Malgré la capote

Par Jacinthe Laforte

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Dans le métro bondé qui tel un ver ondule sous la ville, chacun porte comme il se doit une pellicule de plastique par-dessus son manteau. Malgré la tiédeur ambiante qui contraste avec le froid extérieur, plus question de retirer une couche pendant le trajet. Le risque est trop grand de recevoir, par inadvertance, d’un voisin d’épaule, un œuf trop petit pour qu’on s’en aperçoive ; ou de transmettre soi-même une visiteuse. Un seul homme exhibe des vêtements sans protection. Il est couché par terre contre une porte, et son odeur fétide forme un sas entre le danger qu’il représente et les autres passagers, qui le regardent avec mépris ou se détournent avec dégoût.

C’est l’épidémie du siècle. Tous les lits de la ville ont connu l’infestation. Et les rares citadins qui n’en ont pas encore eu, des punaises, vivent dans la terreur d’en attraper. C’est devenu un règlement municipal : interdiction de poser un manteau, un sac, une sacoche sur les surfaces servant au sommeil. Le lit est devenu un calvaire, le lieu de tous les risques, un passage obligé. Tout citoyen passe sa nuit à cauchemarder des picotements dont il ne peut jurer s’il s’agit d’une piqûre réelle ou d’une illusion tactile. On se relève d’un coup, dix fois, cent fois par nuit, ouvrant la lumière pour attraper sur le fait l’insecte odieux qui sans aucun doute a causé le pincement ! Souvent, il n’y a rien. Parfois, une tache de sang éloquente ou une demoiselle rougeâtre qui se fait aller les mandibules, comme pour nous narguer qu’on aura beau l’écraser, elle a déjà pondu une abondante descendance. Si ce n’est dans les replis du matelas (car qui n’a pas encore emballé le sien dans du plastique épais ?), dans les fissures des planchers et des murs !

 

Ce matin comme chaque matin, les pellicules protectrices se côtoient de près, parfois une adhérence se développe dans la moiteur du métro qui surchauffe de tant de passagers, et il faut un effort de plus pour en sortir, la séparation se faisant dans un léger bruit de décollement. La chorégraphie est presque comique : à tour de rôle, chacun se secoue, faufile son bras sous les vêtements pour se gratter, plusieurs fois par minute. Tous se zyeutent à la recherche de suspects à éviter. Hélas, qui de nos jours ne subit pas en boucle la torture mentale de l’obsession des punaises ?

 

Car dès qu’on réussit à s’en débarrasser, à force de tout passer à la sécheuse à intensité maximale — et tant pis pour les vêtements délicats ! —, à force de produits chimiques de plus en plus puissants — et tant pis pour les promesses de cancers ! —, dès qu’on a été quelque temps sans voir de spécimen, on apprend qu’un voisin d’immeuble a lui aussi été frappé par l’insecte sanguinaire. Pas qu’il le dise ! Mais on le voit sortir sur son balcon, en plein hiver, matelas, lit démonté et sacs pleins de tout ce qu’il espère sauver par le gel. Alors la hantise vous reprend que les punaises naissantes, minuscules et translucides, guidées par le carbone exhalé dans votre sommeil, se frayent un chemin par les murs, les entresols, les craques du plancher. Et ça recommence à démanger. Il y a bien quelques mois que vous n’avez rien vu, mais puisqu’elles peuvent vivre un an sans se nourrir…

 

Dans la ville, ils sont des centaines de milliers, épinglés par le fléau des punaises.

 

Dans ces circonstances, on se passerait bien du transport en commun et de sa promiscuité d’heure de pointe. Dire qu’il y a quelques décennies, chacun conduisait sa propre voiture, dans des embouteillages, peut-être, dans un nuage de smog, peut-être, mais à l’abri du risque de contamination aux punaises ! Mais c’est une époque révolue.

