La continuation de la politique par… la littérature? Une histoire indonésienne

par Clara Bouliane Lagacé

« Le devoir d’un écrivain est de faire une évaluation et une réévaluation des idées reçues dans tous les domaines de la vie… Il crie, il résiste, et même, se rebelle. » [1]

Ces mots furent écrits par Pramoedya Ananta Toer, un Indonésien qui vécut de 1925 à 2006 et laissa derrière lui une quantité impressionnante de romans et d’articles. S’il s’est lui-même perçu comme le produit d’une génération ratée, incapable de construire la nation indonésienne après l’indépendance de 1945 sans dériver vers l’autoritarisme [2], ses écrits, qui réfléchissent sur le passé de la nation afin de l’amener à dépasser ses problèmes, sont un atout pour les générations futures.  Sous sa plume, littérature et politique s’entremêlent jusqu’à en devenir indissociables, et la première s’érige en une critique efficace de la seconde, ce qui lui valut de nombreux ennemis et de longs séjours en prison.

Lorsque le vécu politique d’un écrivain s’organise en une critique de l’État dans ses livres, peut-il représenter une menace pour ce dernier? Si les États ont censuré les auteurs à travers l’histoire, les ont emprisonnés et parfois exécutés, c’est probablement parce que les idées recèlent le pouvoir de soulever des peuples, tout comme la littérature peut aider à les unir dans une cause commune, ou contre un ennemi commun. Et pour cela, les livres de Toer furent censurés, puisque jugés subversifs, alors que leur auteur fut arrêté et persécuté.

Pramoedya ne renonça cependant jamais à écrire. « Pour moi, écrire est à la fois ma tâche personnelle et nationale, a-t-il expliqué. Je crois que mes livres, comme la tétralogie de Buru, font partie du processus de construction de la nation. » [3] Construire une identité nationale en Indonésie n’est certainement pas chose aisée : ses limites territoriales ont été définies arbitrairement par la puissance coloniale hollandaise, qui a fait fi des différences de culture, de langue et de religion. Et les nombreuses guérillas locales qui se sont battues sur de toutes aussi nombreuses îles séparées pour obtenir l’indépendance, du début du 20e siècle jusqu’en 1949, ont entraîné la fragmentation du pouvoir politique.

Si Pramoedya n’était même pas né au début du 20e siècle, alors qu’émergeait le nationalisme indonésien, il y a tout de même contribué. Une identité nationale est toujours en construction, et la littérature, tout comme la culture en général, aide à l’imaginer en lui donnant un passé commun et des ambitions communes [4].

La tétralogie de Buru, qui compte parmi ses ouvrages les plus célèbres, est justement constituée de quatre romans historiques qui retracent le parcours de l’un des premiers nationalistes indonésiens. Elle a été écrite alors que Pramoedya était emprisonné sur l’île de Buru et fut d’abord racontée oralement aux autres prisonniers, faute d’avoir de quoi écrire. Les rapports de pouvoir dans la société coloniale y sont décrits, de même que ses injustices et son racisme, et le lecteur y suit un personnage qui deviendra progressivement une figure politique résistant aux autorités coloniales [5].

Pramoedya s’inspira de son expérience personnelle dans plusieurs de ses autres livres. Dans La vie n’est pas une foire nocturne, il parle abondamment de son expérience dans la guérilla locale lors de la lutte pour l’indépendance et de son premier séjour en prison peu après [6]. S’il conçoit la littérature comme intrinsèquement liée à la politique, c’est justement parce qu’un auteur s’inspire toujours jusqu’à un certain point de son expérience personnelle. « Aussi longtemps qu’il y a des sociétés humaines et un Pouvoir qui les réglemente ou les ruine, chaque individu dans celles-ci est lié à la politique. La littérature ne peut être libérée de la politique, puisqu’elle naît elle-même de la main des hommes. » [7]

À ce titre, les expériences vécues par Pramoedya l’amenèrent à critiquer des groupes politiques indonésiens de toutes allégeances, autorités coloniales, communistes, guérillas locales et dérives autoritaires du gouvernement national confondus. « J’ai essayé de répondre à la question : pourquoi mon peuple en arriva-t-il à être comme ceci, comme cela ?, a-t-il écrit. Je suis à l’extérieur de et j’ai quitté le système en place. Le résultat est très clair : je suis considéré comme une nuisance au statut quo du système en place. » [8] Il fut donc battu par les soldats de l’armée, condamné aux travaux forcés et emprisonné par tous les régimes politiques modernes de son pays, pendant un total de plus de trente ans, et ses livres furent interdits.

