Jour : 15 mars 2017

Hochelaga mon amour

Par Elisabeth Desjardins

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Hochelaga, à Montréal, un quartier qui résonnait faux pour moi ; un peu trop dans l’est, un peu trop pauvre, un peu trop trash, un peu trop populaire ; un univers qui me faisait peur… moi, la petite bourgeoise. J’y avais fait du bénévolat plus jeune durant mon bac en psycho pour mieux connaître la misère, la vraie. Et je dois dire que je l’ai rencontrée dans Hochelaga, celle des enfants et des familles, celle qu’on rencontre dans le fond de l’âme.

D’où je viens

Par Will Prosper

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D’où je viens, être en direct, ici, c’est une anomalie.

 

D’où je viens, les seuls micros ouverts sont ceux du haut de l’hélicoptère TVA qui, de là-haut, parlent d’un homme de race nwère (noire).

Le rêve de Lamberto

Par Julien Bourbeau

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« Je voulais m’asseoir sur la berge limoneuse et savourer le fleuve Mississippi; au lieu de quoi, il me fallut le regarder le nez sur une clôture en fil de fer. Si on se met à séparer le peuple de ses fleuves, où va-t-on ? »

Jack Kerouac, Sur la route.

Engendrements

Par Simon-Pier Labelle-Hogue

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le rire perce

le premier espace

pour y installer son rituel

ou un saccage

 

au bas des pentes

à la fracture des ailes d’acier

les façades agitent le cancer

et les fenêtres encore endormies

couvrent les murs

d’un impressionnant varech

où la fumée se noie près de la biosphère

 

prestidigitateur de longues distances

je dompte la prunelle des réverbères

apprends à m’envelopper de leur pureté sodique

et me confine à l’inertie tranchante

des ruines en dissémination

 

je m’écoule dans le silence

des déshérités

à l’heure du désert

 

en proie aux rafales aériques

les pavés s’abîment sur mon visage

– larges flocons d’asphalte

en décrépitude –

et forment tôt des murs

des immeubles

des cellules

finalement des urnes

consacrées aux spectres du présent

 

la blessure me contraint

à revêtir différents crânes

aux trous couleur de caniveau

dont le souvenir de chair

me comble d’une survivance floue

et m’évite les embranchements

qui transposent mes organes

en leur décès prononcé

 

dans la gouttière

l’eau coule sans bruit

malgré la disette

et l’extension du droit à la chaleur

 

parmi l’étouffement et la vapeur grise

qui peuple les égouts

un monticule s’inscrit au demi-jour

excroissance en retrait

qui bat l’aurore

sans raison autre

que l’amour chrétien de la noirceur

 

sous son reflet scrutateur dans le fleuve

mes pieds tracent

les interstices oubliés sur le trottoir

 

les cadrans sonnent

les peaux en berne s’écroulent

dans la sueur

et mes semelles gommées

extirpent du sol un psaume anémique

relisent les fractures

qui animent le territoire

et forment des plaies nouvelles

pour rappeler aux soleils mécaniques

que le corps dépasse la péremption

que certaines lumières sont aveugles

malgré les scalpels

que la convalescence la plus intime

est celle du goudron

et que l’odeur de l’alcool sur la peau mate

trahit leur quête d’inévitable

 

l’infection s’insinue

par le frottement des automobiles

et le bruit abscons d’une foule

à l’absence renouvelée

 

mes pieds saignent

à en oublier le fait

que les yeux sont le premier cercueil

 

l’épidémie tient mes artères

et détourne ma trame errante

en la secousse caractéristique

du vivant tuméfié

 

Montréal s’incendie

 

Simon-Pier Labelle-Hogue est doctorant à l’Université McGill et membre du Centre de recherches interdisciplinaires en études montréalaises (CRIEM) où il étudie l’occupation des villes et les réseaux littéraires. Il a publié, en 2011, Morphologie du loup (Poètes de brousse) et travaille à un second recueil.

Les déshérités

Par Marie-Pierre Genest

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J’habite un quartier de déshérités

le désir tué dans le temps de le dire

au fond des yeux trop grands trop petits

trop vite vidés de leur battement

des yeux fixés de peine et de misère sur des corps en bataille

visages sans regard

qui déambulent

les lèvres à terre et le cœur dans les talons

Malgré la capote

Par Jacinthe Laforte

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Dans le métro bondé qui tel un ver ondule sous la ville, chacun porte comme il se doit une pellicule de plastique par-dessus son manteau. Malgré la tiédeur ambiante qui contraste avec le froid extérieur, plus question de retirer une couche pendant le trajet. Le risque est trop grand de recevoir, par inadvertance, d’un voisin d’épaule, un œuf trop petit pour qu’on s’en aperçoive ; ou de transmettre soi-même une visiteuse. Un seul homme exhibe des vêtements sans protection. Il est couché par terre contre une porte, et son odeur fétide forme un sas entre le danger qu’il représente et les autres passagers, qui le regardent avec mépris ou se détournent avec dégoût.

Rêves d’itinérance

(d’après la performance Dream Listener de Karen Elaine Spencer)

 

par Jonathan Lamy

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il y a des gens qu’on n’entend pas

et dont les rêves sont plus

silencieux encore que les vôtres

 

chaque matin je recueille cette rosée

de peurs des femmes

et des hommes me racontent

les images de la nuit

j’écris sur des cartons sales

avec des feutres de secret

Ardoise

Par Gilles Matte

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la nuit s’accueille dans l’effritement des couleurs

je suis venu y rencontrer la beauté

des langues épouillées ne cultivant

plus que la musique

le repos dans les brèches du silence

la rumeur sur les pupilles

le cornet à dés du rêve

les lents voiliers battant mémoire

qui font glisser le jour usé sur

les rails imprévus

prévisibles du désir

La nuit des chiens

Par Gil Léveillée

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Tu semblais m’oublier complètement pendant tes voyages au Maroc, moi, ton père, mais je te manquais sans le savoir, sans vouloir que quelqu’un le dise, encore moins toi. J’étais là incorporé aux délices de la nuit marocaine, à travers ces visages humains , mais plus encore à travers ces animaux souvent maltraités, comme ces ânes aux grands yeux tristes et limpides, ces chats affamés qui miaulaient sous les tables des cafés et jusqu’à ces chiens errants, à l’allure famélique, au pelage souillé, aux yeux chargés de sécrétions et au regard résigné, presque éteint, vivant dans la crainte de recevoir des coups et toujours affamés, n’ayant que leurs semblables comme seul réconfort. Tu savais bien que ces animaux ne faisaient que traduire la misère des êtres humains qui les côtoyaient.