L’esprit du forum social mondial et ses défis : espace ou mouvement ?

Par Chico Whitaker (Traduit du portugais par Celina Whitaker)

 

Dans la foulée du succès du Forum Mondial Social (FSM) de 2001 à Porto Alegre, puis de l’évolution du processus de mondialisation durant l’année 2002, beaucoup d’interrogations sur les suites à donner au FSM ont été soulevées[1]. Plusieurs évaluations ont été faites, qui dessinent différentes avenues pour l’avenir des forums sociaux, et de nouvelles propositions sont apparues pour l’organisation des rencontres de 2003, 2004 et 2005. Sans aucun doute, le Forum vit aujourd’hui une crise – positive, de croissance – qui exige l’approfondissement de certains points soulevés par sa Charte de Principes adoptée en 2001.

Or, pour ne pas prendre le risque de détruire les potentialités des forums sociaux, il devient nécessaire et urgent de dépasser certaines ambiguïtés, avant que l’avancée du processus ne se traduise par des orientations et des stratégies erronées,  sans retour en arrière possible.

Le présent texte veut contribuer à ce débat, en traitant de trois points qui sont devenus essentiels pour la continuité du processus des forums sociaux : 1) l’option entre le Forum-Espace et le Forum-Mouvement ; 2) l’importance relative, dans les rencontres[2] du Forum, des activités auto-organisées par les participants et des activités programmées par le Comité d’Organisation, et les caractères de ces deux types d’activités et 3) le rôle des Comités d’Organisation des rencontres du Forum.

Le premier de ces points est le plus décisif, car de l’option choisie découlent des réponses différentes aux deux autres. Un quatrième point aurait besoin d’être abordé, celui du rapport avec les partis politiques. Mais je ne me pencherai, dans la présente contribution, que sur les trois premiers points.

Forum: espace ou mouvement?

Considérer le Forum comme un espace ou le considérer comme un mouvement est devenu une option préliminaire de base à l’étape actuelle du processus dans laquelle nous nous engageons. Ne pas soulever cette question, ou ne pas la poser avec suffisamment de clarté, est la meilleure façon de créer des difficultés.

La Charte de Principes du FSM le définit clairement comme un espace. Mais tout le monde ne le considère pas comme tel et n’agit pas comme s’il n’était réellement qu’un espace, ou du moins comme s’il devait toujours demeurer un espace.

Pour plusieurs personnes, c’est un espace qui a quelque chose d’un mouvement social. Pour d’autres, il n’est « encore » qu’un espace. En d’autres termes, il peut et doit se transformer en un vaste mouvement, ou en un « mouvement des mouvements », comme certains journalistes en viennent à l’appeler. L’énorme succès des manifestations mondiales du 15 février 2003 contre la guerre en Irak – qui pousse les plus enthousiastes à considérer que ce succès est aussi un résultat du Forum, quand ils ne disent pas que c’est le Forum qui l’a directement produit…- stimule encore plus le désir que le Forum assume le rôle fondamentalement mobilisateur qu’ont les mouvements sociaux.

Mais les mouvements et les espaces sont des choses complètement différentes. Sans manichéismes simplificateurs, on est soit l’un, soit l’autre. Ils ne s’excluent pas, c’est-à-dire qu’ils peuvent coexister. Ils ne sont pas non plus antagonistes, c’est-à-dire qu’ils ne se neutralisent pas mutuellement, et ils peuvent même s’additionner. Mais on ne peut être les deux choses en même temps, ni être un peu de chaque chose – ce qui finirait par porter préjudice à l’un comme à l’autre. Les mouvements et les espaces peuvent rechercher, chacun dans son rôle particulier, des objectifs communs plus généraux. Mais chacun travaille d’une façon qui lui est propre, répondant aussi à des objectifs spécifiques différents.

La question qui se pose alors est la suivante : transformer le Forum social mondial en un mouvement – maintenant ou plus tard selon l’état d’avancement du processus – est-ce la bonne stratégie pour atteindre l’objectif qui unit tous ceux qui y participent, c’est-à-dire le dépassement du néolibéralisme et la construction d’un « autre monde possible »? Ou, à l’inverse, est-ce utile, pour atteindre ce but, de pouvoir continuer à disposer maintenant et tout au long du développement du processus, d’espaces comme ceux qui sont ouverts par le FSM ?

Pour ma part, je n’ai pas de doute qu’il est fondamental d’assurer à tout prix la continuité du Forum en tant qu’espace et de ne céder à aucune tentation de le transformer maintenant, ou même plus tard, en un mouvement social. Si nous le maintenons comme un espace, il n’empêchera ni ne sera préjudiciable, bien au contraire, à la formation et au développement de plusieurs mouvements sociaux différents. Mais si nous choisissons de le transformer en mouvement social, alors il cessera nécessairement d’être un espace de discussions et de débat, et perdra toutes les potentialités qu’ont les espaces.

Plus encore, si nous faisions cela, nous serions nous-mêmes, sans avoir besoin pour cela de l’aide de ceux que nous combattons, en train de jeter à l’eau un puissant instrument de lutte que nous avons été capables de créer à partir de la découverte politique la plus précieuse de ces derniers temps : la force de la libre articulation horizontale des initiatives. C’est cette libre articulation horizontale d’une pluralité de mouvements qui explique aussi bien le succès des FSM de Porto Alegre, que celui des manifestations de Seattle contre l’OMC en 1999, ou encore des marches du 15 février 2003 contre la guerre. De plus, nous devons également considérer que si l’articulation sociale horizontale a encore beaucoup à apporter dans notre lutte actuelle, elle sera aussi nécessaire dans le processus même de construction du monde que nous voulons. Cette certitude est basée sur l’analyse des avantages de l’actuel caractère du Forum comme espace, au regard d’un éventuel format de Forum-Mouvement.