Avant sa mort, Pramoedya se percevait comme le produit d’une génération qui a échoué à créer la nation indonésienne [9]. Dans La vie n’est pas une foire nocturne, un personnage dira «  Ce qui a tué votre père, c’est la politique. Il est tombé malade par déception, déception de voir comment les choses ont tourné après l’indépendance. À peine l’indépendance fut-elle acquise qu’ils [les généraux des guérillas] se mirent à se battre entre eux pour se partager les maisons et les bonnes places… » [10]

Aujourd’hui, selon l’auteur, le futur de la nation est entre les mains d’une nouvelle génération dont les mains ne sont pas encore tachées par le sang de luttes fratricides. Depuis l’abdication du dictateur Suharto en 1998 et à travers une démocratisation progressive, suite aux élections plus justes de 1999 et à une certaine décentralisation du pouvoir politique, des changements semblent de plus en plus envisageables.

Pramoedya a écrit des livres qui veulent « donner du courage, de nouvelles valeurs, une nouvelle vision du monde, une dignité humaine. » [11] En cela, il est probablement l’une des meilleures sources d’inspiration pour cette nouvelle génération, qu’il éclaire sur ses origines et sur les erreurs du passé, contribuant de ce fait à la construction d’une identité nationale par-delà sa mort.

Références

[1] Pramoedya A. Toer, « Literature, Censorship and the State : To What Extent is a Novel Dangerous ? ». Suara Independen (no 4, septembre 1995), p. 2. Traduction de Alex G. Bardsley.

[2] 1998. « Dissident writing in Indonesia ». The Economist (Londres), 18 juillet.

[3] Steve Proffitt, « Escaping Indonesia’s Iron Fist in Fiction, But Not in Life : Interview with Pramoedya Ananta Toer ». Los Angeles Times (Los Angeles), 6 juin 1999.

[4] Benedict Anderson, L’imaginaire national : réflexions sur l’origine et l’essor du nationalisme (Paris : La Découverte, 1996), p. 19-22, 37.

[5] John Roosa et Ayu Ratih, « Solipsism or Solidarity : The Nation, Pramoedya Ananta Toer and Salman Rushdie ». Economic and Political Weekly 36 (no 28, juillet 2001): 2681-2688.

[6] Pramoedya A. Toer, La vie n’est pas une foire nocturne (Paris : Éditions Gallimard, 1993).

[7] Pramoedya A. Toer, « Literature, Censorship and the State : To What Extent is a Novel Dangerous ? ». Suara Independen (no 4, septembre 1995). Traduction de Alex G. Bardsley.

Et Steve Proffitt, « Escaping Indonesia’s Iron Fist in Fiction, But Not in Life : Interview with Pramoedya Ananta Toer ». Los Angeles Times (Los Angeles), 6 juin 1999.

[8] Pramoedya A. Toer, « My Apologies, in the Name of Experience ». Indonesia 61 (avril, 1996), p. 4.

[9] 1998. « Dissident writing in Indonesia ». The Economist (Londres), 18 juillet.

[10] Pramoedya A. Toer, La vie n’est pas une foire nocturne (Paris : Éditions Gallimard, 1993), p. 219-220.

[11] Pramoedya A. Toer, « Literature, Censorship and the State : To What Extent is a Novel Dangerous ? ». Suara Independen (no 4, septembre 1995). Traduction de Alex G. Bardsley.

Bibliographie

1998. « Dissident writing in Indonesia ». The Economist (Londres), 18 juillet.

Abel, Ben. 1997. « Beholding a Landmark of Guilt: Pramoedya in the Early 1960s and the Current Regime ». Indonesia 64 (octobre): 21-28.

Anderson, Benedict. 1996. L’imaginaire national : réflexions sur l’origine et l’essor du nationalisme. Paris : La Découverte.

Proffitt, Steve. 1999. « Escaping Indonesia’s Iron Fist in Fiction, But Not in Life : Interview with Pramoedya Ananta Toer ». Los Angeles Times (Los Angeles), 6 juin.

Roosa, John et Ayu Ratih. 2001. « Solipsism or Solidarity : The Nation, Pramoedya Ananta Toer and Salman Rushdie ». Economic and Political Weekly 36 (no 28, juillet): 2681-2688.

Toer, Pramoedya A. 1993. La vie n’est pas une foire nocturne. Paris : Éditions Gallimard.

Toer, Pramoedya A. 1995. « Literature, Censorship and the State : To What Extent is a Novel Dangerous ? ». Suara Independen (no 4, septembre). Traduction de Alex G. Bardsley.

Toer, Pramoedya A. 1996. « My Apologies, in the Name of Experience ». Indonesia 61 (avril): 1-14.

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