Le saphir malgache, une ressource pour la Grand-île ou pour les étrangers?

Mercredi, février 15, 2012
By admin

Le saphir malgache, une ressource pour la Grand-île ou pour les étrangers?

Version pdf.: Bloc 1_Naina Rakoto

Par Naina Rakoto,

Voilà maintenant 22 ans que le saphir a été découvert à Madagascar, et plus précisément aux alentours d’une localité connue sous le nom de «Ilakaka», située au Sud de la capitale. Au fil des années, d’autres localités se sont fait connaître dans cette filière et la ruée vers cette pierre précieuse s’est progressivement intensifiée.

La présence de saphir n’a malheureusement pas fait que des heureux, et suscite de nombreuses questions liées notamment à la gestion et à la gouvernance. Ce rapport rend compte des différentes recherches faites dans le but d’appréhender la réalité de cette pierre, en commençant par un aperçu de la situation de Madagascar en termes de ressources naturelles. L’objectif n’est en aucun cas de dénoncer les mauvaises pratiques liées à cette filière, mais de relater les faits qui y sont liés.

Une île gorgée de ressources

En dépit de son retard sur le plan socio-économique, Madagascar, comme bon nombre de pays dits «en voie de développement», possède de nombreuses ressources :

De par sa faune et sa flore, cette île de l’Océan Indien est considérée comme une des plus riches du monde. Aussi bien des touristes que des scientifiques s’y déplacent pour découvrir ses patrimoines rares voire uniques à l’échelle mondiale tels que les lémuriens, les caméléons, les baobabs et les ravenalas).

Par ailleurs, le sol malgache regorge de ressources minières d’une qualité et quantité importantes (or, platine, argent …) qui, normalement, doivent lui permettre de concurrencer d’autres pays à l’échelle régionale comme le Congo, le Botswana… .

Le saphir

Officialisation du statut de ressource

En octobre 2006, le saphir fait partie des ressources minières dont le Ministère malgache des Mines et de l’Énergie  a dressé et publié l’inventaire. Avec l’aide de l’Institut de Recherche pour le Développement, Centre National de Recherche Scientifique et de l’université d’Antananarivo (la capitale), cette institution a identifié la présence importante de cette pierre dans le sous-sol malgache. «Il y en a tellement que Madagascar pourrait en être le premier producteur mondial», selon Michel RAKOTONDRAZAFY un enseignant à l’Université. Madagascar peut donc s’en enorgueillir car, cette pierre est très recherchée sur le marché mondial dans la mesure où elle représente une matière première indispensable pour la fabrication des produits comme les bijoux et les aiguilles de lecture des électrophones. Par ailleurs, compte-tenu de la situation socio-économique qui prévaut dans l’île, l’exportation de cette ressource contribuera, certainement, à sortir le pays de la pauvreté.

Une réalité différente

Cependant, entre la théorie et la réalité, il y a un gros écart. La réalité est, en effet, toute autre si l’on en croit les informations révélées par les médias locaux.

Rôle de l’État

Le rôle que joue l’État malgache dans la filière saphir a toujours été d’ambigu. En effet, bien qu’il ait intégré le saphir parmi les ressources nationales, aucune information ne nous permet d’attester que l’état veuille exploiter cette ressource pour le profit de la nation. Au contraire, l’État n’a jamais su légiférer sur cette filière, d’où les impacts négatifs à bien des égards, constatés depuis la ruée vers cette précieuse. Pour preuve, y ayant laissé, dès le départ, libre accès à toute personne toutes nationalités confondues, l’État s’est trouvé confronté à des problèmes de différentes natures :

Sociale :

Insécurité progressive dans les endroits d’extraction (corruption, trafic humain…)

Forte migration vers les zones de saphir

Prostitution de mineurs et proxénétisme

Dysfonctionnement des écoles qui ne fonctionnent pas comme attendu car enseignant devenant chercheur de saphir…

Économique :

Manque de personnel dans les administrations, suite à la conversion de bon nombre de fonctionnaires en exploitants.

