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Le legs colonial : montée de l’instabilité ethnique et religieuse en Malaisie

Par Claudia Serrano

Comment expliquer les différences si frappantes entre la façon dont les Britanniques ont traité leur colonie birmane et la façon dont ils ont traité leur colonie malaise ? Pourquoi retrouve-t-on des tensions ethniques et religieuses en Malaisie comme en Birmanie malgré les différentes structures utilisées par les Britanniques dans deux États à la même époque ? C’est à cette dernière question que nous tenterons de répondre à travers cet article en abordant la diversité des groupes religieux et ethniques présents en Malaisie, la division de ces derniers par l’Empire britannique puis la période de l’occupation japonaise et de l’après-guerre.

 

Présence ethnique et religieuse hétérogène en Malaisie  

Suite à la création de Melaka en 1402, le territoire a été occupé par les Portugais d’abord puis par les Néerlandais. Colonisation qui a été peu invasive étant donné que ces derniers s’étaient plutôt limités au contrôle du commerce avec les Indiens et les Chinois à Melaka, le reste de la péninsule étant donc occupée par des sultanats islamiques. Ce n’est qu’en 1811 que Melaka passe à la East Indian Company (EIC), la compagnie privée des Britanniques qui circulaient beaucoup sur le détroit de Malacca entre la Chine et l’Inde et voulant ainsi un endroit stratégique pour se poser. En 1824, un traité Anglo-Néerlandais donne la Malaisie aux Britanniques et l’Indonésie aux Néerlandais. C’est avec l’arrivée des Britanniques que l’impact de la colonisation s’est réellement fait sentir (Butcher 1979, 4 ; Major 1991, 64, 84, 90-3). Étant un endroit propice à la circulation — du fait que la péninsule malaise relie la partie continentale de l’Asie du Sud-Est à sa partie insulaire — diverses religions s’y sont rapidement installées. L’hindouisme ainsi que l’islam — d’influence plutôt indienne qu’arabe qui préservait ainsi certaines traditions hindouistes — puis le bouddhisme — arrivant avec les premiers migrants chinois — sont les trois religions dominantes encore aujourd’hui en Malaisie (Major 1991, 61, 72, 8-9).

La Malaisie faisant partie des Straits Settlements de la EIC, passe aux mains du Bureau des Colonies à Londres en 1867 (Butcher 1979, 4; Major 1991, 106). Contrairement à la Birmanie,  les Britanniques avaient laissé en Malaisie les structures politiques des sultanats qui étaient déjà en place et se contentaient de simplement « conseiller » les sultans. Toutefois, ils avaient tout de même une forme de contrôle assez importante sur ces derniers et réussissaient donc majoritairement à obtenir ce qu’ils voulaient. Ainsi, avec le temps, les sultans ne gardèrent que le contrôle sur les affaires religieuses et locales et agissaient comme des supporteurs loyaux à la couronne britannique (Roff 1967, 14-5). En 1896, les Britanniques forment le Federated Malay States puis le Unfederated States en 1909 à partir de territoires cédés par le Siam qui tombent sous protectorat anglais. Une tentative de création d’une seule structure durant les années 1920-1930, regroupant le Federated Malay States, les Straits Settlements et le Unfederated States, est lancée, mais une résistance des deux derniers groupes mène cette tentative à un échec (Major 1991, 108-10). Ainsi, la création de trois structures de gestion coloniale différentes en plus de la diversité ethnique et religieuse, sont des éléments ayant contribué au morcellement d’une seule et même Malaisie.