 

Ce qui différencie les mouvements sociaux et les espaces

Un mouvement social rassemble des gens qui décident de s’organiser pour accomplir collectivement certains objectifs de transformation de la société. La formation du mouvement et son développement impliquent par conséquent la définition de stratégies pour atteindre ces objectifs. Elles impliquent aussi la formulation de programmes d’action et la distribution de diverses responsabilités entre ses membres, dont celle de la direction du mouvement. Celui ou celle qui assumera cette fonction dirigera les militants du mouvement, de façon autoritaire ou démocratique selon les cas, en les amenant à réaliser la partie qui revient à chacun dans cette action collective. La structure d’un mouvement social est donc nécessairement pyramidale, avec des degrés de démocratie différents, selon le processus de décision interne et selon les choix de chacun des leaders qui se situeront aux divers niveaux de direction de la pyramide. De plus, l’efficacité du mouvement dépendra de la clarté et de la précision de ses objectifs spécifiques, et de sa propre limitation, dans le temps et dans l’espace.

Un espace, pour sa part, n’a pas de leaders. C’est seulement un lieu fondamentalement horizontal, comme l’est la surface de la terre, même s’il peut y avoir des lieux plus élevés que d’autres. C’est comme une place publique : si elle a un propriétaire, qui n’est pas la collectivité elle-même, elle devient un terrain privé et elle n’est plus une place ou tout un chacun peut circuler librement. Les places publiques sont en général des espaces ouverts qui peuvent être utilisés par tous ceux que cela intéresse. Elles n’ont pas d’autre objectif que celui d’être une place, rendant les services qu’elles rendent à ceux qui l’utilisent. Plus elles durent comme place, mieux c’est pour ceux et celles qui profitent de ce qu’elles offrent pour la réalisation de leurs propres objectifs.

En revanche, même si une place contient des arbres et de petites collines en son sein, c’est toujours un espace socialement horizontal. Celui qui monte dans les arbres ou sur les collines ne peut prétendre, de là-haut, décider en tout, ou même en partie, de ce que font les autres qui se trouvent sur la place. S’ils le font, ils prennent le risque d’être ridiculisés par ceux qu’ils prétendent « mener ». Ou bien, s’ils insistent et incommodent trop, ils finiront par parler tous seuls et les autres occupants abandonneront la place. Éventuellement, ils pourront même revenir plus tard, accompagnés des « autorités publiques », pour les faire descendre de leur perchoir et leur demander de cesser d’haranguer les gens et de ne plus perturber la tranquillité qui doit être celle des places publiques.

Le Forum comme espace incubateur de mouvements

La Charte de Principes du Forum va très loin dans l’opposition à l’établissement de tout type de direction ou de leadership en son sein. Premièrement, personne ne peut parler au nom du Forum : il n’y a pas lieu de parler au nom d’une place, ni au nom de ses occupants. Deuxièmement, tout le monde – individus et organisations – conserve le droit de s’exprimer et d’agir pendant et après le Forum selon ses convictions, en faisant siennes ou pas des positions et propositions présentées par d’autres participants, mais jamais au nom du Forum et de l’ensemble des ses participants. Troisièmement, le Forum est un espace ouvert.

Par ailleurs, un Forum n’est pas un espace neutre, comme les places publiques. C’est plutôt une place qui s’ouvre de temps en temps, dans différents lieux dans le monde, avec un objectif spécifique : permettre au plus grand nombre possible de personnes, d’organisations et de mouvements opposés au néolibéralisme de se rencontrer librement, de s’écouter les uns les autres et d’apprendre des expériences et luttes de chacun.

Un Forum permet également de discuter de propositions d’actions, de s’articuler en de nouveaux réseaux d’organisations qui cherchent à vaincre l’actuel processus de globalisation, dominé par les grandes corporations transnationales et par les intérêts financiers. C’est donc un espace, créé pour servir un objectif commun à tous ceux qui y viennent, qui fonctionne horizontalement, comme une place publique, sans leaders ni pyramides de pouvoir en son sein. Tous ceux qui viennent au Forum sont disposés à accepter cette perspective, et c’est pourquoi tous admettent que pour pénétrer dans cette place, il est nécessaire d’être en accord avec sa Charte de Principes.

De fait, le Forum travaille comme une « usine d’idées », ou un incubateur, duquel on espère que surgisse le maximum possible de nouvelles initiatives pour la construction d’un autre monde que tous considèrent possible, nécessaire et urgent. En d’autres termes, on espère que de cet espace naissent plusieurs mouvements, grands et petits, plus ou moins combatifs, chacun avec ses objectifs spécifiques, pour jouer leurs rôles dans la lutte pour laquelle la place a été ouverte.

En réalité, la plus grande potentialité du Forum-espace est exactement celle là : faire naître des mouvements qui font croître la lutte. A contrario, lorsqu’un mouvement donne naissance à de nouveaux mouvements, c’est souvent le résultat de scissions internes. Et c’est ce qui se passerait si le Forum devenait mouvement.

