CRISE DU RIZ AUX PHILIPPINES?

Par Audrey-Maud Tardif

Les Philippins consomment  en moyenne 140 kg chacun de riz par année[1], ou un total de 12 950 000 tonnes en 2012[2]. Or, diverses crises d’approvisionnement en riz, dont celle de 2008, menacent sporadiquement l’accès à leur denrée alimentaire de base. D’exportateurs nets et auto-suffisants à partir des années 80[3], les Philippines en devinrent plutôt des importateurs nets à partir de 1993[4]. Depuis 2005, ils se retrouvent au sommet mondial des importateurs de riz[5]. Mais comment en sont-ils arrivés à un tel revirement de situation?

Si l’adhésion à l’Accord sur l’agriculture (AOA) de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) en 1995 obligeait les Philippines à abolir les mesures protectionnistes dans le secteur agricole, ils ont toutefois pu conserver un quota sur le riz[6]. Néanmoins, suite à une crise d’approvisionnement au début des années 90, le gouvernement philippin a graduellement augmenté ses importations de riz jusqu’à dépasser la limite établie par ce quota : de 263 000 tonnes métriques en 1995[7], ils en importaient déjà 1 500 000 en 2005[8].  Cela a eu pour conséquence de maintenir les prix bas, lesquels ont eu pour effet de décourager la production domestique[9] ce qui, à son tour, a augmenté l’incertitude liée à l’approvisionnement de la denrée de base d’une population croissante.

C’est dans ce contexte qu’a éclaté la crise du riz de 2008. Alors que le prix du riz plafonnait suite à une impression généralisée de pénurie (de 380$ à plus de 1000$ au cours des premiers mois de 2008 seulement)[10], les Philippines ont révisé leurs importations à 2,3 millions de tonnes (au lieu du 1,5 million prévu)[11] afin de pallier à une supposée crise d’approvisionnement anticipée. Toutefois, le syndicat des employés de la NFA soutient catégoriquement l’inexistence d’une pénurie de riz domestique cette année-là[12]. La production domestique de riz cette année (16 820 000 tonnes), qui classait les Philippines au 8e rang mondial des producteurs de riz (5e parmi les pays de l’ASEAN)[13], aurait effectivement été plus que suffisante pour combler les 13 100 000 tonnes de riz consommées cette année-là[14]. Néanmoins, les importations de riz se sont poursuivies sur la même tendance. En 2009, c’est 2,5 millions de tonnes qui furent importées. Pourquoi cette pratique perdure-t-elle si la production domestique pouvait, bien souvent, être suffisante pour répondre à la demande?

Certains trouvent en la corruption un facteur explicatif important[15]. Contrairement aux achats de riz domestique, l’achat de riz à l’étranger permettrait aux acheteurs de toucher des commissions importantes, lesquelles seraient proportionnelles au prix payé[16]. Un tel argument permettrait à tout le moins d’expliquer pourquoi les Philippines ont acheté une si grande quantité de riz à un prix si élevé en 2008, alors que l’urgence de satisfaire la demande domestique n’apparait pas évidente. Des scandales comme celui de la participation de l’ancien ministre de l’Agriculture Arthur Yap à une importation de 600 000 tonnes de riz indien corrompu en 2002[17] contribuent sans aucun doute à établir des liens entre corruption et importation massive de riz.

