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LE TOURISME EN BIRMANIE : UN SUJET POLÉMIQUE

Par Kathryn Blanchette

En raison de la mauvaise réputation que possède la junte militaire au pouvoir, certains prétendent que cet isolement forcé tend à renforcer l’idéologie en place, ne voulant pas s’ouvrir aux Occidentaux alors que d’autres soutenaient que visiter la Birmanie en reviendrait à cautionner le régime[1]. Les associations militantes pour les droits de l’Homme ainsi que d’Aung San Suu Kyi, icône de la démocratie[2], et son parti d’opposition qu’est la Ligue Nationale pour la Démocratie (NLD) tendaient à encourager le boycottage du tourisme en Birmanie[3]. Néanmoins, depuis qu’elle a été élue, Aung San Suu Kyi et la LND lèvent officiellement leur boycotte contre le tourisme, prônant plutôt un « nouveau tourisme, raisonné et solidaire […] [respecte] l’environnement du pays et [favorise] l’économie locale et solidaire[4] ».

Tout d’abord, l’histoire du tourisme en Birmanie se divise en trois phases : celle de la démocratie parlementaire (1948-1962), de la période socialiste (1962-1988) et de la période d’ouverture au tourisme depuis les années 90[5].  Dans la période de la démocratie parlementaire, même si l’idéologie du capitalisme était présente, un faible nombre de touristes a visité la Birmanie, rebaptisée Myanmar par la junte en 1989. Néanmoins, un visa avait une durée de maximum un mois. Durant la seconde phase qu’est la période socialiste, Ne Win, président du Conseil révolutionnaire, renverse U Nu, le Premier ministre en place, pour prendre le pouvoir par un coup d’État. Le tourisme a nettement diminué, priorisant les valeurs traditionnelles birmanes et éviter toute forme d’influence étrangère. Par conséquent, la durée du visa fut diminuée à vingt-quatre heures et la plupart des hôtels furent nationalisés[6]. Finalement, au cours de la troisième phase historique du tourisme birman, le régime militaire s’est emparé du pouvoir via un coup d’État. Dans le but de redorer l’image et pour une nécessité économique, le régime ouvre ses marchés aux investissements étrangers. Il entreprend également de grands travaux de rénovation d’infrastructures et lance en 1996, sa campagne « Visit Myanmar Year 1996 » pour s’ouvrir progressivement au tourisme. Depuis 2004, il instaure la technologie du visa électronique et en 2010, celui-ci peut se procurer dans l’aéroport même. Néanmoins, cet aspect moderne du visa fut rapidement suspendu compte tenu avant les élections de novembre 2010 pour éviter que des reporters et journalistes étrangers pénètrent dans le pays[7].

Même si la Birmanie est classée au troisième rang des destinations tendance de 2012 par le New York Times[8], cette ouverture du tourisme ne fait pas l’unanimité. En effet, les militants pour les droits de l’Homme dénoncent l’expropriation de plusieurs familles birmanes et leur déplacement forcé. Par ailleurs, plusieurs quartiers jugés trop pauvres sont détruits; contrant les familles à être relocalisées, devant se réinstaller et repartir à zéro[9]. En fait, aucun choix ne leur était offert, sous peine d’emprisonnement d’une durée moyenne de quatre mois. De plus, les militants des droits de l’Homme crient à l’injustice quant au travail forcé dont souffrent bon nombre de Birmans. Statistiquement, près de vingt mille citoyens furent déplacés en 1994 pour effectuer la restauration des infrastructures. Également, en 1995, environ cent vingt mille Birmans travaillaient contre leur gré à la construction d’un grand chemin de fer[10].