D’autre part, il est accepté qu’au Forum chacun s’implique avec plus ou moins de ferveur dans la lutte commune, selon l’étape où il se situe dans son propre cheminement d’engagement dans le combat de l’humanité pour un autre monde. A l’inverse, dans un mouvement, il y a des exigences réciproques entre ses membres.

L’avantage de ne pas avoir de document final

La Charte de Principes du Forum renforce encore plus cette perspective quand elle traite d’éventuels « documents finaux ». Même si on aboutissait à des documents qui ne soient pas réducteurs et simplificateurs – comme ce qui arrive en général avec les « documents finaux » – le Forum n’en a pas, en tant que Forum. Il ne s’agit pas d’une option de non engagement dans la lutte et la mobilisation nécessaires pour confronter le néolibéralisme, comme peuvent l’interpréter ceux qui sont les plus attachés à transformer le Forum en mouvement. La question est qu’une « place » ne fait pas de « déclarations ». Cependant, il est évident que ceux qui s’y trouvent peuvent en faire. Les participants des forums sociaux peuvent faire toutes les déclarations finales qu’ils désirent – et il est bon qu’ils les fassent. Mais ce ne seront jamais des déclarations du Forum en tant que Forum. Comme espace commun à tous, il n’a aucune « parole. » Ou plutôt, il « parle », et beaucoup, mais du fait de sa propre existence. En effet, que de plus en plus de personnes et organisations se rassemblent pour trouver des voies de dépassement du néolibéralisme, c’est un fait politique très éloquent en soi.

Tous les documents ou déclarations qui seront proposées en son sein n’engageront ainsi que ceux, et seulement ceux, qui les signent, librement, sans pressions ni contrôles de prise de position. C’est pour cette raison que la Charte du Forum établit qu’aucune déclaration ou proposition ne pourra être votée ou acclamée par les participants du Forum, comme expression de l’ensemble des occupants de cette « place ». En réalité, la conséquence serait que beaucoup de personnes s’éloigneraient de l’espace Forum, car ils ne seraient pas en accord avec des leaders prétendant les « conduire », du haut de leurs arbres ou collines.

Cette option prise par le Forum a été d’ailleurs bien comprise par le grand nombre de participants qui ont ainsi pu apporter leur pierre, dès l’édition 2003 du Forum à Porto Alegre, à la « Murale des Propositions d’Action ». Au-delà de l’ouverture d’un espace où tout le monde peut s’exprimer, les propositions et déclarations finales apposées sur cette Murale reflètent précisément l’image de la richesse et de la diversité des engagements des participants. Ces propositions sont ensuite mises à la disposition de tous les intéressés sur le site du Forum. La divulgation par le biais d’Internet – avec les informations pour contacter directement les auteurs des propositions – ouvre de nouvelles perspectives. Elle permettra que les articulations qui se créent durant le Forum autour de ces propositions grandissent encore plus, à travers de nouveaux contacts et mises en rapports qui deviennent ainsi possibles. Comme si la « place » du Forum était ouverte en permanence, s’étendait dans le temps et dans l’espace, beaucoup plus largement que dans le lieu et au moment des quelques jours que dure l’événement. En s’appuyant maintenant sur les énormes possibilités ouvertes par Internet, elles peuvent se transformer en plus de contacts et d’actions concrètes. La même chose peut se passer avec les « Murales de propositions »  montées dans les autres rencontres.

Mais le Forum-Espace a encore d’autres avantages.

 

La diversité

Comme espace ouvert, le Forum a la possibilité d’assurer le respect de la diversité, différemment de ce qui se passerait s’il était un mouvement. Le principe du respect de la diversité, adopté par la Charte de Principes, a en réalité une importance plus grande : il est fondé sur la certitude que l’une des caractéristiques fondamentales de l’autre monde que nous prétendons construire –ou, comme nous le disons déjà, des « autres mondes possibles » – doit être précisément le respect de la diversité.

Comme conséquence de ce principe, le Forum permet aussi – sans tomber dans la neutralité totale des places publiques –  à chacun de conserver la liberté de choisir le secteur ou le niveau où il agit pour transformer la réalité. Cette action peut tout aussi bien être ample et large que tout à fait restreinte ; elle peut prétendre s’attaquer aussi bien aux causes les plus profondes des problèmes que le monde affronte qu’à leurs effets les plus superficiels. La gamme de thèmes discutés pendant le Forum, et des objectifs poursuivis en son sein, peut ainsi être très large, tout comme la gamme de changements nécessaires pour la construction de mondes nouveaux. Personne, dans le Forum, n’a le droit de dire que telle proposition ou action est plus importante qu’une autre ou que toutes les autres, et, par conséquent, personne ne possède le pouvoir ou le droit de donner une plus grande visibilité à ses propres propositions, en « usurpant » pour ses propres objectifs un espace qui appartient à tous.

C’est en réalité un sujet sur lequel on devrait réfléchir avec soin, et notamment lorsque l’on planifie les « marches » et manifestations de rue par lesquelles les Forums ont tendance à se clôturer. Les drapeaux brandis à ces occasions devraient être les drapeaux de tout le monde, comme une expression finale de la diversité et de la variété des propositions qui se retrouvent au sein du Forum ou qui y sont nées. Privilégier tel ou tel drapeau, ou privilégier un mouvement en particulier comme porte-parole du forum, est contradictoire avec le principe du respect de la diversité et traduit une vision de Forum-Mouvement et pas de Forum-Espace.