Abandon des activités agricoles par les paysans.

Environnementale :

Risque d’augmentation de la pollution du fait de l’émanation de polluants durant l’extraction

Exposition des mains d’œuvre aux risques d’accident du travail

Destruction des habitats naturels

Tous ceux-ci sont des exemples d’impacts de l’absence de législation et de prise de responsabilité par l’État.

Par ailleurs, le changement de régime en 2002 n’a pas eu d’incidence sur ce rôle de l’État dans la mesure où le nouveau Code minier, adopté plus tard, a comme principe la libéralisation et le désengagement de l’État. (2007). Le code minier précédant n’avait jamais été appliqué du fait de l’absence d’organe de contrôle, ou encore d’insuffisance d’équipement du coté des forces de l’ordre pour le contrôle, d’où corruption et exploration / exploitation et exportation illégale de minerai.

Un manque à gagner important

Pour conclure le paragraphe précédent, on peut dire que, compte tenu des années de passivité de l’État malgache, le manque à gagner pour les revenus de celui-ci dans la filière saphir est certainement élevé. Cette pierre était censée constituer un atout dans la lutte contre la pauvreté nationale, or, la réalité nous révèle qu’elle a été et continue à être fortement négligée en tant que produit d’exportation. Une autre idée, malheureusement écartée par l’État, est celle de s’investir dans l’implantation d’entreprises de transformation de cette pierre, au niveau local. Ce qui profite à d’autres pays tels que le Sri Lanka et la Thaïlande qui maîtrisent les techniques de chauffage et de taille.  Bref, que des occasions ratées. «La source de revenus que pourrait représenter ce corindon de Madagascar nous échappe complètement», dit Monsieur Michel RAKOTONDRAZAFY à ce propos.

Un autre paradoxe

Comme dit précédemment, la découverte du saphir a provoqué une ruée vers les endroits concernés, à commencer par Ilakaka. Les gens, venant des quatre coins de l’île, affluent vers cette localité dans l’espoir de trouver une source de revenus meilleure. Mais, malheureusement, peu d’entre eux ont réellement profité de cette précieuse pour les raisons suivantes, que nous allons détailler plus loin :

Type de ressource employé lors de l’extraction

Terrain d’extraction

Le coût sur place du saphir (concurrence)

L’insécurité

Type de moyen employé lors de l’extraction

Souvent, la difficulté rencontrée par les exploitants locaux se situe au niveau du recrutement des employés. En effet, à défaut de moyens financiers pour employer des mains-d’œuvre locales, ces exploitants ont peu de chance de s’approprier du saphir et de les commercialiser pour obtenir du bénéfice.

Terrain d’extraction

La possibilité d’obtenir un terrain d’extraction dépend de la rapidité de l’exploitant. Autrement dit, celui-ci doit y arriver parmi les premiers. Celle-ci est l’unique condition pour avoir un terrain d’extraction, étant donné l’absence de législation sur la propriété des terres (titrisation) dans la zone.

Le coût sur place du saphir

A différence des Thaïlandais et des Sri-Lankais, les Malgaches n’ont pas les moyens d’acheter les saphirs vendus par ceux qui travaillent dans les carrières. Conséquence, la plupart des saphirs extraits sont acquis par des clients asiatiques dont, rappelons-le, les pays sont déjà les destinations de ces pierres pour leurs travaux.

L’insécurité

Il a souvent été signalé que les exploitants malgaches sont victimes d’abus par la police et les gendarmes routiers, ceux-ci sachant qu’ils gagnent de l’argent grâce au saphir. Par ailleurs, les communautés locales leur exercent un racket pouvant se terminer par une élimination physique. A cela s’ajoute la présence de bandes organisées dans les environs des zones d’extraction, qui se développent facilement.