Toutefois, malgré le rôle probablement important que joue la corruption dans la problématique du riz aux Philippines, se limiter à une telle explication est quelque peu simpliste. L’IRRI (Institut international de recherche sur le riz) soutient que le manque d’infrastructures et de terres disponibles joue également un rôle de premier plan[18]. L’augmentation de la productivité est notamment limitée par la diminution des terres cultivées. En effet, de nombreux hectares qui étaient dédiés à la culture du riz hébergent maintenant des centres commerciaux, des industries ou encore des terrains de golf[19]. En 20 ans, le pays aurait perdu presque la moitié de ses terres irriguées due à l’expansion du développement urbain[20]. Ensuite, il semble que le faible développement des infrastructures rurales contribue également aux difficultés d’approvisionnement en riz aux Philippines. Au tournant du siècle,  à peine 17% du réseau routier était pavé (comparativement à 82% en Thaïlande et 75% en Malaisie)[21] et seulement 1.34 million d’hectares avait été irrigué (sur les 4.68 millions irrigables)[22]. En outre, la baisse des prix suite aux importations massives joue probablement aussi un rôle en créant un obstacle à l’augmentation de la production locale, plusieurs paysans préférant se tourner vers d’autres cultures mieux rémunérées.

Ainsi, malgré la possibilité que le gouvernement philippin avait de protéger la culture domestique du riz, il a plutôt choisi d’en importer de plus en plus, et ce même si la production domestique aurait pu, dans la plupart des cas, satisfaire la demande interne. Cette stratégie, qu’elle soit motivée par la corruption, le manque de terres cultivables ou encore la déficience en infrastructures, demeure lourde de conséquences pour les quelques 2 millions de fermiers philippins cultivant le riz  (environ 20% de la main d’œuvre totale du pays)[23]. Au lieu d’investir dans des projets de développement rural à long terme, le gouvernement philippin semble préférer assurer l’approvisionnement en riz de la capitale via des solutions faciles à court terme.

Quelques liens vidéos :

Bulletin de nouvelles d’Al Jazeera sur la crise du riz en 2008 et l’augmentation du prix : http://www.youtube.com/watch?v=U5VNmhlqG30&playnext=1&list=PL76F316D1DD9AFB99&feature=results_video

Bulletin de nouvelles (CCTV News) de 2011 sur la problématique d’approvisionnement en riz aux Philippines : http://www.youtube.com/watch?v=M7NgjUBNOpE

Publicité d’Arte sur le documentaire « Main basse sur le riz » : http://www.youtube.com/watch?v=wyhMSqtczb0

Références :

Bello, Walden. 2005. The Anti-Development State : The Political Economy of Permanent Crisis in the Philippines. Londres: Zed Books Ltd.

Bello, Walden. 2009. The Food Wars. Verso : Londres.

Boris, Jean-Pierre. 2010. « Main basse sur le riz ». ARTE Éditions/Fayard : France.

Dawe C., David, Piedad F. Moya et Cheryll B. Casiwan. 2005. Why does the Philippines import rice? International Rice Research Institute (IRRI). En ligne. http://www.irri.org/index.php?option=com_k2&view=itemlist&task=category&id=843:why-does-the-philippines-import-rice?&lang=en (Page consultée le 11 décembre 2012).

Index Mundi. 2012. Philippines Milled Rice Consumption by Year. En ligne. http://www.indexmundi.com/agriculture/?country=ph&commodity=milled-rice&graph=domestic-consumption (Page consultée le 12 décembre 2012).

Tibao, Normalyn Yap. 2009.  « Why Does the Pilippines Import Rice : A Solution to the Rice Shortage ».  9th International Students Summit (ISS) on Food : Agriculture and Environment in the New Century.

Virola A., Romulo. 2011. Rice Self-Sufficiency or Rice Security? Some Statistics on Rice and Exports. National statistical Coordination Board (NSCB). En ligne. http://www.nscb.gov.ph/headlines/StatsSpeak/2011/080811_rav.asp (Page consultée le 12 décembre 2012).


Notes

[1] (12 950 000 tonnes (Index Mundi) divisées par 93 261 000 personnes (État du monde) X 1000 (1000 Kg dans 1 tonne) = 139 kg de riz / personne / an)

[2] Index Mundi. 2012. Philippines Milled Rice Consumption by Year. En ligne. http://www.indexmundi.com/agriculture/?country=ph&commodity=milled-rice&graph=domestic-consumption (Page consultée le 12 décembre 2012).