En définitive, toutes ces caractéristiques du Forum expliquent certainement sa grande acceptation, son pouvoir d’attraction et le succès de ses rencontres. Les participants se sentent respectés dans leurs options, dans le rythme et dans le niveau de leurs engagements. Il y a ceux qui viennent au Forum comme militants, mais la plupart des participants ne viennent pas par obligation ou sous les ordres de leurs leaders. Ils viennent au Forum de par leur propre conviction, pour échanger des expériences, apprendre les uns des autres, tout en gardant la liberté qu’ils avaient avant et qu’ils continueront d’avoir pendant et après leur participation à la rencontre. Ils savent qu’ils n’y recevront pas d’ordres ni n’auront à suivre des mots d’ordre, qu’on ne leur demandera pas de rendre compte de ce qu’ils ont fait ou n’ont pas fait, qu’ils n’auront pas à démontrer fidélité ou discipline, et qu’ils ne seront pas expulsés s’ils ne le font pas – tout le contraire de ce qui se passerait s’ils avaient participé à une rencontre d’un collectif organisé.

La joie et la coresponsabilité

J’affirmerais aussi que c’est ce caractère du Forum qui explique le grand bonheur qui se manifeste sur cette « place », comme dans une énorme foire (NT : au sens premier de grand marché public), où règne une réelle ambiance de fête avec toutes les activités culturelles (performances musicales et artistiques de toutes sortes) qui se déploient immanquablement dans les forums sociaux. Personne n’est angoissé parce que personne ne doit lutter pour que ses idées et propositions prédominent sur celles des autres. Personne n’est préoccupé de se défendre face à d’autres qui prétendent les contrôler, imposer des orientations ou des règles de comportement – et encore moins de comportement politique, comme dans des groupes ou délégations qui doivent se réunir pour évaluer, décider, assumer des tâches, ou bien comme dans des partis ou des mouvements bien disciplinés. De telles réunions sont cependant possibles, mais jamais obligatoires pour celui qui n’est pas militant de tel ou tel mouvement. Ceux qui veulent profiter de l’opportunité pour le faire ont cette liberté, dans la mesure où ils se limitent à réunir dans cet objectif leurs propres militants.

Ce serait réellement dommage si cette joie qui se manifeste sur cette « place » était perdue –comme ce serait inexorablement le cas si elle cessait d’être une « place ». C’est un bonheur – le même bonheur que nous aimerions voir toujours exister dans « l’autre monde possible » – qui devient contagieux et rempli d’énergie parce qu’il est nourri par une autre découverte que permet le Forum. En effet, dans l’espace ouvert à tous par le Forum, les militants de ces différents mouvements se rencontrent et se reconnaissent mutuellement. Il ya ceux qui luttent pour les droits des femmes, des travailleurs urbains et ruraux, de l’environnement, des enfants, ceux qui recherchent de nouveaux rapports économiques au niveau des pays ou des organisations internationales, ceux qui travaillent pour la participation démocratique dans les gouvernements ou pour la valorisation de la dimension spirituelle de l’être humain, etc. S’exprime ainsi dans les forums sociaux, le bonheur de la rencontre de la grande variété des » mouvements » qui construisent le monde de demain.

De tels « militants » de tant de luttes – dont beaucoup étaient séparés depuis longtemps par des options idéologiques, des horizons et des modes d’organisation différents – trouvent dans le Forum une occasion inédite de se connaître et, si possible, de s’arrimer les uns aux autres pour dépasser les divisions auxquelles ils ont été poussés par les dominants. Cette rencontre est souvent, pour beaucoup, source tout d’abord de surprise, puis de joie, lorsqu’ils remarquent qu’ils sont de fait semblables et solidaires dans des luttes communes avec une multiplicité de groupes à travers le monde, jusque-là inconnus.

Si le Forum se transformait en un « mouvement des mouvements », aucun de ceux-ci n’aurait la possibilité d’ouvrir cet espace et ainsi réussir à ce que tous les autres acceptent leur invitation sans conditions. La rencontre serait restreinte par la nécessité d’appartenir à une structure qui se prétendrait unificatrice, avec toutes les règles établies et acceptées par tous… S’instaurerait alors à nouveau en son sein la compétition, et avec elle la division, comme résultat d’une lutte qui aurait éventuellement lieu pour la direction et la définition des objectifs du nouveau mouvement.

Une dernière conséquence du caractère du Forum-Espace est le sentiment de coresponsabilité qui émane de la réalisation de ses rencontres. Le fait d’être une place sans propriétaire facilite cela, plus qu’un mouvement en particulier qui essaierait de développer ce sentiment de propriété aux dépens des autres. Dans le Forum, personne ne peut se rebeller contre personne, ni demander des comptes. Même les erreurs des organisateurs – en général nombreuses du fait de la dimension prise par ces rencontres– sont acceptées et corrigées par l’initiative et la créativité même des participants. Dans l’édition 2003 de Porto Alegre, une erreur sérieuse – qui a obligé les organisateurs à se mettre en quatre pour atténuer ses effets – aurait pu faire totalement échouer la rencontre : les programmes des activités n’ont pu être publiés que le deuxième jour de la rencontre. Les « victimes » ont cependant trouvé des moyens pour compenser eux-mêmes cette erreur logistique, et il y a même eu des initiatives externes – comme la « publication sauvage » de la programmation à partir de ce qui avait été mis à la disposition de tous sur le site Internet dans la nuit précédant l’ouverture de la rencontre.