La corruption liée au saphir

Les problèmes liés à la présence et à la ruée vers le saphir ne s’identifient pas uniquement au niveau des zones d’extraction mais, également au niveau du pouvoir central. Tel était le constat fait par un certain nombre de médias, à la suite de l’arrestation d’un ressortissant africain, accusé de fabrication de faux visas sur le sol malgache. Ces visas favorisent l’entrée sur le territoire de trafiquant en tout genre. La corruption concerne aussi comme dit ci-dessus la relation entre force de l’ordre sur place et les divers acteurs de l’exploitation.

Lien entre la fabrication de faux visas et le saphir

Les Africains, comme les Asiatiques, sont des clients potentiels de ceux qui travaillent dans les carrières. En effet, ils achètent cette pierre à l’état brut à un prix beaucoup plus élevé que celui proposé par un client malgache. Cependant, étant considérés comme des étrangers, ces africains doivent renouveler régulièrement leur permis de séjour sur le territoire national. La législation malgache étant stricte sur l’octroi de séjour aux étrangers, notamment, depuis le second mandat du président RAVALOMANANA, les Africains voient leur chance de rester à Madagascar s’amenuiser. Sachant que le milieu administratif malgache est extrêmement corrompu, certains d’entre eux négocient secrètement avec des hauts cadres malgaches afin d’avoir la possibilité de rester sur le territoire en troquant le saphir contre le visa. De leur coté, ces hauts cadres verront leur revenu augmenter car, outre leur salaire, la vente des saphirs leur permettra de gagner beaucoup d’argent.

Résumé du constat

Au lieu de représenter un atout économique, le saphir malgache est visiblement source de problème de différentes natures. Le dysfonctionnement au niveau des administrations, l’absence d’emprise de l’État dans la filière et la pauvreté sociale en sont autant de causes identifiées. On peut qualifier cette situation de paradoxe dans la mesure où l’on a, d’une part, un État qui considère le saphir comme une ressource nationale, et d’autre part, une exploitation de cette pierre qui ne profite aucunement à la nation. Ce qui nous amène à conclure qu’une ressource n’est pas forcement bénéfique pour le pays détenteur sans une bonne gestion, un organisme de contrôle équipé et efficace, et sans un secteur justice probe et intègre. Beaucoup d’efforts doivent être entrepris pour que la théorie coïncide avec la réalité. Dans le cas de Madagascar, signalons que l’État s’est engagé à développer durablement la Grande-île lors du sommet de Johannesburg. Cet engagement suppose une action d’envergure dans chaque domaine concerné par le concept de développement durable. Pour le cas du saphir, la gouvernance, le social, ainsi que l’environnement sont les domaines les plus touchés. Par ailleurs, gouvernants et gouvernés doivent unir leur force s’ils veulent vraiment que le saphir soit un atout pour la réussite économique du pays, et une garantie pour les générations futures.

Pour terminer, force est de constater que l’exportation de saphirs devrait représenter une source de recette importante pour l’État malgache, étant donné l’importance de sa présence dans le sous-sol et la convoitise qu’il suscite. La nationalisation de cette filière pourra être une stratégie de contrôle de cette ressource par l’État et une manière d’en tirer un bénéfice qui va également profiter à la population.

Sources d’information sur le web

Le saphir une ressource non renouvelable (Madagascar)

http://www.gggems.com/saphir_madagascar.htm

http://www.gggems.com/special_ilakaka.htm

http://voyageforum.com/voyage/mine_saphirs_madagascar_D106272/

http://www.arte.tv/fr/connaissance-decouverte/geo 360/novembre/1363894,CmC=1363890.html

http://www.madagascar-vision.com/saphir/

http://www.sciencesetavenir.fr/magazine/decouvertes/092472/madagascar-la-ruee-vers-le-saphir.html

http://pagesperso-orange.fr/madagascar/voyage_madagascar/madagascar_sud/tulear/saphirs-ilakaka.htm

http://www.tv5.org/TV5Site/enseigner-apprendre-francais/fiche-704-Madagascar_et_la_fievre_du_saphir.htm

http://fr.allafrica.com/stories/200810030582.html

Problématique et enjeux du saphir (Madagascar)