Dans une perspective territoriale, les zones touristiques sont divisées en trois catégories, celles ouvertures, celles fermées et celles nécessitant un permis; il faut savoir que près de la moitié du territoire est dite non-accessible aux touristes. En outre, les touristes doivent se garder d’être naïfs. Par exemple, le tourisme ne permet pas nécessairement d’accroître les conditions de vie et de développement de la population. En effet, depuis 1996, cesdites conditions ne se sont pas vraiment améliorées[11]. Une des raisons est que le gouvernement détourne les devises étrangères via un système de deux taux d’échange, qui n’affecte aucunement les recettes fiscales du pays[12]. De plus, comme mentionné antérieurement, le travail forcé très fréquent pour la modernisation des infrastructures et des moyens de transport n’entraîne aucune création d’emplois. Par ailleurs, la majorité de ces moyens de transport dits « publics » appartiennent à la junte militaire.

Bref, voyager ne veut pas nécessairement dire amener la société civile et la junte militaire vers des aspirations démocratiques. De plus, les touristes sont encouragés à se mêler à la population qui, quelques années auparavant, ne pouvait adresser la parole à un étranger[13]. Également, les membres du gouvernement ne sont pas tous en uniforme; parfois des agents provocateurs se mêlent à des habitants, donc les touristes doivent autant que possible éviter de poser des questions par rapport au régime pouvant être dangereuses pour leur sécurité[14].


[1] Simon Hudson, « To go or not to go? Ethical perspectives on tourism in an “outpost of tyranny ». Journal of Business Ethics 76.4 (2007): 385.

[2] AFP, « Afflux de tourists en Birmanie », (2012) En ligne. http://www.lefigaro.fr/flash-eco/2012/06/10/97002-20120610FILWWW00014-afflux-de-touristes-en-birmanie.php (page consultée le 7 novembre 2012).

[3] Info Birmanie, « Rapport sur le tourisme en Birmanie », (2011) En ligne. http://www.info-birmanie.org/web/images/stories/Rapport_Tourisme_25.10.11WEB2.pdf (page consultée le 6 novembre 2012), p.1.

[4] Pierre Martial, « Aung San Suu Kyi dit oui à un tourisme respectueux et solidaire en Birmanie », (2011) En ligne. http://www.aungsansuukyi.fr/Aung-San-Suu-Kyi-dit-oui-a-un-tourisme-respectueux-et-solidaire-en-Birmanie_a55.html (page consultée le 12 novembre 2012).

[5] Info Birmanie, « Rapport sur le tourisme en Birmanie », (2011) En ligne. http://www.info-birmanie.org/web/images/stories/Rapport_Tourisme_25.10.11WEB2.pdf (page consultée le 6 novembre 2012), p. 2.

[6] Info Birmanie, « Rapport sur le tourisme en Birmanie », (2011) En ligne. http://www.info-birmanie.org/web/images/stories/Rapport_Tourisme_25.10.11WEB2.pdf (page consultée le 6 novembre 2012), p.2.

[7] Soe Zeya Tun, « La Birmanie suspend la délivrance de visas avant les élections », (2010) En ligne. http://www.lexpress.fr/actualites/2/la-birmanie-suspend-la-delivrance-de-visas-avant-les-elections_914254.html (page consultée le 12 novembre 2012).

[8]Justin Mott, « The 45 places to go in 2012 », (2012) En ligne. http://travel.nytimes.com/2012/01/08/travel/45-places-to-go-in-2012.html?pagewanted=all (page consultée le 4 novembre 2012).

[9] Info Birmanie, « Rapport sur le tourisme en Birmanie », (2011) En ligne. http://www.info-birmanie.org/web/images/stories/Rapport_Tourisme_25.10.11WEB2.pdf (page consultée le 6 novembre 2012), p.3.

[10] Info Birmanie, « Rapport sur le tourisme en Birmanie », (2011) En ligne. http://www.info-birmanie.org/web/images/stories/Rapport_Tourisme_25.10.11WEB2.pdf (page consultée le 6 novembre 2012), p.4.

[11] Ibid., 5.

[12] Ibid., 6.

[13] Michael Christopher, « Reflections on a visit to Burma ». Asian Survey 37.6 (1997): 540.

[14] Info Birmanie, « Rapport sur le tourisme en Birmanie », (2011) En ligne. http://www.info-birmanie.org/web/images/stories/Rapport_Tourisme_25.10.11WEB2.pdf (page consultée le 6 novembre 2012), p.30.