Les risques que nous courrons actuellement

Conserver le FSM comme un espace signifie alors, peut-être, garantir sa plus grande richesse. En ce sens, il ne serait pas exagéré de dire que ceux qui veulent le transformer en mouvement finiront, s’ils y arrivent, par rendre un très mauvais service à la cause qui nous unit. Ils seront de fait en train d’agir contre eux mêmes et contre nous tous. Ils seront en train d’étouffer leur propre source de vie ou tout le moins de détruire un formidable instrument à leur disposition pour étendre et approfondir leur présence dans la lutte dans laquelle nous sommes tous engagés.

Des initiatives prises par un certain nombre de mouvements, qui s’auto-définissent solennellement comme des « mouvements sociaux », semblent malgré tout tendre vers cette direction. Au nom de la nécessaire mobilisation populaire pour lutter contre le néolibéralisme, ils cherchent à absorber le Forum dans leur dynamique mobilisatrice, et à le mettre au service des objectifs qu’ils poursuivent.

Des tels mouvements savent qu’ils ne rassemblent pas tous les participants de chaque événement, même s’ils rassemblent des organisations importantes. Mais ils considèrent néanmoins que leur propre document final pourrait être assimilé et présenté comme le « document final » du Forum – puisque celui-ci n’a pas de « document final »… Une initiative de ce type – née d’ailleurs dans la place et l’incubateur qu’a été le Forum de Porto Alegre de 2001- a déjà créé de grandes tensions et malentendus. Mais les pressions se sont poursuivies pour que cela se reproduise dans d’autres rencontres, quoique de façon moins désinvolte. Et c’est de peu que ces tentatives n’ont pas annulé les effets mobilisateurs et articulateurs que la « Murale des Propositions d’Action » prétend avoir.

Ces derniers temps, la « coordination » de ces mouvements va encore plus loin. En participant aux Comités d’Organisation des rencontres, ils nous poussent à inclure, le dernier jour de la programmation de ces rencontres, l’assemblée des mouvements sociaux qu’ils réalisent habituellement à la fin des Forums. Cette assemblée, nécessairement partielle, endosse cependant l’image – tout au moins dans les médias – d’une assemblée conclusive du Forum conçu comme un tout. Or, si cette formule est adoptée, elle créera en réalité une nouvelle tension : le fait que chacun devra amener ou faire parvenir à cette assemblée le résultat de l’activité à laquelle il a participé, pour s’assurer que ce résultat sera pris en compte par ceux qui, à partir de là, « coordonneront » leur réalisation, comme dans un bon mouvement bien organisé. En créant un effet d’entonnoir du Forum vers l’assemblée qu’ils organisent – et qui ne pourra jamais rassembler tous ceux qui viennent au Forum – cette assemblée sera amenée de fait à ignorer ou à ne pas respecter les autres propositions d’action formulées dans le cadre du forum mais qui n’auraient pas été acheminées jusqu’à cette assemblée. De plus, l’impérative présence à cette assemblée de clôture créera la nécessité de désigner des « représentants », qui transformeront le Forum en cette éternelle pyramide, perdant par le fait même la joie de la « place » horizontale.

En réalité, de mon point de vue, le grand défi qui se pose pour la continuité du processus du Forum et pour qu’il réalise de plus en plus pleinement sa vocation d’incubateur de mouvements et initiatives, est de multiplier à travers le monde de tels « espaces » – réellement ouverts et libres, sans resserrements autour de propositions spécifiques. En espérant que personne, même par inadvertance, ne contribue à un processus de fermeture du Forum, qui peut aller jusqu’à sa disparition comme espace ouvert.

Tout ceci repose cependant sur un choix à faire. Les individus et organisations qui préparent les rencontres à venir, dans le processus du Forum Social Mondial, et les membres de son actuel Conseil International, peuvent décider d’adopter une orientation du type de celle préconisée par les nommés « mouvements sociaux. » Rien ne peut les en empêcher. C’est un choix. Chacun des participants du processus du Forum décidera alors de poursuivre ou non son implication, du fait même que le Forum n’est pas encore un mouvement et qu’il ne s’est pas doté de règles d’appartenance ou de respect des décisions majoritaires, même si celles-ci seraient prises de façon démocratique. Ce que nous ne pouvons pas faire, c’est de ne pas débattre clairement et franchement de cette question, pour prendre pleinement conscience des conséquences de nos décisions.

Activités auto-organisées versus programme des organisateurs

Cette discussion est d’autant plus nécessaire que, au-delà de la pression exercée par certains participants pour transformer le FSM en un mouvement, les organisateurs des rencontres eux-mêmes auront tendance à adopter cette dernière option s’ils maintiennent la forme d’organisation actuellement en vigueur.