 

La division des groupes par l’Empire britannique 

Durant leur emprise coloniale en Malaisie, les Britanniques utilisent la stratégie « diviser pour mieux régner ». Cette stratégie est utilisée par peur qu’avec le multiethnisme grandissant se fasse la montée de mouvements anticoloniaux et anti-britanniques, mais également dans l’espoir d’éviter les tensions ethniques. Se formèrent ainsi les démarcations plus claires entre les Malais — pouvant posséder des terres — puis entre les Chinois et les Indiens présents en grand nombre comme résultat de l’immigration dirigée par les Britanniques. Les Chinois étaient surtout des hommes d’affaires et les Indiens, des travailleurs souvent amenés de l’Inde pour travailler dans les plantations de caoutchouc dans des conditions qui frôlaient l’esclavage. Même les systèmes éducatifs furent séparés par les Britanniques, les enfants recevant une éducation spécifique à leur ethnie et pouvant ainsi se considérer comme des Chinois, des Indiens ou des Malais, à l’exception des enfants des élites qui allaient dans des écoles missionnaires ou étudiaient même parfois en Angleterre (Major 1991, 115). Ainsi, cette stratégie coloniale représente le fondement des tensions ethniques et religieuses encore présentes aujourd’hui.

Intervention de la police malaise suite à de nouvelles tensions ethniques en 2015

 

L’occupation japonaise et l’après-guerre 

L’occupation japonais de 1942 à 1945 durant la Seconde Guerre mondiale met fin au régime colonial anglais qui avait eu comme conséquences non seulement la division de la population, mais également l’appauvrissement de cette dernière rendue de plus en plus dépendante des Britanniques et de l’extérieur pour survivre, possédant de moins en moins de terres pour s’autosuffire. Ces conditions étant particulièrement difficiles pour les « classes inférieures » des fermiers malais, des travailleurs chinois et des récolteurs de caoutchouc indiens. Ainsi, l’arrivée des Japonais a eu pour effet de former les premières divisions à l’intérieur même de groupes ethniques entre autres entre les pro-Britanniques et les anti-Britanniques (Major 1991, 120-2, 6-7).

Bien que les Britanniques soient de retour en 1945 pour reprendre leur colonie, ils comprennent rapidement que la guerre aura changé les choses, mais également les rumeurs se faisant entendre au sujet des très proches indépendances de l’Inde et du Pakistan, rumeurs qui s’avèreront exactes en 1947.

Photo de Tunku Abdul Rahman

À partir de ce moment, se créèrent la United Malays National Organization (UMNO) et le Malayan Indian Congress (MIC) en 1946 puis la Malayan Chinese Association (MCA) en 1949 (Major 1991, 127-9). En 1957, l’indépendance de la Federation of Malaya est proclamée avec Tunku Abdul Rahman comme premier ministre, ayant initié l’union entre l’UMNO, la MCA et le MIC.

Pour atténuer les tensions émergentes avec le Parti islamique malais (PAS), la Federation of Malaysia est créée en 1963. Plus tard, en 1974, sera créé le Barisan Nasional (Front national) — pour atténuer cette fois les tensions ethniques ayant émergé en 1969 — et comprendra l’UMNO, le MIC, la MCA, le PAS ainsi que quelques autres partis (Major 1991, 131, 4-7, 41-2).

Dire que la colonisation des Britanniques en Malaisie a changé le cours de son histoire est peu dire. Comme analysé ci-haut, ce qui a commencé en colonisation moins agressive qu’en Birmanie, par la préservation des structures locales déjà en place, s’est transformé en héritage empoisonné, car malgré les quelques effets positifs — entre autres à travers la modernisation et le développement du pays — les effets négatifs se font toujours sentir à travers des tensions ethniques et religieuses qui ont été créées et alimentées par la colonisation.

 

 


 

Bibliographie

Butcher, John G. 1979. The British in Malaya : 1880-1941 : the social history of a European community in colonial South-East Asia. Kuala Lumpur : Oxford University Press.

Major, John S. 1991. The Land and People of Malaysia and Brunei. New York: HarperCollins Publishers.

Roff, William R. 1967. The Origins of Malay Nationalism: Kuala Lumpur : University of Malaya Press; New Haven : Yale University Press.

 


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