L’intégration économique et ses corolaires: Le cas de la Malaisie

Par Jonathan Deschamps

Au moment où elle acquit son indépendance[1], la Malaysia profitait de l’un des plus hauts niveaux de vie en Asie[2], du essentiellement à l’exploitation du caoutchouc naturel et de l’étain. Le secteur primaire (agriculture, foresterie, exploitation minière) comptait alors pour 45% du PIB national, le secteur secondaire (produits manufacturiers et construction) pour 11% et le secteur tertiaire (services) pour 44%[3]. Largement dominée par les activités liées à l’exportation, l’économie malaysienne encourage néanmoins au sortir des années 1950, une politique économique favorable à l’industrialisation (ISI) « by offering infrastructure and credit facilities as well as tariff protection to the mainly foreign manufacturing companies seeking to secure or increase their market »[4]. Cette politique a tôt fait de devenir la pierre angulaire du développement des infrastructures nationales relatives à l’administration, au transport et à la communication, en plus de permettre l’augmentation générale du standard de vie de la population malaysienne. Ceci étant, quel est l’élément qui permit d’entériner, au fil des ans, la croissance économique quasi ininterrompue de la Malaysia une fois les grandes initiatives nationales en matière de développement amorcées au courant de la deuxième moitié du XXe siècle ? La réponse réside, du moins en partie, en l’intégration progressive de l’économie malaysienne à un ensemble régional.

De fait, avec la création de l’Association des nations de l’Asie du Sud-Est (ASEAN) en 1967, le coup d’envoi de l’intégration économique de la région est pour le moins lancée. En 1980, « les pays membres de l’ASEAN concluent un accord visant à la création, en 1992, d’une zone de libre-échange ; de même, le Forum de coopération économique Asie-Pacifique (APEC) est mis en place en 1989, réunissant non seulement des pays asiatiques mais aussi des pays du Pacifique, de l’Amérique du Nord et de l’Amérique latine »[5]. L’interdépendance économique croissante en Asie du Sud-Est dans les domaines du commerce et de l’investissement, permet ainsi au gouvernement malaysien de contrecarrer l’influence chinoise au sein de l’économie nationale, privilégiant en l’occurrence les investissements directs étrangers en provenance du Japon.

La Vision 2020, lancée devant le Malaysian Business Council en 1991, a pour objectif premier de hisser le pays au rang des puissances industrialisées dès 2020 « tout en le rendant égalitaire, sans pauvreté, sans chômage »[6], en plus d’affirmer son influence dans la région. Cette politique tend ainsi à « assurer aux Malaysiens que leur pouvoir d’achat aura quadruplé entre 1990 et 2020 »[7], en maintenant un taux de croissance soutenu du PIB de 7% par année. Bien que la Vision 2020 soit parvenue dans une certaine mesure à réduire les inégalités économiques au sein de la population (réduction de 4% du taux de chômage entre 1970 et 1990), elle a surtout accentué, pour ne pas dire stigmatisé, l’accroissement des rivalités entre les États de la péninsule malaise (à la fois développés et industrialisés) et ceux de Bornéo (soumis à un certaine forme d’exploitation coloniale) en plus de concrétiser la dépendance croissante du pays en ce qui a trait à la main-d’œuvre immigrée. De fait, l’expansion du capitalisme national, comme résultat de la pression régionale et d’un certain fétichisme de la compétitivité, nécessite un besoin criant de migrants afin de combler la pénurie de main-d’œuvre dans le secteur industriel et agricole afin de répondre efficacement au rythme d’industrialisation imposé. Force est alors de constater d’une part, la dépendance de la Malaysia envers le capital humain en provenance des pays limitrophes et d’autre part, que le facteur régional agit à titre de catalyseur au développement de l’économie nationale.