Dans un Forum-Espace les activités auto-organisées par les participants devraient avoir la priorité effective, pour les organisateurs des rencontres, puisque c’est là que le FSM fonctionne clairement en tant qu’espace. Ce qui s’observe, cependant, c’est la survalorisation des activités programmées par les organisateurs (grandes conférences et tables-rondes de personnalités), au détriment des ateliers et séminaires programmés par les participants eux-mêmes[3]. Ces activités, qui constituent l’essentiel d’un Forum-Espace, sont traitées presque avec dédain. Elles paraissent plutôt secondaires, de moindre prestige et importance, comme si elles étaient un poids que les organisateurs étaient obligés de supporter du fait que cette façon d’organiser les rencontres a été inventée au Forum de Porto Alegre en 2001.

De fait, le choix des thèmes et des intervenants pour les conférences et les tables rondes ont toujours occupé l’essentiel du temps des organisateurs, dans tous les Forums qui se sont réalisés. Ceci s’est également passé avec le Conseil International : les réunions de Bangkok et de Florence ont consacré une grande partie de leur programme de travail à ce type de décision, pour préparer le Forum de Porto Alegre de 2003. Cela a même nécessité de longues réunions hors des horaires officiels du Conseil et il y a même eu une réunion spéciale, au Brésil, entre les rencontres de Bangkok et de Florence, du nouveau groupe de travail qui a été rendu nécessaire – celui des « coordinateurs des axes thématiques » – avec tous les frais de voyage que de telles réunions impliquent. En réalité, les thèmes et conférenciers finissent par avoir un rôle de « vitrine » du Forum, ou de démonstration publique et visible de ce qui s’y traite et s’y discute, et cela doit alors être organisé avec soin, pour que les positions et propositions soient le plus claires possibles. Comme cela se passe d’ailleurs avec le Forum économique mondial de Davos qui ne prévoit pas d’activités auto-organisées et qui doit choisir avec soin, à chaque conjoncture, le thème central de ses événements…

Pendant ce temps, la préparation de la partie des rencontres programmées par les participants – qui est une caractéristique essentielle qui donne toute leur originalité aux forums sociaux – suit une logique purement administrative, presque bureaucratique : on fixe une date limite pour l’inscription des ateliers et séminaires, on vérifie ensuite quels sont ceux qui ne peuvent être acceptés, sur la base de la Charte de Principes (selon une analyse qui finit par être insuffisante, du fait des courts délais, et qui se résume à refuser l’inscription d’activités émanant de partis politiques ou d’organisations armées qui se déclarent explicitement comme telles…). Cela conduit alors à un travail également administratif, de distribution des dates et des lieux pour ces activités, et d’impression d’un « catalogue » (le programme du forum) avec le nom des activités et de ses proposants, des dates et des lieux où elles se réaliseront – presque toujours accompagné, d’ailleurs, des naturelles errata auxquelles tous les participants n’ont pas toujours accès, à cause des inévitables changements de dernière minute.

Comme, en revanche, ces activités ont tendance à être de plus en plus nombreuses, seules les plus favorisées se réalisent dans les lieux centraux de la rencontre, et les autres sont distribuées de la meilleure manière possible, dans le reste de l’espace disponible – quelquefois en différents lieux des villes où se tiennent les forums, souvent d’accès difficile. Pour compléter ces conditions peu propices, le « catalogue » des ateliers et séminaires finit par être distribué lors de la première journée de la rencontre, – ou même plus tard, comme cela s’est malheureusement passé en 2003 à Porto Alegre. Le résultat de tout cela est que seuls les organisateurs et les participants qu’ils ont eux même invités, ainsi que les participants qui ont réussi à identifier à temps les activités qui les intéressaient, ont tendance à participer aux ateliers et séminaires auto-organisés.

Le tableau est encore plus sombre lorsque les organisateurs du forum réussissent à faire venir des personnalités de renom pour les grandes conférences et tables rondes qu’ils prennent en charge, et surtout quand ces activités sont prévues dans les mêmes plages horaires que les ateliers et séminaires auto-organisés, comme cela s’est passé à Porto Alegre en 2003. Les grandes conférences finissent par attirer la grande majorité des participants, laissant les activités auto-organisées à ceux qui tiennent vraiment à y participer. Dans cette perspective, la fonction même des grandes conférences et tables rondes au sein de l’événement devrait être réexaminée.

Plusieurs mesures pourraient être prises pour éviter que tout cela ne se passe. Par exemple, la date limite pour l’inscription des ateliers et séminaires pourrait être fixée à une date bien antérieure à celle du début de la rencontre – au moins deux mois pour les grands Forums. Cela permettrait de diffuser les propositions par Internet avec suffisamment de temps pour que des contacts s’établissent avant les ateliers, pour penser une organisation des lieux et de l’espace qui faciliterait ces contacts, et pour permettre une meilleure préparation par les participants eux-mêmes, qui viendraient au Forum en sachant déjà à quelles activités ils veulent participer.

Une deuxième – mais peut-être aussi importante – mesure à prendre concerne les lieux des activités auto-organisées. Celles-ci devraient se réaliser dans l’espace central de la rencontre, dans la « place » principale, avec la meilleure infrastructure possible, avec des accès faciles et bien diffusés. De plus, le temps qui leur serait réservé ne devrait pas enter en concurrence avec les évènements destinés au grand public – comme cela s’est passé à Porto Alegre 2003, et qui donne raison à ceux qui disent que les « grandes stars » ont usurpé le Forum.