 

Soudain, un cri retentit et, dans le wagon pourtant compacté, de l’espace se crée autour d’un pauvre hère qui comprend avoir été vu portant activement la tare de l’ère. Sous la paroi transparente de son imper, une petite forme un peu pointue, d’un beau brun rougeâtre, chemine lentement, innocemment, le long du manteau de laine beige. L’air farouche, une femme s’avance et, d’un geste hargneux, écrase la punaise qui forme entre le plastique et le textile une tache coupable.

 

-Au moins j’ai mis ma capote, gémit l’homme rouge de honte qui, en plus des regards apeurés et hostiles, subit avec encore plus d’acuité les piqûres de la nuit dernière et les mouvements réels ou imaginés des insectes sous ses vêtements, occupés à inspecter le meilleur endroit où planter leur trompe et injecter leur venin.

 

Est-ce vraiment sa destination ? L’homme descend du train à la station suivante.

 

Tous les regards, tournés vers la porte du wagon, voient alors entrer une jeune femme… qui ne porte pas de pellicule de plastique ni sur son manteau ni sur son gros sac à dos de voyageuse ! Quel toupet ! Aucun effort pour contenir la vermine qu’elle rapporte assurément de quelque pays lointain ! C’est la faute des voyageurs, cette épidémie !

 

Dans un froissement de plastique, les passagers se serrent un peu plus pour éviter tout contact avec l’intruse. Faudrait-il utiliser l’interphone d’urgence pour aviser le chauffeur du train ?

 

Alors que le métro se met de nouveau en mouvement, la jeune femme appuie son havresac contre la porte fermée. Elle ouvre son manteau et sort d’une poche intérieure un gros pot à pilules recouvert d’une simple pellicule de plastique.

 

Non, ce n’est pas possible…

 

Mais oui, les passagers effarés y voient bouger doucement, à un rythme lent bien caractéristique, de multiples formes rougeâtres.

 

— DES PUNAISES !

 

La rumeur se répand parmi la masse humaine, jusque dans les autres voitures du métro, et on pousse pour y fuir par les extrémités du wagon.

 

— LES PUNAISES !

 

Le cri fatidique retentit de toutes parts. On arrivera bientôt à une station, il faudra sortir le plus rapidement possible.

 

Mais le train s’immobilise au beau milieu du tunnel. Non ! Il ne fallait pas activer le frein d’urgence !

 

Les passagers se pressent les uns contre les autres, terrorisés, pris entre le pouilleux qui dort par terre et cette Pandore diabolique. D’ailleurs, l’intruse avait-elle ce visage cramoisi quand elle est entrée dans le wagon ? N’était-ce pas un sac à dos qu’elle portait, et non cette carapace ? Et ces antennes qui encadrent maintenant ce visage sans regard ? Les hurlements se déchaînent dans le wagon tandis que les minces pattes de celle qui est devenue une punaise géante n’arrivent plus à tenir le bocal, qui tombe et perd son léger couvercle, laissant à ses petites congénères la voie libre à la colonisation. Sans émotion, la punaise se tourne vers les humains, l’air de se demander lequel elle siphonnera en premier…

 

Un homme, le cœur battant, fait un pas en avant.

 

— Madame ! Les choses ne peuvent pas continuer ainsi ! Nous sommes tous en train de devenir fous à cause de vous !

 

La punaise tourne vers lui son affreuse petite figure pointue, comme pour écouter la suite de sa plainte :

 

— Nous n’arrivons plus à dormir ! Nos couples se déchirent ! Nous ne fréquentons plus personne ! Nous vivons dans la terreur !

 

La punaise ne dit rien, sa taille extraordinaire ne semble pas lui conférer pour autant la faculté de parole.

 

— Nous ne pouvons plus vivre ainsi !, achève le porte-parole des humains en sanglotant.

 

La bête immonde se tient immobile, debout sur ses pattes arrières, d’un calme que personne n’a expérimenté depuis belle lurette. Elle agite seulement un peu ses mandibules, comme pour dire qu’elle ne fait que vivre sa vie.

 

C’est alors que parmi la clameur horrifiée qui s’est répandue dans tout le train, perce au loin une voix bourrue.