http://217.174.196.174/expressmada/index.php?p=display&id=1344

http://www.madagascar-tribune.com/Exploitation-du-saphir-le-debut-de,743.html

http://www.malango-actualite.fr/article/madagascar__l_octroi_des_titres_d_exploitation_miniere_encore_suspendu-6578.htm

http://mywedtrip.blogspot.com/2010/04/quels-impacts-environnementaux-des.html

Autorisation à l’exploitation

http://razafimahazo.free.fr/Descendants/ReporterMdvv_Arch2008_2/Arcmdvv031008.htm

http://pdf.usaid.gov/pdf_docs/PNADH318.pdf

http://www.memoireonline.com/08/08/1509/l-espace-monde-approche-geopolitique-et-geoeconomique.html

l-caps$�/p��nais ne s’adressent pas à l’ensemble, car une grande partie d’entre eux est considérée avoir des capacités limitées à agir en tant que ressources ou est simplement ignorée par le gouvernement ougandais. Ils vivent des réalités diverses, impliquant qu’ils n’ont pas tous les mêmes besoins : 56% de la population des réfugiés soudanais en Ouganda ont moins de 18 ans (HCR 2009b) tandis qu’on retrouve par ailleurs plusieurs personnes âgées ou malades (Crisp 2005, 24-25). De plus, ces catégories d’individus sont réputées avoir des besoins spécifiques et demeurent par conséquent dépendantes de l’aide humanitaire. Les programmes développementaux ne changent rien à l’affaire (Hunter 2009, 18), d’autant plus qu’ils  ne s’appliquent qu’à ceux qui vivent dans les installations reconnues par le gouvernement. Ainsi, les quelques 50 000 réfugiés soudanais qui se sont installés spontanément dans le territoire ougandais n’en bénéficient pas (Dryden-Peterson et Hovil 2007, 29). Le discours développemental crée donc une illusion d’homogénéité, mais en réalité il concerne principalement les réfugiés prolongés qui sont les moins vulnérables.

L’approche développementale et les solutions durables : quelle harmonisation?

Identifier les réfugiés comme une ressource et analyser leurs moyens de survie sous cet aspect consiste à les réduire à leur « capacité de productivité » et à leur contribution au développement des régions dans lesquelles ils vivent (Cavaglieri 2005). Mais les programmes développementaux semblent n’avoir pour seule finalité que leur retour dans le pays d’origine, constituant alors une atteinte à leurs droits: ils servent de paravent à une manœuvre de refoulement par l’État hôte, un procédé interdit par le régime international de protection des réfugiés (Crisp 2005, 27-29; Smith 2004, 38).

L’Ouganda considère par ailleurs que le retour « volontaire » est la solution durable à prioriser et écarte l’intégration locale permanente comme une alternative (Stein 1986, 276). Ainsi, aux vues du gouvernement ougandais, l’efficacité des programmes développementaux se mesure à la probabilité que ces réfugiés retournent volontairement dans leur pays d’origine. Le but est donc d’augmenter leur bien-être matériel et physique de sorte qu’ils puissent entreprendre leur retour chez eux. Cette perspective sous-entend que le principal facteur expliquant la situation prolongée des réfugiés est économique et réduit leur choix en matière de solutions durables à celle du retour « volontaire ». Or, selon les statistiques du HCR, l’Ouganda est l’un des pays où il y a le plus de cas de retour: la question est de savoir dans quelle mesure ceux-ci sont volontaires…

L’une des raisons pour lesquelles les réfugiés demeurent pour une longue période dans le pays d’asile est qu’ils s’identifient ou se sentent plus en sécurité dans celui-ci que dans le pays d’origine. En effet, une proportion importante des réfugiés prolongés est née dans les camps : dans  quatre camps soudanais en Ouganda, en moyenne 20% de la population totale avait moins de cinq ans (Hunter 2009, 19). Dans quelle mesure peut-on alors affirmer que le Soudan est leur pays d’origine? D’autres refusent de retourner dans leur pays, car ils ont peur des risques de persécution à leur retour en raison de leur origine ethnique, de leurs opinions politiques, etc. (Crisp 2005, 21). Ainsi, la seule amélioration des conditions de vie matérielle au moyen de projets de développement ne correspond que très imparfaitement aux besoins des Soudanais en Ouganda, si le retour volontaire de ces réfugiés prolongés est réellement l’objectif de l’État hôte. Dans ces conditions, comment qualifier le retour dans le pays d’origine comme une solution durable pour ces communautés?