L’inversion des flux de capitaux en 1997 et la crise économique qui s’en suivit, eut pour effet de mettre « en évidence la vulnérabilité des secteurs financiers dans un contexte de mondialisation »[8]. La Malaysia s’impose dès lors comme un joueur quasi indétrônable en matière de gestion de crise économique. En favorisant les « fusions de manière à limiter le nombre des institutions financières à une dizaine »[9] et la recapitalisation des institutions financières en difficulté plutôt que d’encourager l’établissement des banques étrangères (à l’instar de l’Indonésie et de la Thaïlande), le gouvernement permit le rétablissement d’une économie relativement saine, sans recourir à l’aide proposée par les instances internationales telle que le FMI et la Banque mondiale. La Malaysia se sort ainsi rapidement de la crise et « affiche un taux de croissance qui dépasse les 4% dès 1999 »[10], confortant par le fait même la capacité du pouvoir en place d’agir en situation d’urgence en plus d’instituer une place plus importante à l’ethnie malaise au sein de la direction des activités économiques (pour obtenir un aperçu détaillé sur le taux de croissance annuel du PIB malaysien : http://fr.tradingeconomics.com/malaysia/gdp-growth-annual).

Tous les regards sont aujourd’hui tournés vers la Malaysia afin de savoir si cette dernière saura faire face au dualisme territorial et ethnique auxquels elle est confrontée, en plus de maintenir son rythme effréné d’industrialisation dans le but d’atteindre les objectifs fixés par la Vision 2020, et ce, dans un contexte de régionalisation croissant. Bref, si elle saura se montrer à la hauteur de son qualificatif régional de Tigre asiatique.

[1]En 1957.
[2]Gomez, Edmund Terence and K.S., Jomo. 1997. Malaysia’s Political Economy : Politics, Patronage and Profits, Cambridge University Press, p. 15.
[3]Ibid., p. 15-16
[4]Ibid., p. 16.
[5]Yamada, Fumihiko. 2004. « Les régionalismes en Asie orientale : spectres du passé ou facteurs d’avenir ». Asie : Chine, Indonésie, Japon, Malaisie, Pakistan, Viêt-nam…, Paris, Les études de la documentation Française, Édition 2004-2005, p. 103.
[6]De Koninck, Rodolphe. 2007. Malaysia : La dualité territoriale, Paris, Éditions Belin : La documentation Française, Asie plurielle, p. 83.
[7]Ibid., p. 83.
[8]Nicolas, Françoise. 2004. « Les secteurs financiers asiatiques depuis la crise de 1997-1998 ». Asie : Chine, Indonésie, Japon, Malaisie, Pakistan, Viêt-nam…, Paris, Les études de la documentation Française, Édition 2004-2005, p. 134.
[9]Ibid., p. 135.
[10]Beaulieu, Isabelle. 2008. L’État rentier : Le cas de la Malaysia, Ottawa, Presses universitaires d’Ottawa, p. 213.

BIBLIOGRAPHIE

Beaulieu, Isabelle. 2008. L’État rentier : Le cas de la Malaysia, Ottawa, Presses universitaires d’Ottawa.
De Koninck, Rodolphe. 2007. Malaysia : La dualité territoriale, Paris, Éditions Belin : La documentation Française, Asie plurielle.
Gomez, Edmund Terence and K.S., Jomo. 1997. Malaysia’s Political Economy : Politics, Patronage and Profits, Cambridge University Press.
Nicolas, Françoise. 2004. « Les secteurs financiers asiatiques depuis la crise de 1997-1998 ». Asie : Chine, Indonésie, Japon, Malaisie, Pakistan, Viêt-nam…, Paris, Les études de la documentation Française, Édition 2004-2005.
Trading Economics. Malaisie – Taux de croissance annuel du PIB – 2014. [En ligne], http://fr.tradingeconomics.com/malaysia/gdp-growth-annual, consulté le 14 novembre 2014.
Yamada, Fumihiko. 2004. « Les régionalismes en Asie orientale : spectres du passé ou facteurs d’avenir ». Asie : Chine, Indonésie, Japon, Malaisie, Pakistan, Viêt-nam…, Paris, Les études de la documentation Française, Édition 2004-2005.

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