Métamorphoses du paysage idéologique

Métamorphoses du paysage idéologique

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Par André Thibault,

 

Chez nous mais pas seulement chez nous, on ne peut pas ne pas constater le pouvoir de mobilisation déclinant des grandes catégories idéologiques naguère solidement instituées. Bien sûr, les ténors de la droite classique continuent leurs élucubrations pontifiantes (prospérité pour tous grâce aux plus riches pour la droite économique — ordre et sécurité pour la droite politico-religieuse, les deux étant fortement représentées dans le gouvernement Harper). Et la gauche classique, amère des déconfitures qu’ont connues les expériences gouvernementales communistes et socio-démocrates, persiste à vitupérer contre la toute-puissance maléfique du capitalisme et/ou de l’empire états-unien en tant qu’uniques causes premières de toutes les injustices et toutes les pollutions.

Mais il n’est que trop évident que ces discours incantatoires se heurtent à une indifférence croissante, qui me paraît accentuée dans les plus jeunes générations. Des esprits chagrins y voient et y dénoncent une vague de dépolitisation, voire de désengagement. Le succès d’image de politiciens qui se prétendent libres de toute identification idéologique, François Legault au premier chef,  semblerait leur donner raison.

Je voudrais proposer une tout autre lecture, que je trouve exprimée de façons diverses chez plusieurs autres observateurs et analystes. D’abord, la passion pour diverses causes sociales, prises à la pièce, demeure bien vivante et connaît même un possible regain. Le phénomène se heurte cependant à une critique qui y voit une juxtaposition d’enjeux sectoriels plus ou moins communautaristes ou corporatistes, peu compatible avec une vision partagée du Bien Commun.

Les majuscules qui précèdent ne résultent pas d’une faute de grammaire. Gauche et Droite, épistémologiquement plus proches qu’elles ne le voudraient, héritent d’un mode de pensée métaphysique dans leur vision du Bien et du Mal. «Bonum ex integra causa, malum ex quolibet defectu», ont appris les joyeux survivants du cours classique… pour les quelques-uns un peu moins familiers avec le latin, traduisons que seule est bonne la perfection totale alors que la moindre déficience nous plonge dans les ténèbres du mal.

Alors, pour une des traditions, la société bonne doit conjuguer le maximum de justice sociale, de liberté d’opinion, de conscience et de mœurs, d’ouverture interculturelle (mais cent pour cent laïque), de justice réparatrice et rééducatrice, d’équité des rapports nord-sud, de démocratie et de désarmement. Aux yeux de l’autre, la perfection sociale de peut venir que de la libre concurrence entre des entrepreneurs industrieux et compétents, dont les employés se lèvent tôt le matin, travaillent avec ardeur et savent pratiquer la modération salariale tout en soutenant l’économie par leur consommation, protégés par des corps policiers qui osent réprimer le crime avec vigueur, à condition que l’État s’abstienne de perturber les échanges économiques et que tout ce beau monde se conforme aux rôles familiaux traditionnels.

Il s’agit dans les deux cas d’une forme de pensée essentiellement idéaliste concevant la société comme un système qui tend naturellement à l’ordre et à une intégration harmonieuse, à laquelle l’ensemble des acteurs se doit de contribuer sous l’égide de l’État honnête et désintéressé pour les uns, des leaders de l’économie ou des Églises pour les autres. Aussi, l’adhésion à une idéologie doit avoir les caractéristiques d’un acte de foi sans réserve et les partisans de l’idéologie adverse sont des obstacles à l’avènement de la société bonne. À ma connaissance, les gens de la génération de mes étudiants sont ébahis, voire incrédules, face à ces structures de pensée. Ce qui ne veut absolument pas dire absence d’aspirations sociales et politiques.

Cet idéalisme qui fut alimenté par les philosophies scholastiques mais aussi par une croyance dévote à la déesse Raison à l’époque des Lumières et l’essentialisation de l’État-Nation à l’époque romantique, est quelque peu bizarre tant elle élude l’expérience universelle du chaos qui porta les Sceptiques grecs à préconiser la démocratie pour que les divergences citoyennes évitent les dérapages inhérents à toutes les certitudes ( je confesse volontiers que la lecture de Castoriadis a profondément inspiré les présentes réflexions).