[3] Bello, Walden. 2009. The Food Wars. Verso : Londres : 54.

[4] Virola A., Romulo. 2011. Rice Self-Sufficiency or Rice Security? Some Statistics on Rice and Exports. National statistical Coordination Board (NSCB). En ligne. http://www.nscb.gov.ph/headlines/StatsSpeak/2011/080811_rav.asp (Page consultée le 12 décembre 2012).

[5] Boris, Jean-Pierre. 2010. « Main basse sur le riz ». ARTE Éditions/Fayard : France : 30.

[6] Philippines, Republic Act No. 8178,  28 mars 1996. En ligne. http://www.gov.ph/1996/03/28/republic-act-no-8178-s-1996/ (Page consultée le 7 septembre 2012).

[7] Bello, Walden. 2005. The Anti-Development State : The Political Economy of Permanent Crisis in the Philippines. Londres: Zed Books Ltd : 142.

[8] Boris, Jean-Pierre. 2010. « Main basse sur le riz ». ARTE Éditions/Fayard : France : 30.

[9] Bello, Walden. 2005. The Anti-Development State : The Political Economy of Permanent Crisis in the Philippines. Londres: Zed Books Ltd : 105, 142.

[10] Boris, Jean-Pierre. 2010. « Main basse sur le riz ». ARTE Éditions/Fayard : France : 69, 76.

[11] Boris, Jean-Pierre. 2010. « Main basse sur le riz ». ARTE Éditions/Fayard : France : 72.

[12] Boris, Jean-Pierre. 2010. « Main basse sur le riz ». ARTE Éditions/Fayard : France : 76.

[13] Virola A., Romulo. 2011. Rice Self-Sufficiency or Rice Security? Some Statistics on Rice and Exports. National statistical Coordination Board (NSCB). En ligne. http://www.nscb.gov.ph/headlines/StatsSpeak/2011/080811_rav.asp (Page consultée le 12 décembre 2012).

[14] Index Mundi. 2012. Philippines Milled Rice Consumption by Year. En ligne. http://www.indexmundi.com/agriculture/?country=ph&commodity=milled-rice&graph=domestic-consumption (Page consultée le 12 décembre 2012).

[15] Par exemple : Boris, Jean-Pierre. 2010. « Main basse sur le riz ». ARTE Éditions/Fayard : France.

[16] Boris, Jean-Pierre. 2010. « Main basse sur le riz ». ARTE Éditions/Fayard : France : 70-71.

[17] Boris, Jean-Pierre. 2010. « Main basse sur le riz ». ARTE Éditions/Fayard : France : 74.

[18] Dawe C., David, Piedad F. Moya et Cheryll B. Casiwan. 2005. Why does the Philippines import rice? International Rice Research Institute (IRRI). En ligne. http://www.irri.org/index.php?option=com_k2&view=itemlist&task=category&id=843:why-does-the-philippines-import-rice?&lang=en (Page consultée le 11 décembre 2012).

[19] Virola A., Romulo. 2011. Rice Self-Sufficiency or Rice Security? Some Statistics on Rice and Exports. National statistical Coordination Board (NSCB). En ligne. http://www.nscb.gov.ph/headlines/StatsSpeak/2011/080811_rav.asp (Page consultée le 12 décembre 2012).

[20] Tibao, Normalyn Yap. 2009.  « Why Does the Pilippines Import Rice : A Solution to the Rice Shortage ».  9th International Students Summit (ISS) on Food : Agriculture and Environment in the New Century : 2.

[21] Bello, Walden. 2009. The Food Wars. Verso : Londres : 60.

[22] Bello, Walden. 2005. The Anti-Development State : The Political Economy of Permanent Crisis in the Philippines. Londres: Zed Books Ltd : 151.

[23] Bello, Walden. 2005. The Anti-Development State : The Political Economy of Permanent Crisis in the Philippines. Londres: Zed Books Ltd : 143.