Environnement économique et politique: quel avenir dans la périphérie?

Si ces politiques ne permettent pas d’accéder à l’une des solutions durables du HCR, elles constitueraient une « solution pratique » pour les réfugiés, selon les affirmations de Dorothy Jobolingo, conseillère en éducation pour le HCR en Ouganda (Dryden-Peterson et Hovil 2007, 29- 30). Or, des chercheurs ont maintes fois souligné que les approches développementales, et donc l’identification des réfugiées comme ressource, ne constituent pas une solution à tous leurs problèmes, car ils vivent pour la plupart dans des zones périphériques.

Les installations des réfugiés soudanais en Ouganda sont situées près des frontières du Soudan, une région où existent d’importants problèmes d’instabilité et d’insécurité (Crisp 2005, 22; Smith 2004, 38; HCRb 2006, 113-114). En fait, ils vivent en plein milieu d’un champ de bataille : cette région est le territoire d’affrontements entre l’armée ougandaise et quelques mouvements rebelles, dont le Lord Resistance Army (HCR 2009b). Ils furent souvent victimes d’insécurité physique, soit d’attaques, d’agressions sexuelles, de vols, etc. (Crisp 2005, 27-29; Smith 2004, 39; HCR 2006b, 114-115). En conséquence, le conflit au nord de l’Ouganda entre le gouvernement et les rebelles a fait obstacle à leur capacité à s’investir dans des activités de type développemental (Hunter 2009, 18). Par ailleurs, ces programmes ne permirent pas vraiment de mettre fin à la militarisation des camps soudanais entraînant leur attaque par les mouvements paramilitaires (Smith 2004, 41; Crisp 2005, 22). En fait, ce que l’on observe, c’est une instrumentalisation des programmes de développement dans les régions frontalières par l’État ougandais afin de consolider son contrôle des frontières et d’attirer l’attention de la communauté internationale sur les actes violents des mouvements rebelles à l’endroit de la population locale (Kaiser 2005, 63).

Les réfugiés soudanais sont aussi localisés dans une région caractérisée par un climat rigoureux. Le nord de l’Ouganda est une région ayant vécu une histoire de sous-développement en raison de l’isolation de son marché local (Crisp 2005, 22). Le HCR et ses ONG partenaires sont les principaux employeurs et investisseurs locaux: l’économie et les communautés locales dépendent du système humanitaire qui s’y est déployé depuis la fin des années 1980 avec l’arrivée des flux migratoires en provenance du Soudan (Smith 2004, 49; Fielden 2008, 11). Dans quelle mesure des projets de petite envergure, comme ceux proposés par les ONG et le HCR, peuvent-ils permettre aux réfugiés de dépasser ces défis structurels d’ordre économique, politique et sécuritaire?

En fait, identifier les réfugiés à une ressource revient pour l’État hôte à balayer du revers de la main les responsabilités qu’il a toujours eu à leur endroit. Les considérer comme une ressource risque également de se révéler un procédé de transfert des responsabilités de la communauté internationale et de l’État hôte en matière de consolidation de la paix et de développement vers celles des réfugiés prolongés (Isotalo 2009, 72). Dans ce cas-ci, l’État ougandais leur impose des programmes de développement autoritaires, car ils ne sont pas contrebalancés par un système adéquat de protection de leurs droits et libertés (Kaiser 2005, 365). Si cette solution est pratique, elle l’est principalement pour l’État ougandais, non pour les réfugiés soudanais.

