 et nous sommes encore en train de vouloir utiliser cette source d’énergie qui pollue largement notre environnement.

 

Comment pouvons-nous changer le système?

 

Les gens craignent souvent le concept de changement, mais parfois c’est un défi individuel et social nécessaire. Trop souvent, l’esprit de laisser-faire, transmis en grande partie par la Loi sur les Indiens justifie ce manque d’action. D’ailleurs, autrefois, le Canada vivait en étroite collaboration avec les Amérindiens, sur le plan de l’économie ou de la stratégie militaire, et ce par l’aide des missionnaires. Il y avait un genre d’incursion dans l’esprits des Améridiens par l’Église de l’époque, afin d’évangéliser les peuples sauvages. Les peuples autochtones ont été méprisés, avec toutes ces politiques assimilationnistes. L’objectif du gouvernement canadien était de « civiliser » les peuples autochtones ou bien simplement de les anéantir. Le gouvernement a mis sur pied des pensionnats dans lesquels on envoyait les jeunes enfants. Souvent, on entent cette citation : « Tuer l’Indien dans l’enfant ». Cette politique a été mise en œuvre par les congrégations religieuses.

 

Aujourd’hui, l’État a reconnu ses torts relativement à cette politique. Il y a eu un genre de renouveau dans les communautés autochtones ; même la Commission de vérité et de réconciliation a proposé des recommandations pour améliorer les conditions de vie dans les communautés autochtones. C’est vrai que certains jeunes se sont révoltés à cause de ça et que nous en subissons encore les répercussions intergénérationnelles dans nos communautés. Nous sommes dans une époque de réconciliation entre nous-mêmes avec la société en général. Nous sommes en train de nous guérir spirituellement.

 

L’État doit reconnaître les droits ancestraux des peuples autochtones sur leurs propres territoires. Les peuples des Premières Nations peuvent apporter une toute autre nouvelle perspective quant au système de la gouvernance sur leur propre territoire. L’État, tel que nous connaissons, n’a pas la solution aux changements, car il n’a que l’esprit développementaliste et non pas de sauvegarde de l’environnement, malgré la création de nombreux parcs nationaux prônant la protection de la biodiversité.

 

Pourquoi les peuples des Premières Nations pourraient-ils apporter des changements dans le système? C’est à cause de la proximité, du lien sacré qu’ils ont envers la Terre-Mère. Ils ont de grandes connaissances, un grand savoir ancestral et une pratique sage qui respecte la gestion du territoire et de l’utilisation de ces connaissances dans une nouvelle perspective.

 

Pour cela, je propose qu’on redonne aux peuples premiers, leurs responsabilités dans un modèle de gouvernance qui leur est propre. Par exemple, le peuple Kanienkehaka, avec la Confédération Haudenausonee ou la Confédération des Six Nations, et aujourd’hui appelé le Conseil traditionnel Kanienkehaka, a un profond respect pour tous les membres de leurs communautés, de leur nation, et met de l’avant un système de gouvernance où le rôle de la femme est plus qu’important et représente clairement l’humanité chez les peuples amérindiens. Ce type de système peut être qualifié de démocratie participative ou bien de sociocratie, où l’ensemble des individus ont un réel droit de parole pour s’exprimer dans la société. Nous, les Atikamekw-Nehirowisiw, avions également ce type de modèle de gouvernance, mais celui-ci n’est plus très pratiqué, car ce n’est pas reconnu par le Conseil de bande, qui est un système politique paternaliste issu de la Loi sur les Indiens et qui se rapporte au ministère des Affaires Autochtones.

 

Pour accéder aux modèles de gouvernance présentés plus haut, il faut intégrer dans la réalité la philosophie de la réconciliation entre les peuples autochtones et la société en général. La réconciliation, est la clé pour une nouvelle relation avec les peuples autochtones, et cette réconciliation passe nécessairement par une reconnaissance de leurs philosophies et de leurs coutumes sur le territoire. D’ailleurs, le gouvernement canadien actuel prône cette conception dans l’ensemble de ses politiques. Malheureusement, afin que cette conception devienne réalité, la reconnaissance des droits de nos peuples sur le territoire, nos territoires ancestraux manque toujours.

 

Un nouveau système

 

Pour les peuples autochtones, le concept du cercle est très important. C’est ce qui définit l’interrelation avec la Terre-Mère ainsi qu’avec tous les esprits qui nous entourent. Le cercle représente l’égalité, l’équité, l’ensemble des éléments et la collaboration. Je crois fortement que la philosophie amérindienne et la philosophie des peuples autochtones pourraient apporter des changements sur la perception du lien sacré avec le territoire. C’est en recréant ce lien que nous pourrons mieux protéger le territoire, et ainsi développer une nouvelle avenue pour un monde solidaire, en revalorisant le lien que nous avons envers notre Mère la Terre. C’est la base sociale qui a le pouvoir de changer réellement les choses et non un gouvernement qui ne fait qu’adopter des lois en faveur des entreprises privées.

 

Comment on peut apporter le système dans une perspective de solidarité?

 

Pour que nous puissions changer le système, surtout en ce qui concerne les questions de la gestion et de l’aménagement du territoire, de même que dans l’ensemble de la philosophie amérindienne, il faut aller vers la reconnaissance des peuples. Reconnaître la présence de ces peuples autochtones sur les lieux où les entreprises et l’État tentent d’exploiter les ressources ; il faut reconnaître les torts du passé, comme le colonialisme ; l’appropriation des territoires des peuples autochtones partout et leur redonner le pouvoir de gérer leurs propres territoire, puisqu’ils ont une manière d’exploiter leurs ressources naturelles tout en respectant l’environnement, comme si c’était leur mère.

 

Il faut aussi se réconcilier avec ces peuples, tout en respectant leur philosophie, leurs croyances spirituelles et leur mode de vie en général. C’est dans cette perspective que nous pourrons mieux avancer dans un projet social égalitaire en matière de droits. Les peuples autochtones iront également dans ce sens, en respectant les autres peuples de manière égale, tout comme on les respectera. D’ailleurs, c’est un des principes de la Commission de vérité et réconciliation, une commission qui a traité de la question et des sévices vécus dans les pensionnats autochtones. Alors, ce mot clé est aujourd’hui à valoriser dans les relations avec les peuples autochtones, ou bien généralement avec les peuples qui ont été soumis à des politiques dénigrant leur culture.

 

Conclusion

 

Depuis que je suis enfant, on me dit de respecter les autres, de respecter mon environnement, les animaux, et la Terre-Mère, en général. C’est ce que je veux transmettre à mes enfants et c’est ce que je veux vous transmettre. Comme le disait un professeur Kanienkehaka : « Utiliser la philosophie traditionnelle comme fondement d’un nouveau mouvement de gouvernance autochtone nous aidera à restaurer l’harmonie perdu entre les cultures sociales et politiques des Autochtones » (Taiaiake Alfred). Vivre en harmonie avec notre environnement est l’unique façcon de mieux comprendre les liens entre nous et la Terre-Mère. Ensemble nous pourrons travailler pour un monde meilleur et solidaire en renouant nos relations, entre les peuples autochtones et la société en général, dans une perspective de responsabilité de la sauvegarde de la Terre-Mère.

 

Kitci mikwetc kaskina.

 

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