Écologie politique et altermondialisme – Par Michel Lambert

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Les réserves d’eau douce et potable et les dernières forêts disparaissent à des rythmes effrénés. Les déserts poursuivent leurs avancées. Des espèces s’éteignent quotidiennement. La survivance des populations les plus pauvres continue de faire pression sur les derniers écosystèmes. Sur un autre front, et malgré des pressions de plus ne plus importantes, le capitalisme demeure avide et destructeur. L’extraction du pétrole des sables bitumineux canadiens, la coupe du bois en Amazonie comme au Québec, l’or sud-américain, les diamants africains, etc… continuent d’alimenter un système insatiable en ressources naturelles et prêt à tous les excès polluants pour les extraire.

Alors que les processus liées aux changements climatiques s’accélèrent, alors qu’il est scientifiquement reconnu qu’il nous faudrait aujourd’hui 1,6 planète Terre pour supporter l’activité humaine, alors qu’il devient clair que notre impact sur la planète est plus grand que sa capacité de régénération, la question des droits environnementaux des générations futures est dorénavant posée. Prisme universel d’analyse du politique et du social, la compréhension des liens et surtout des limites entre la question environnementale et le système capitaliste industriel représente le défi majeur pour de l’avenir du mouvement altermondialiste.

Les enjeux dépassent largement les frontières. Des problèmes tels que l’amincissement de la couche d’ozone et le réchauffement climatique n’affectent pas uniquement les pays qui polluent le plus, et ne peuvent être résolus sans une intervention globale à l’échelle planétaire.

Face à ce constat, les gouvernements sont lents et promeuvent encore et toujours un essor économique rétrograde qui repose sur une industrialisation alimentée aux combustibles fossiles. La campagne électorale fédérale 2008 au Canada a bien failli faire de la question environnementale un enjeu central, pour la première fois d’ailleurs. Mais l’essentiel des propositions avancées par les différentes formations politiques se sont limitées à un timide affrontement entre le « laisser faire » conservateur et ces « nouvelles » idées qui reposent encore et toujours sur un invisible marché censé pouvoir se renouveler dans la mesure ou nous saurions établir les bonnes balises. Même chez nous, les gauches tergiversent toujours sur ces questions car comment diminuer l’appétit pour la consommation de masse sans faire régresser le peu d’acquis sociaux durement gagnés?

Au mieux donc, en taxant les pollueurs, des gouvernements « verts » espèreraient que le marché puisse favoriser la mise en vente de produits «verts», éco-énergétiques, longue durée, etc… Des produits renouvelés, repeints en vert, ne modifiant que très peu le système de sur-production et de sur-consommation capitaliste. Ces « changements » n’auraient que des impacts marginaux en termes d’amélioration de la crise environnementale et n’auraient aucun effet sur celle des changements climatiques. C’est l’éco-capitalisme et à peu de choses près, cela nous maintient devant les mêmes défis.
Dans un système éco-capitaliste idéal, cette approche minimale en faveur d’une consommation « verte » pourrait être associée à une approche législative visant à limiter la production de polluants, à protéger les individus et les communautés contre eux-mêmes tout en contribuant à l’éducation environnementale. Mais même « éco-capitalistes « les gouvernements demeurent timides puisqu’ils tirent une bonne partie de leur appui de gens et d’entreprises qui polluent.

Au niveau international, ces questions revêtent une connotation tout particulière quand on sait que l’essentiel de la pollution vient des pays très industrialisés, comme le Canada. C’est paradoxalement dans ces pays où, malgré les inégalités, s’est construite une plus grande « justice sociale » par une certaine redistribution, bien que très mince, d’une production beaucoup plus importante. Aujourd’hui, une foule de pays émergents – notamment les BRIC (Brésil, Russie, Inde et Chine) – aspirent minimalement au même niveau de vie que les pays du Nord, et ils ont toujours, pour l’instant, une empreinte écologique plus faible. Pour l’instant seulement, car souvent le développement passe entre autres par l’exploitation des ressources naturelles comme au Brésil où les « développeurs » ont les yeux rivés sur l’Amazonie, poumon de la planète.

Au Brésil justement, c’est en tentant de concilier plus de « développement » pour 60 millions de Brésiliens, d’une part, et un air plus pur pour 6 milliards de terriens, d’autre part, que le gouvernement Lula s’est lancé en 2007 dans une gigantesque consultation nationale visant l’adoption de sa nouvelle politique environnementale. Étalé sur plusieurs mois, le processus a pu impliquer 100000 brésiliens dans tous les États du pays. La Ministre de l’environnement d’alors, la progressiste Marina Silva, avait dirigé la consultation d’une main de maître, favorisant jusqu’à la fin la protection des écosystèmes brésiliens. Mais les pressions des développeurs capitalistes locaux et internationaux eurent finalement raison de Mme Silva qui, désavouée par son propre gouvernement, devait ultimement remettre sa démission au lendemain de la clôture de la conférence finale du processus.

Ce nouvel échec, d’autant plus troublant qu’il est le fait d’un gouvernement progressiste, repose encore les mêmes questions. Comment les aspirations des pays du Sud pour une plus grande équité peuvent-elles être comblées sans que cela repose sur une production / consommation de masse entraînant davantage de destruction pour notre écosystème? Est-ce que capitalisme et protection des écosystèmes sont compatibles?