Un régime étatique contradictoire avec l’approche développementale

On observe qu’il existe d’importantes contradictions entre la législation locale et les objectifs affichés des programmes développementaux, mettant en lumière le manque de volonté politique de l’État ougandais en matière d’amélioration des conditions de vie des réfugiés soudanais sur son territoire.

Tel qu’énoncé précédemment, une importante proportion d’entre eux en Ouganda (environ 50 000) vit à l’extérieur des camps et installations reconnus par le gouvernement. Ils se sont installés spontanément au sein de communautés locales et intégrés de facto à celles-ci (Dryden-Peterson et Hovil 2007, 29).  Bien que considérés comme une possible menace à la sécurité nationale par l’État, ils affichaient plutôt des caractéristiques de citoyen modèle : « [they] are integrated into their host community, pay graduated taxes, contribute to the local economy and even run in local council election» (Dryden-Peterson et Hovil 2007, 29). Cependant, leur statut légal est devenu ambigu, en 2007, en raison de la redéfinition du statut de réfugié par le gouvernement ougandais dans le cadre de la mise en vigueur du « Refugee Act » (Hunter 2009, 19-20). Depuis, l’Ouganda accorde le statut de réfugiés, et donc toutes les protections légales qui en découlent, aux seuls individus qui reçoivent une assistance (programmes développementaux ou aide humanitaire) et qui demeurent dans des installations reconnues par le gouvernement. En conséquence, cette limitation de la définition de réfugiés favorise ceux qui sont en situation de dépendance par rapport au gouvernement ougandais et les organisations internationales; ceux qui se sont spontanément installés dans des communautés locales étant menacés d’être considérés comme des immigrants illégaux (Dryden-Peterson et Hovil 2007, 29). La législation du gouvernement ougandais rend donc volontairement ces groupes plus vulnérables, décision politique symptomatique du paradigme sécuritaire.

La législation locale limite aussi les droits civils des réfugiés soudanais (Crisp 2005, 27-29).  En matière de liberté de mouvement, le gouvernement ougandais affiche une position qui porte à confusion : « the freedom of movement for refugees within Uganda should be as broad as possible, altought a reasonable system of control should not be rejected out of end», peut-on lire dans les documents officiels du Bureau du Premier ministre ougandais (Dryden-Peterson et Hovil 2007, 30). En réalité, la liberté de mouvement des réfugiés est entravée par diverses réglementations au niveau local afin de faire perdurer le système des camps (warehouse) qui permet un contrôle de ces derniers. Dans le cadre de son programme d’autonomisation des réfugiés (Self-reliance strategy), le gouvernement ougandais imposa à ceux qui souhaitaient sortir des installations locales l’acquisition d’un permis spécial auprès de l’autorité locale désignée. Plusieurs études mettent en lumière l’entrave sérieuse à leurs activités économiques causée par les délais et les coûts de ce permis qui limite leur accès au marché local (Dryden-Peterson et Hovil 2007, 29; Smith 2004, 51; Werker 2007, 4). À cela s’ajoutent les problèmes liés à la discrimination dont ils sont l’objet quant à l’octroi des terres agricoles, souvent celles de moindre qualité (Smith 2004, 51). Enfin, il est à noter que ceux qui souhaitent s’investir dans les activités économiques locales doivent payer des taxes à l’autorité responsable de l’installation dans laquelle ils vivent. Il existe trois types de taxes en Ouganda, qui les concerne: pour le droit de production agricole, le droit de tenir une affaire (compagnie) et l’accès au marché local (Werker 2007, 6-7). Smith (2004, 51) conclut que les coûts pour l’ensemble des frais qu’un réfugié doit prendre en considération au moment de se lancer en affaires peuvent dépasser la valeur d’une récolte agricole d’une saison complète. Ainsi, si le gouvernement affirmait d’un côté vouloir faciliter l’accès à l’emploi et au commerce pour les réfugiés en intégrant les politiques développementales les concernant dans son programme national de réduction de la pauvreté (Fielden 2008, 11; Betts 2009, 8; Feldman 2007, 59); d’un autre côté, il leur met de sérieux bâtons dans les roues.