 

— Laissez passer !, grogne le chauffeur qui s’approche avec détermination, une bombonne à la main.

 

Bientôt il gagne la voiture infestée, les passagers se compactent encore plus pour lui donner accès au monstre…. Le chauffeur du métro pousse un cri en l’apercevant et l’asperge aussitôt d’insecticide vénal, en inondant ensuite le plancher sur les instructions affolées des voyageurs qui désignent le bocal vide.

 

Les émanations toxiques saturent bientôt l’espace du wagon et emplissent les voitures adjacentes. Les passagers toussent, cachent leur visage dans le col de leur manteau, dans leur foulard. Un vieil homme s’effondre et, bien malgré lui, tombe sur l’itinérant, sans se rendre compte des six vilaines pattes noires qui sortent maintenant du corps endormi, ce qu’aperçoit la dame qui se penche pour aider le vieillard, notant avec dégoût la ressemblance hideuse avec une coquerelle. Mais elle perd elle aussi connaissance et s’affale par-dessus, bientôt suivie par plusieurs autres humains que tentent de secourir ceux qui restent encore debout. Au bout de dix minutes, ils se sont tous écroulés sur la blatte, chauffeur de métro compris. Et la vague de syncopes se propage de wagon en wagon.

 

La punaise géante se secoue. Résiliente, son espèce s’est adaptée aux insecticides.

 

Elle avance, à son rythme gentil, vers le buffet de corps évanouis, pour se nourrir et ainsi être en mesure de copuler, de pondre, d’assurer sa descendance.

 

Mais la masse de corps empilés s’ébranle. La coquerelle géante en surgit à toute vitesse et s’attaque à la punaise. Elle la dévore avec appétit, avant de se faufiler on ne sait comment par une bouche d’aération pour aller continuer sa vie dans les lieux sombres de la ville.

 

 

 

— Fin —

 

 

Note de l’auteure : J’ai écrit ce texte légèrement kafkaïen en partant du point de vue que la pire conséquence de l’épidémie de punaises, c’est l’obsession mentale et la névrose qui en découlent. On a déterminé qu’il s’agit d’un problème de santé publique, en précisant « de santé mentale ». Oui, les punaises rendent fous. Fous au point d’asperger nos lits de produits cancérigènes.

 

Quand j’ai lu que les cafards comptaient parmi les prédateurs des punaises de lit, je me suis dit : voilà, le problème, c’est le manque de biodiversité dans nos milieux de vie ! Il semble aussi que les insectes soient la nourriture de l’avenir…Bref, ce texte est une invitation à ouvrir nos esprits pour considérer autrement les situations inévitables qui nous rendent fous.

 

Cela dit : j’ai des trappes à punaises aux pattes de mon lit et je souhaite ne plus jamais voir en personne cet animal ! Mais si jamais j’étais de nouveau aux prises avec les punaises, j’espère surtout arriver à dire non merci à la névrose, et simplement prendre les mesures mécaniques nécessaires et continuer de vivre, comme les très nombreux humains qui vivent dans des conditions différentes des nôtres.

 

 

***

 

Titulaire d’une maîtrise en création littéraire (UQAM, 2008), Jacinthe Laforte touche le roman (Cité carbone, 2011 ; [titre confidentiel] à paraître), le théâtre (courtes pièces mises en scène aux Indiscrétions publiques 2015 et à la Soirée blanche 2016 du Théâtre Parenthèse ; spectacle solo en préparation), la nouvelle et la chanson. Intégrant aussi la communication consciente et le focusing de la relation intérieure, des approches non dualistes radicales, elle offre des ateliers pour libérer la créativité et des conférences qui inspirent à agir dans le sens de nos aspirations profondes.

Une pensée sur “Malgré la capote

  • 11 juillet 2017 à 9:54
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    Bravo Jacinthe. Très belle écriture. J’ai eu beaucoup de plaisir à lire: Malgré la capote. J’ai été tenue en haleine tout le long du texte. C’est vivant! Continue d’écrire, tu as beaucoup de talent.

    Lise Périgny;

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