Donner la priorité aux activités auto-organisées – qui traduit dans la pratique de l’organisation logistique de la rencontre l’option d’un Forum-Espace et non pas celle d’un Forum-Mouvement – serait sans doute beaucoup plus favorable à l’accomplissement des objectifs du Forum Social Mondial, tels que formulés dans sa Charte de Principes et rappelés au début de ce texte : permettre au plus grand nombre de personnes, organisations et mouvements qui s’opposent au néolibéralisme de se rencontrer librement, apprendre des expériences et des luttes de chacun, débattre de propositions d’action et, enfin, s’articuler en de nouveaux réseaux et organisations dans l’objectif de dépasser l’actuel processus de globalisation dominé par les grandes corporations multinationales et les intérêts financiers. Parce que c’est, de fait, dans les ateliers et séminaires auto-organisés par les participants que cela peut se passer, et non pas dans les grandes conférences où le public écoute passivement ce que de respectables orateurs ont à leur dire, ne pouvant au maximum, et dans le meilleur des cas, que leur poser quelques questions.

Les Comités organisateurs : facilitateurs ou direction d’un mouvement?

La discussion sur l’option espace ou mouvement est également importante parce que le fait de transformer le Forum en mouvement peut avoir des effets négatifs pour la continuité même du processus, en ouvrant la porte aux rivalités de pouvoir qui peuvent le fragiliser et même le détruire de l’intérieur. La Charte de Principes du FSM établit que celui ci n’est pas un espace de lutte de pouvoir, et son caractère d’espace horizontal et ouvert a – jusqu’à maintenant – permis que cela ne se soit effectivement pas passé au cours de ses différentes rencontres. Mais la préparation de ces rencontres n’est pas immunisée contre ce possible danger.

Dans la mesure où le Forum serait vu comme un mouvement – ce qui implique qu’il doit avoir une « direction politique » – la présence dans les Comités d’Organisation[4] deviendrait une nécessité stratégique pour les forces politiques qui y participent, dans la perspective d’exercer une influence sur le cours des décisions. Ainsi, se créent des tensions entre ceux qui, dans un certain sens, ont déjà pris « le pouvoir » et ceux qui se sentent « exclus » ou simplement qui tentent d’entrer dans ce cercle fermé pour participer à ce nouveau « directoire ».

Il y a même ceux qui considèrent qu’il est nécessaire d’avoir une telle lutte de pouvoir à l’intérieur du Comité brésilien d’Organisation lui-même – actuellement Secrétariat du processus du FSM[5] – et du Conseil International[6]. On commence même à dire que la composition du Comité brésilien ne lui confère aucune représentativité, parce qu’elle ne reflète pas une participation proportionnelle de toutes les forces ou courants politiques qui devraient être présents dans la direction du processus du Forum. Pareillement, il est suggéré que le Conseil International soit « dirigé » par quelques personnes et réduit à un noyau de « représentants » des autres.

Ces propositions auraient leur raison d’être si le Forum était un mouvement, mais elles ne sont pas appropriées à un Forum-Espace, à une « place » qui, comme nous l’avons déjà mentionné, n’a pas de « direction politique » représentative. Le Forum-Espace requiert avant tout des personnes et des entités disposées à rendre le service de créer cette « place publique », sans interférence sur le contenu qui y sera discuté et encore moins sur la liberté qui doit être garantie aux activités des participants. En d’autres termes, le Comité d’organisation du Forum-Espace doit pouvoir compter sur des personnes et des organisations disposées à consacrer leur temps et leurs ressources pour permettre et faciliter la rencontre et l’articulation de tous ceux qui sont engagés dans la lutte pour « un autre monde. »

Il paraît recommandable que la composition des Comités d’Organisation des Forum-Espaces comporte une pluralité qui assure le respect de la diversité dans les rencontres. Mais il n’est pas nécessaire d’avoir la diversité et le poids proportionnel des organisations et mouvements qui participeront à ces rencontres, parce que ces organisations et mouvements ne viendront pas au Forum pour recevoir des directives. Ainsi, plus que la diversité dans la composition du Comité d’Organisation, ce qui est important c’est la crédibilité des personnes et des organisations qui le composent. Ils doivent pouvoir inviter tous les autres sans qu’il n’y ait de doute sur le réel intérêt de cette invitation, ni que les « invités » puissent ressentir la peur d’être utilisés, par ceux qui les invitent, pour la réalisation de leurs propres objectifs – comme cela peut se passer lorsque des partis politiques décident d’assumer « généreusement » l’appui au processus.

Dans cette perspective du Forum-Espace, le concept qui s’appliquerait le mieux pour définir aussi bien les Comités d’Organisation des différentes forums sociaux que le Conseil International, serait celui de « groupe facilitateur ». Les facilitateurs ne dirigent pas. Ils ne font que fournir les conditions favorables pour que les mouvements qui existent ou viendraient à se former puissent avancer dans leurs luttes. Pour créer des incubateurs de mouvements et d’engagements, pour construire des « places publiques » et des « fabriques à idées ». Ils n’ont pas besoin de s’affronter dans la discussion sur les alternatives pour changer le monde, ni d’essayer d’imposer des idées et des propositions. Ce qu’ils doivent faire, c’est de veiller, dans la perspective commune qu’ils ont adoptée, à ce que chaque rencontre qu’ils organisent remplisse les objectifs pour lesquels le Forum a été créé. Ils doivent choisir et rendre opérationnelles, en fonction des conjonctures politiques de chaque moment, les meilleurs alternatives pour organiser le temps et l’espace qui sera mis à la disposition de ceux qui doivent et veulent venir sur la « place publique » pour débattre de ces alternatives, présenter des propositions d’action et s’associer pour les réaliser.