Enfin, les réfugiés doivent souvent faire face à une limitation importante de leurs droits politiques du fait de la gestion autoritaire des installations dans lesquelles ils vivent (Crisp 2005, 27-29). Le discours du gouvernement ougandais sur les réfugiés prolongés en est imprégné. Selon lui, ils sont sur son territoire par « choix » car d’autres vivant parmi eux ont adopté l’option du retour. Ainsi, s’ils demeurent sur leur territoire, ils doivent se soumettre aux politiques étatiques (Kaiser 2005,  357). Ils sont donc pris en étau par le gouvernement ougandais, l’intimidation constituant le revers de la médaille des politiques de développement. (Kaiser 2005, 361). On observe d’ailleurs une faible participation politique des réfugiés soudanais dans les camps et installations locales en raison justement de cette atmosphère d’intimidation et des relations de dépendance qui y sont créées. Ces derniers se plaignent des entraves à leur liberté d’association et d’expression et considèrent que les autorités locales les traitent comme des « enfants » (Kaiser 2005, 361). À la lumière de ces faits, il est difficile d’affirmer que les politiques développementales d’aide permettent une amélioration de leur prospectives d’avenir.

Conclusion

Dans le cadre de cette analyse, nous nous sommes intéressés à la question suivante : jusqu’à quel point considérer les réfugiés comme ressource peut-il leur permettre d’améliorer leur condition de vie? Nous avons démontré, à la lumière d’une analyse historique des deux discours à leur sujet ainsi que par une analyse critique du cas ougandais, que tant que le paradigme sécuritaire sera prépondérant au sein de la communauté internationale, le discours sur l’identification des réfugiés comme ressource ne les favorisera pas pour accéder à une solution durable. Au contraire, les politiques qui en découlent sont instrumentalisées et aboutissent, du côté des réfugiés, à un développement autoritaire, ségrégationniste et limité. Nous ne remettons pas en question néanmoins l’intérêt de ce discours, nous nous inquiétons plutôt de son instrumentalisation par les pays hôtes et donateurs afin de servir leurs intérêts politiques, militaires et économiques. L’identification des réfugiés prolongés comme ressource au centre du discours développemental du HCR est en ce sens contradictoire, car il se juxtapose à une perspective sécuritaire qui définit les réfugiés prolongés comme objet des études de sécurité, c’est-à-dire une possible menace, plutôt qu’un sujet, comme le voudrait le régime international de protection des réfugiés. Or, comment protéger un groupe que l’on perçoit aussi comme une menace? Comment responsabiliser un groupe que l’on tente du même coup de contrôler, voire de se débarrasser? Bien des contradictions demeurent.

Bibliographie

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Feldman, Sara. 2007. «Development Assisted Integration: A Viable Alternative to Long Term Residence in Refugee Camps? », The Fletcher Journal of Human Security 22: 49-68.

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Werker, Eric. 2007.  « Refugee Camp Economy». Journal of Refugee Studies 20 n°3 : 1-20.


[1] On qualifie de prolongéEs les réfugiéEs ayant vécu en exil plus de cinq ans dans un camp ou dans une installation similaire. Leur qualité de vie est limitée par leur environnement politique et économique, mais surtout du fait qu’ils n’ont pas accès à l’une des trois solutions qualifiées de durables par le HCR (Crisp 2005, 17; Smith 2004, 38; HCR 2006, 106).

[2] Décrites et analysées par Werker (2007) dans son article sur le système économique des camps de réfugiés.

[3] Entreposage (traduction libre).

10�/;o��:”Calibri”,”sans-serif”‘>[7] Joseph Ki-Zerbo. 2004. «A quand l’Afrique ? Entretien avec René Holenstien». France : Edition de l’aube- éditions d’en bas. pp.181

[8] Ibid.

[9] Joseph Ki-Zerbo. 2004. «A quand l’Afrique ? Entretien avec René Holenstien». France : Edition de l’aube- éditions d’en bas. pp.181

[10] Ibid.

[11] Ibid.

[12] Ibid.