Convergence entre les mouvements sociaux et environnementaux

Il faut repenser le développement! Sans un changement social et culturel, il n’y aura pas de demande pour une production verte et il n’y aura pas de pressions sur les gouvernements pour qu’ils agissent. Sans une approche législative, les changements tarderont à se faire à grande échelle et les insouciants annuleront les efforts des autres. Sans des pressions sur l’appareil productif, nous n’aurons pas d’alternatives pratiques pour faire au quotidien les choses autrement. C’est évidemment à ces premières questions que peuvent contribuer les altermondialistes parce qu’ils promeuvent des solutions pour des changements sociaux et culturels, qu’ils cherchent à encourager des valeurs non consuméristes et à concevoir le développement à l’aide d’objectifs qui ne sont pas ceux de la croissance économique à tout prix.

Mais il importe d’aller plus loin car il n’est pas possible d’articuler ces changements sociaux dans une même vision d’ensemble sans intégrer des notions transversales d’écologie politique. Une écologie qui va au-delà de la stricte étude du biotique et qui insiste sur les dimensions sociales, politiques et culturelles organisant le rapport des humains à la nature. Plus que jamais, il importe de marier les mouvements altermondialistes aux mouvements écologiques!

De l’écologie à l’éco-socialisme

À l’avant-garde de la mouvance de l’écologie politique se retrouve l’éco-socialisme qui vise à fournir une alternative radicale au système capitaliste/industriel à travers une politique économique basée sur des critères non monétaires, soit les besoins sociaux et l’équilibre écologique. L’objectif de l’éco-socialisme est une nouvelle société basée sur la rationalité écologique, le contrôle démocratique, l’égalité sociale, et où prédomine la valeur d’usage sur la valeur d’échange. Ces objectifs exigent une planification démocratique qui permettra à la société de définir les objectifs de l’investissement et de la production et une nouvelle structure technologique pour les forces productives de l’humanité. En d’autres mots, une transformation révolutionnaire sociale et économique.

Pour arrêter le processus catastrophique du réchauffement global avant qu’il ne soit trop tard, les écosocialistes font valoir des changements radicaux à trois niveaux : 1. dans le système énergétique, en substituant les combustibles fossiles qui sont responsables des effets de serre (pétrole, charbon) par des sources énergétiques propres comme les éoliennes ; 2. dans le système de transport, en réduisant drastiquement l’utilisation de camions et de voitures particulières et en les remplaçant par des moyens de transport publics économiques et efficaces ; 3. dans les normes actuelles de consommation, basés sur la production de déchets, en faisant la promotion de la modération et de la simplicité volontaire ainsi que de la concurrence apprivoisée.
Ce ne sont là qu’une infime partie des propositions contenues dans le Manifeste éco-socialiste actuellement en cours de rédaction par le Réseau International Eco-socialiste [1].

Construire une société durable!

Le réchauffement climatique planétaire ne sera sans doute pas vaincu par la négociation de nouveaux traités. Comme l’a démontré l’exemple du protocole de Kyoto, le système capitaliste industriel ne favorise aucunement le respect de telles ententes qui vont à l’encontre de sa propre essence. L’action solidaire internationale avec les opprimés et les victimes d’écocides peut faire la différence. Partout, les peuples autochtones sont à l’avant-garde de ces batailles en combattant des multinationales polluantes, l’agro-business toxique, les semences génétiquement modifiées envahissantes, ou encore les bio-combustibles qui détournent le maïs vers les réservoirs des voitures au détriment des pauvres et des affamés. Ce sont des combats auxquels les altermondialistes doivent se joindre maintenant! La solidarité entre les mobilisations écologiques anticapitalistes dans le Nord et dans le Sud est maintenant une priorité stratégique!!

En janvier 2009, le Forum Social mondial se tiendra justement en Amazonie et revêtira par conséquent une forte couleur environnementale. Il sera, de plus, associé au premier Forum Social « Science et Démocratie » visant justement à tisser des ponts entre le monde scientifique et la mouvance altermondialiste. Pour assurer la survivance de l’espèce humaine, les multiples mouvements qui seront présents à Belém doivent entreprendre de discuter de questions fondamentales liées non seulement au maintien mais aussi au développement des écosystèmes. Plus que jamais, les forums sociaux nationaux, régionaux, internationaux et thématiques doivent viser les convergences entre tous les mouvements sociaux et les mouvements environnementaux de façon à assurer une intégration transversale du prisme d’analyse de l’écologique politique au sein des luttes. Des secteurs entiers de l’industrie et de l’agriculture doivent être revus, voire supprimés, alors que les alternatives doivent maintenant êtes développées. Des processus de décisions publics et démocratiques sur les changements nécessaires dans le financement du développement et dans la technologie doivent remplacer le contrôle par les banques, les sociétés transnationales et les gouvernements capitalistes afin de servir le bien commun et permettre l’établissement de sociétés durables.

Michel Lambert est directeur général de l’ONG Alternatives (www.alternatives.ca).

[1] Pour plus d’informations sur ce réseau et son manifeste, consultez leur site : http://www.ecosocialistnetwork.org

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