Naturellement, d’autres instances d’évaluation et de proposition sur le processus du Forum, au-delà des Comités d’Organisation des rencontres – comités élargis, conseils, assemblées – peuvent contribuer à augmenter l’effet du processus, s’ils arrivent à incorporer une variété et une représentativité toujours plus grande de mouvements et organisations engagées dans la construction d’un « autre monde. » Mais, dans une optique de Forum-Espace, de telles instances – tout comme les Comités d’Organisation – ne peuvent prétendre prendre la direction de tels mouvements et organisations, mais seulement endosser et appuyer la création d’encore plus d’espaces-forum.

Une telle perspective, dans le travail d’organisation, est plus difficilement adoptée parce qu’elle est bien moins « héroïque » que l’exercice de leaderships directement politiques, comme le permettrait l’option Forum-Mouvement. L’adoption de cette option de « facilitateur » amènerait peut-être même à une baisse d’intérêt dans la participation à l’organisation des rencontres. Il serait en effet dans ce cas plus important de réserver des forces et des ressources pour augmenter les adhésions et les articulations durant la rencontre……

Mais si, à la période à laquelle nous vivons, il est utile et nécessaire de rompre les barrières entre différents types et secteurs d’engagement, de déployer dans le monde entier des articulations dans la lutte contre le néolibéralisme, de les amplifier et de les fortifier, d’aider à la naissance de plus en plus de mouvements, réseaux et initiatives de lutte, d’approfondir le débat sur les propositions et avenues pour vaincre la domination du capital, alors nous pouvons être certains que le service à rendre par la multiplication des espaces-forum est inestimable, irremplaçable et extrêmement méritoire, dans la lutte pour notre cause commune.

Chico Whitaker est membre, depuis l’origine, du Comité d’organisation du Forum social mondial (devenu le Secrétariat international du FSM, basé à Sao Paulo – Brésil). Par ailleurs, en tant que représentant de la Commission brésilienne Justice et Paix (CBJP), organisme de la Conférence nationale des Évêques du Brésil, il siège au Conseil International du FSM. Militant de la première heure pour les droits humains et sociaux, il a vécu 15 années d’exil durant le régime de la dictature. Auteur de l’ouvrage Changer le monde : nouveau mode d’emploi (Paris, Éditions de l’Atelier, 2006), il n’a de cesse de promouvoir publiquement cette innovation sociale et politique que constitue le Forum social mondial. En 2006, Chico Whitaker a reçu le Right Livelihood Award, considéré comme le Prix Nobel Alternatif, remis par une fondation suédoise afin de soutenir des personnes de bonne foi qui poursuivent des activités dans le respect de leur prochain et de la nature.


[1] Note de la rédaction (NDLR) : Ce texte a été rédigé en mars 2003, suite à la tenue des trois premiers Forums sociaux mondiaux au Brésil. Il a une valeur historique puisqu’il a lancé le débat sur l’option Espace ou Mouvement du FSM dans la mouvance altermondialiste.

[2] Note de la traduction (NT) : Ce texte distingue la notion de Forum en tant que processus, de la notion de Forum en tant que moments de rencontre privilégiés au cours de ce processus. Ces moments de rencontre (tel le FSM de janvier 2003 à Porto Alegre, ou encore celui de janvier 2007 à Nairobi) sont appelés en portugais « eventos do Forum ». Nous les avons traduits par le terme « rencontres du Forum ».

[3] (NDLR) : Le problème ici soulevé, très pertinent pour le FSM en 2003, a cependant été dépassé depuis. Les organisateurs des forums sociaux mondiaux ont opté pour l’option privilégiée ici par Chico Whitaker, puisque désormais les grandes conférences se sont pratiquement effacées du programme des FSM pour laisser une place plus centrale aux activités auto-organisées. Cette question demeure cependant d’une grande pertinence pour les comités d’organisations de forums sociaux  régionaux ou locaux, plus jeunes, qui devront faire face à cette question dans leur processus organisationnel.

[4] (NDLR) : Les Comités d’Organisation désigne les collectifs mis en place afin de prendre concrètement en charge localement l’organisation de chacune des éditions du Forum social mondial. Par exemple, lors de l’édition 2004 du FSM à Mumbai, un Comité d’organisation indien avait été mis sur pied. Même chose en 2007 lors du FSM de Nairobi, et ainsi de suite.

[5] (NDLR) : Le secrétariat international du FSM a pour principale tâche d’assurer une permanence du processus des forums sociaux et des réunions du Conseil International du FSM. Il a son bureau au Brésil, à Sao Paulo, et gère notamment le site Internet du FSM. Il est issu du premier Comité d’Organisation du FSM, collectif de huit organisations principalement brésiliennes, dont celle de Chico Whitaker, qui avaient organisées le premier Forum social mondial en 2001 à Porto Alegre.

[6] (NDLR) : Le Conseil International du FSM, qui regroupe actuellement près de 160 organisations de la société civile et des mouvements sociaux globaux, apparaît comme l’instance politique du processus des Forums. Composé de différentes commission et groupes de travail, c’est là que se décide où doivent avoir lieu les prochains FSM, mais aussi de l’avenir général du processus des Forums sociaux.

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