Alors, supposer qu’un et un seul courant idéologique, porté par un et un seul mouvement ou parti soit en mesure de livrer un ensemble cohérent de solutions à toutes les aspirations humaines face aux malheurs et dysfonctionnements de la société réelle, c’est rêver en couleur et trop de rêves en couleur ont déjà donné trop d’amères déceptions pour que les slogans habituels continuent à séduire à grande échelle.  Dans cette optique, reprocher aux forums sociaux ou aux campements d’indignés de s’éparpiller dans toutes les directions au lieu d’engendrer un Grand Projet rassembleur, c’est vouloir fuir le caractère tragique et conflictuel de ce défi titanesque que constitue le vivre ensemble quand rien ni personne n’est fait sur mesure pour produire naturellement de la justice et de la convivialité.

Complexité et pluralité


L’altermondialisme représente probablement l’exemple le plus typique des configurations idéologiques émergentes. À l’intérieur même du courant, «les débats (sont) d’autant plus compliqués que les interlocuteurs sont nombreux» (Alain Gresh commentant Une stratégie alternative de Gustave Messiah, La DÉCOUVERTE 2011, «diplomatie de connivence et ordre international», Le Monde Diplomatique, octobre 2001, p.24). Il ne s’agit pas pour autant de cacophonie. Ce que nous partageons dans cette famille (très) élargie, c’est un ensemble commun clair et précis de questions — donc une problématique — et non une dogmatique établie qui dicterait un programme stratégique déjà institué. Gresh mentionne «sur la violence, sur le pouvoir, sur la place de l’État». On pourrait ajouter : dépasser ou réguler le capitalisme — décroissance ou développement soutenable — démondialisation ou refondation des institutions internationales — initiatives décentralisées ou nouvelles instances de coordination. Ajoutons à cela que l’afflux de jeunes universitaires rodés à l’implacable rigueur du jugement par les pairs impose des règles d’argumentation exigeantes qui n’interdisent pas les élans de l’imagination et du cœur mais les forcent à prendre forme dans des démonstrations méticuleuses.

Les exigences démocratiques ne se limitent donc plus à la confrontation avec des idéologies adverses (pas d’inquiétude, elles ont encore un riche avenir), mais s’étendent aussi aux discussions internes, dans un perpétuel work in progress. Au lieu donc d’un affrontement entre des corpus idéologiques complets et fermés qui se disputent l’adhésion de l’électorat ou de l’opinion publique, on est face à une patiente création collective bribe par bribe, essayant de concilier des objectifs également louables mais difficiles à ajuster (par exemple égalité entre les cultures vs entre les sexes, engagement citoyen vs qualité des rapports quotidiens de proximité). Les traditions militantes comportaient un certain folklore fait de manifestes, de slogans, de grandes démonstrations publiques, de moments forts lors des campagnes électorales. Les débats sur internet, les dossiers statistiques, les forums à participation restreinte, n’ont pas le même charme et s’accompagnent d’un constat permanent d’inachèvement. Cela donne une capacité de mobilisation moins évidente. «Et pourtant, elle tourne», nonobstant le choc culturel infligé aux vieux routiers des luttes sociales.
Il faut croire que la maturation démocratique, l’intégration progressive d’un savoir-discuter mutuellement respectueux, constitue déjà une révolution politique au sein de la communauté citoyenne démontrant cruellement par contraste le caractère archaïque ridicule des mœurs parlementaires, pour ne pas parler de celles des instances dirigeantes de l’économie.
Les théories sociologiques ont dû au cours des récentes décennies introduire l’acteur et sa subjectivité (Castoriadis dirait son imagination) face à la contrainte aveugle exercée par les grandes structures et les modèles culturels. Or autant d’acteurs, autant d’angles de vision possibles d’une réalité aux facettes inépuisables, sans cohérence a priori. Cela pourrait résulter en une infinité de soliloques aux rares connexions fortuites. Mais le fait de partaqer un ensemble commun d’inquiétudes et de questionnements, comme dans le mouvement altermondialiste, permet que des familles idéologiques dynamisent l’évolution sociale et politique par leurs mises en question et leurs espérances, dont l’inachèvement même aiguillonne la continuité.

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