[13] Ibid.

[14]Joseph Ki-Zerbo. 2004. «A quand l’Afrique ? Entretien avec René Holenstien». France : Edition de l’aube- éditions d’en bas. pp.9

[15] Ibid.

[16]Joseph Ki-Zerbo. 2004. «A quand l’Afrique ? Entretien avec René Holenstien». France : Edition de l’aube- éditions d’en bas. pp.9.

[17] Serge Latouche.1984. «Déculturation ou sous-développement-Culture et développement (sous la direction de Lê Thành Khôi)». Tiers-Monde. 25, 97 : pp. 56

[18] Ibid.

[19] Ibid.

[20]Serge Latouche.1984. «Déculturation ou sous-développement-Culture et développement (sous la direction de Lê Thành Khôi)». Tiers-Monde. 25, 97 :pp. 45

[21] Ibid.

[22] Ibid., pp.51

[23]Joseph Ki-Zerbo. 2004. «A quand l’Afrique ? Entretien avec René Holenstien». France : Edition de l’aube- éditions d’en bas pp.176-177

[24]Serge Latouche.1984. «Déculturation ou sous-développement-Culture et développement (sous la direction de Lê Thành Khôi)». Tiers-Monde.   25, 97 : pp. 49

[25]Joseph Ki-Zerbo. 2004. «A quand l’Afrique ? Entretien avec René Holenstien». France : Edition de l’aube- éditions d’en bas. pp.152

[26]Joseph Ki-Zerbo. 2004. «A quand l’Afrique ? Entretien avec René Holenstien». France : Edition de l’aube- éditions d’en bas. pp152.

[27] Ibid., pp.153

[28] Ibid., pp.152-153

[29]Joseph Ki-Zerbo. 2004. «A quand l’Afrique ? Entretien avec René Holenstien». France : Edition de l’aube- éditions d’en bas. pp.37

[30] Ibid.

[31] Orouno D. Lara. 2000. «La naissance du Panafricanisme : Les racines caraïbes, américaines et africaines du mouvement aux XIXe siècle». Paris : Edition Maisonneuve& Larose. pp. 12 ; 211

[32]Boutros Boutros-Ghali. 1971. «Les difficultés institutionnelles di panafricanisme». Collection « Conférences ». Institut Universitaire de Hautes Etudes Internationales Genève. pp.8

[33] Ibid., pp.11

[34] Ibid., pp 11-12

[35] Orouno D. Lara. 2000. «La naissance du Panafricanisme : Les racines caraïbes, américaines et africaines du mouvement aux XIXe siècle». Paris : Edition Maisonneuve & Larose. pp. 12 ; 211

t�:<-d���� href=”#_ftnref27″ title=”">[27] C’est une vieille rengaine des autorités administratives lorsqu’elles sont souvent appelées à trancher les rares différends fonciers qui naissent entre les exploitants et les populations. Elle ponctue souvent un discours complexe et inintelligible sur les lois et règlements régissant la gestion de la forêt, discours n’ayant qu’une perspective mystificatrice.

[28] Entretien avec le député Gervais Bangaoui Batandjomo et avec l’élite Mbimou

[29] Le CCFD-Terre Solidaire, le Secours catholique, Oxfam France et la plateforme française « Publiez ce que vous payez » ont salué le 19 juillet 2010 « une étape décisive vers la transparence du secteur extractif et une victoire de la société civile américaine ». La loi américaine a par cet acte repris l’esprit du projet de loi « Energy Security through Transparency Act » (S. 1700) déposé par un groupe bipartisan de sénateurs dirigé par le Démocrate Benjamin Cardin et le Républicain Richard Lugar au début de l’année. Le sénateur démocrate Patrick Leahy a proposé un amendement à la loi de réforme de Wall Street, qui a donc reçu un soutien décisif, notamment, des démocrates Christopher Dodd et Barney Frank qui menaient les négociations.

[30] Ibid, 17

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3 Responses to “Le saphir malgache, une ressource pour la Grand-île ou pour les étrangers?”

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